Voyage au cœur d’un pays hors du temps
En 2025, Laurent Bruchet est parti en Chine. Il en rapporte un carnet de voyage où le Yang-Tsé-Kiang, entendu pour la première fois enfant dans la voix de Jean Gabin, la Cité interdite, l’armée de terre cuite de Xi’an et la Grande Muraille croisent une employée de bureau de poste qui sort son tube de colle pour vous aider à coller vos timbres, et un couple de Chongqing qui vous regarde marcher deux cents mètres avant de vous offrir son plus beau sourire.
Trente photographies, et le sentiment d’avoir été, l’espace d’un voyage, l’étranger de quelqu’un d’autre.
« Attention aux rochers, et surtout méfiez-vous des mirages. Le Yang-Tsé-Kiang n’est pas un fleuve, c’est une avenue : cinq mille kilomètres qui dévalent du Tibet avant de venir s’échouer dans la mer de Chine », disait Michel Audiard dans Un singe en hiver.
En écoutant Jean Gabin prononcer ces mots, lorsque j’étais enfant, j’avais l’impression qu’il ne se contentait pas de raconter un fleuve : il en peignait le paysage devant moi. Je fermais les yeux et, porté par sa voix, je me retrouvais sur les rives du Yang-Tsé-Kiang, à contempler ce fleuve immense que mon imagination faisait couler sous mes yeux.
En 2025, j’ai eu la chance de partir à la découverte d’un pays hors du temps et de notre espace habituel. La Chine commence à s’ouvrir au monde et, à travers ces échanges, découvre à son tour des visages, des cultures et des modes de vie qu’elle semblait jusque-là ne pas imaginer présents sur cette terre.
La Chine, c’est avant tout une histoire de rencontres et d’instants magiques. J’ai eu l’occasion de pratiquer le tai-chi dans un parc, de partager quelques échanges autour d’un match de badminton dans un autre, ou encore de me retrouver dans une petite ruelle à tenter de comprendre les règles du mah-jong, sans même parler la langue.
En Chine, trouver une boîte aux lettres relève presque de la chasse au trésor. Et quand, en plus, votre mission est d’envoyer une carte postale, les choses se compliquent sérieusement ! J’ai donc arpenté ruelles et recoins, mené l’enquête, multiplié les détours… tout ça pour mettre enfin la main sur le Graal : une boîte aux lettres !
Mais une carte postale sans timbre, c’est un peu comme un voyage sans valise : ça ne va pas bien loin. Me voilà donc face à un nouveau défi : expliquer ce que je cherche. Et là, petit détail qui n’arrange rien… la dernière fois que j’ai parlé une langue étrangère, c’était au collège, pendant mes cours d’anglais. Autant dire que mon niveau linguistique actuel se résume à quelques mots, beaucoup de gestes et une bonne dose de bonne volonté ! Reste maintenant à trouver quelqu’un capable de décoder ce joyeux charabia et de comprendre que, non, je ne cherche pas un restaurant, ni des toilettes… mais un timbre !
J’ai enfin réussi à trouver un bureau de poste ! Après quelques minutes de patience et un petit jeu de mime, la dame finit par comprendre ce que je souhaite. Victoire ! Elle me vend mes timbres pour envoyer ma lettre en France — deux timbres, pour être précis. Je me décale donc gentiment sur le côté de sa caisse… quand je découvre le deuxième niveau de difficulté : les timbres ne collent absolument pas. Et là, sans même réfléchir, je vois la dame sortir tranquillement son tube de colle, tout en continuant à gérer ses clients… et venir m’aider à coller un par un mes deux timbres.À ce stade, ce n’était plus un bureau de poste, c’était carrément un service d’assistance personnalisé.
Dans un autre registre, j’ai découvert au cours de ce voyage que la jeune génération chinoise accorde une grande importance au respect et à la transmission des traditions ancestrales. Sans pour autant porter des costumes traditionnels au quotidien, elle adapte sa façon de s’habiller aux lieux et aux circonstances. De très belles robes aux longues manches, des coiffures délicates et un maquillage présent mais tout en subtilité témoignent de cet attachement à l’élégance et à la culture chinoise.
