Xi’an, la nuit

En octobre 1995, Michel Maquet séjourne à Xi’an, dans une Chine où les déplacements des étrangers sont encore surveillés. Un soir, il franchit le portail gardé de son hôtel et découvre, une centaine de mètres plus loin, une rue entière de cuisines en plein air éclairées à l’ampoule nue.

Il a dans son appareil une pellicule de 100 ASA et aucun moyen de vérifier ses images. Trente et un ans plus tard, en retrouvant ces négatifs, il mesure ce qu’il avait enregistré sans le chercher : les bicyclettes serrées devant les échoppes, la vapeur sous les ampoules, les billards installés dehors sur la terre battue.

Dans la Chine de 1995

En octobre 1995, je me trouvais à Xi’an, en Chine. À cette époque, les déplacements des étrangers étaient encore assez surveillés. L’hôtel où je séjournais se trouvait dans une enceinte gardée, et sortir seul le soir n’était pas vraiment dans les habitudes.

Un soir, pourtant, j’ai eu envie d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté du portail. Je suis passé devant le gardien, qui m’a suivi d’un regard sévère, mais n’a rien osé dire. Me voilà donc dans la rue, avec mon appareil photo.

L’éclairage public était inexistant. Les abords de l’hôtel semblaient presque déserts. Mais une centaine de mètres plus loin, j’ai aperçu une succession de petites lumières et des panaches de vapeur qui montaient dans la nuit.

Je venais de découvrir une rue entière consacrée à la cuisine.

Une rue qui vivait sous les ampoules

Sur le trottoir, les petites échoppes se succédaient. Chacune disposait de quelques vitrines, d’un réchaud, de marmites et d’une ou deux ampoules suspendues au-dessus du comptoir. On préparait les plats sur place, on mangeait à quelques pas, on discutait entre voisins de table.

Au premier plan, des dizaines de bicyclettes étaient serrées les unes contre les autres. Elles formaient presque un rempart derrière lequel s’activaient les cuisiniers. En 1995, le vélo était encore omniprésent dans les villes chinoises.

Tout cela constituait un spectacle inattendu pour moi, mais parfaitement ordinaire pour ceux qui le vivaient.

Ce qui m’attirait surtout, c’était cette lumière. Les ampoules éclairaient quelques visages, des vitrines, des casseroles, tandis que la vapeur diffusait leur lumière dans l’obscurité. Le reste disparaissait progressivement dans la nuit.

Il n’y avait pas grand-chose à organiser. Il suffisait de regarder, de choisir son cadre et de saisir ce que cette lumière voulait bien laisser voir.

Photographier avec les moyens du bord

Aujourd’hui, photographier une telle scène ne présenterait guère de difficulté technique. Les appareils numériques permettent de travailler à des sensibilités élevées et de contrôler immédiatement le résultat.

Mais nous étions en 1995, et j’avais dans mon appareil une pellicule de 100 ASA !

Il fallait faire avec. Ouvrir largement le diaphragme, accepter des vitesses d’obturation assez lentes, trouver un point d’appui et compter sur les quelques ampoules disponibles. Impossible de vérifier l’exposition, encore moins de recommencer après avoir examiné l’image sur un écran.

Cette contrainte avait aussi son intérêt. Elle obligeait à observer les zones de lumière, à attendre qu’un personnage s’y présente, à composer avec les parties sombres plutôt qu’à vouloir absolument les éclaircir.

Je ne cherchais pas à produire des photographies techniquement parfaites. Je voulais simplement conserver quelque chose de cette atmosphère si particulière.

Un peu plus loin, j’ai découvert deux tables de billard installées dehors, directement sur la terre battue. Les joueurs poursuivaient leurs parties sous quelques ampoules nues. L’un d’eux, vêtu d’un blouson de cuir, a regardé mon objectif, tandis que les autres continuaient à jouer.

Encore une scène qui méritait une photographie.

Trente et un ans plus tard

En retrouvant ces négatifs, je mesure à quel point la photographie de rue peut prendre une dimension qu’on n’imagine pas au moment de la prise de vue.

Ce soir-là, je n’avais aucune intention documentaire particulière. Je ne cherchais pas à montrer la Chine de 1995, ni à témoigner d’une époque. Je photographiais simplement ce qui attirait mon regard au cours d’une promenade improvisée.

Pourtant, les bicyclettes, les cuisines ambulantes, les vêtements, les installations rudimentaires, les ampoules suspendues au-dessus des billards racontent aujourd’hui bien davantage que ce que j’avais conscience d’enregistrer.

La Chine a considérablement changé depuis lors. Je ne sais pas ce qu’est devenue cette rue, ni si l’on y trouve encore ces petites cuisines nocturnes. Mais les photographies, elles, n’ont pas changé.

C’est peut-être l’un des aspects les plus intéressants de la photographie de rue : on photographie une scène, un geste, une attitude, et l’on découvre des années plus tard que l’on a aussi conservé la trace des habitudes et des façons de vivre d’une époque.

Michel MAQUET

Membre de Street Photography France

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