Ces lieux, aussi prestigieux que mystérieux, resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Au fil de ce voyage, chaque étape semblait ouvrir une nouvelle porte sur l’histoire et l’imaginaire.
Le Yang-Tsé-Kiang, immense et majestueux, possède cette capacité presque magique à révéler, au détour d’une promenade, des couleurs, des silhouettes, des formes et des visages que l’on n’attendait pas. On ne peut rester insensible devant l’immensité de ce fleuve, qui semble porter avec lui des siècles d’histoires et de légendes.
Puis vient la Cité interdite, longue à perte de vue, témoin silencieux de tant de siècles et de tant de destins. Ses murs semblent encore garder les secrets de ceux qui l’ont habitée et de ceux qui, au fil du temps, ont foulé ses pavés.
À Xi’an, l’armée de terre cuite m’a offert un autre voyage dans le temps. Des milliers de soldats figés dans la terre, et pourtant chacun semble différent des autres : un visage, une expression, un sourire… comme si chaque statue possédait encore une parcelle de son histoire.
Et puis, il y a eu la Grande Muraille de Chine. Pour mes 40 ans, j’ai eu le privilège de marcher sur ses pierres et de contempler, depuis ses Hauteurs, l’immensité des paysages. À certains endroits, la muraille n’est guère plus large que deux briques, et pourtant elle a traversé les siècles, défiant le temps et les hommes.
Je me suis alors imaginé les gardes autrefois postés le long de ses remparts. À l’est, l’un d’eux pouvait voir le soleil se lever près d’une heure et demie avant celui qui veillait à l’ouest. Une simple différence de lumière, mais qui rappelle l’incroyable longueur de cet ouvrage et la distance parcourue par l’Histoire.
Marcher sur cette muraille, c’était finalement marcher entre ciel et terre, avec sous mes pieds les traces de milliers d’hommes et devant moi des paysages qui semblaient ne jamais devoir finir. À cet instant, je n’étais plus seulement un voyageur : j’avais, l’espace de quelques pas, le sentiment d’entrer dans l’Histoire.
Au cœur de Chongqing, je me suis retrouvé dans la peau d’une véritable star… sans avoir pourtant vendu le moindre album ! Je me baladais tranquillement dans la ville, partant à la découverte de tout ce qui croisait mon chemin : petites ruelles mystérieuses, quartiers animés et passants tous plus étonnants les uns que les autres. Mais très vite, j’ai commencé à remarquer quelque chose d’assez amusant : on me regardait… beaucoup !
Et puis il y a eu ce fameux couple de personnes âgées, assis tranquillement sur un banc. Ils m’ont fixé du regard pendant près de deux cents mètres. Oui, deux cents mètres ! À ce stade, je me suis demandé si j’avais une tache sur le visage, si j’étais devenu célèbre sans le savoir… ou si j’étais simplement une créature exotique fraîchement débarquée de Mars.
Finalement, je me suis arrêté, je leur ai souri… et eux aussi m’ont offert leur plus beau sourire. La glace était brisée ! Je leur ai alors proposé un café et, tant bien que mal, nous avons réussi à échanger quelques mots. Et là, surprise : ils m’ont expliqué que j’étais le tout premier Européen qu’ils rencontraient de toute leur vie !
J’avais donc parcouru des milliers de kilomètres pour découvrir Chongqing… et, sans le savoir, j’étais moi-même devenu une petite attraction touristique locale.
Une rencontre improbable, pleine de sourires, de curiosité et de bonne humeur — exactement le genre de moment qui transforme un simple voyage en véritable aventure.
Au final, les sourires et les rires ont été les plus présents, car il n’y avait aucune méchanceté dans leurs propos. Je pouvais sentir qu’il n’y avait aucune animosité de leur part, mais au contraire, beaucoup de bienveillance.
