Une scène dans la scène. Serge Novaglia
Serge Novaglia a commencé la photographie avec le vieil appareil de son père, un Kodak Retinette, en déambulant dans son quartier. Il pratique vraiment la photo de rue depuis quatre ans, autodidacte nourri de quelques ateliers et de deux années passées comme assistant dans un studio. Il photographie aujourd’hui au Fuji X100VI et au XT5, guidé avant tout par l’ambiance lumineuse du moment. Il n’a pas peur d’aller vers les gens : se rendre visible pour mieux se faire oublier. Alan Schaller, Mark Fearnley et Billy Dinh l’inspirent.
On pose les questions à Serge…
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Serge Novaglia : C’est celle que j’ai pratiquée dès mes débuts en photographie, en empruntant le vieil appareil photo de mon père, un Kodak Retinette. J’ai commencé par déambuler dans le quartier où j’habitais alors. Je me suis vite rendu compte que je regardais sans voir ce qui m’entourait quotidiennement.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Serge Novaglia : Mes débuts datent d’il y a bien longtemps, mais je considère que j’ai vraiment commencé à pratiquer la photo de rue il y a environ 4 ans.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Serge Novaglia : Je suis autodidacte à la base, mais j’ai suivi quelques ateliers avec des professionnels, soit en photographie de studio, soit en photographie de nature. Cela m’a permis de me rendre plus confiant techniquement. J’avais par ailleurs eu le culot, autour de mes 20 ans, de frapper à la porte d’un gros studio de ma ville et de leur demander s’ils n’avaient pas besoin d’un assistant. À ma grande surprise, ils m’ont proposé de venir lors de certaines sessions de shooting pour aider à la mise en place des décors et des lumières. Cela a duré 2 ans environ. J’ai pu profiter de toute l’expérience des photographes aussi bien dans le domaine de la photo culinaire, de bijoux, de lunettes, de lingerie, de catalogues de bricolage.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Serge Novaglia : Bien que j’aie toujours conservé un boîtier argentique, mon Nikon FE2 et quelques optiques qui vont avec, aujourd’hui j’utilise exclusivement un Fuji X100VI ainsi qu’un XT5 avec un 23 mm F1.4 équivalent 35 mm en plein format et deux zooms : le 16-55 F2.8 et le 50-140 F2.8, équivalents respectivement à un 24-70 et un 70-200 en plein format.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Serge Novaglia : J’utilise souvent le X100VI pour le côté pratique du fait de l’objectif fixe. Cela permet de me concentrer principalement sur les scènes que je veux prendre sans me poser la question du choix de l’objectif. Mais il m’arrive de sortir avec le XT5 et mon 16-55 lorsque je veux avoir la possibilité de choisir un plus grand angle ou un petit télé. Je me suis rendu compte que j’utilise cet objectif principalement comme un 16 mm ou bien un 55 mm. Récemment j’ai emprunté un 18 mm, soit 28 mm en plein format, et j’ai adoré. Un futur achat en perspective.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Serge Novaglia : Ce n’est pas si évident de définir mon style, car mon approche d’une sortie va se faire en fonction des rencontres, des lieux, des événements qui se déroulent sous mes yeux. Je suis principalement guidé par l’ambiance lumineuse du moment. Si je me trouve en présence d’un festival des arts de la rue, je vais privilégier la couleur et capter les regards du public. Mais si je décide de me concentrer sur les contrastes, je vais alors utiliser le noir et blanc. Il y a cependant une constante : je n’ai pas peur d’aller vers les gens et cela permet une proximité parfois complice. L’idée est de me rendre visible pour mieux me faire oublier, comme si je faisais partie du décor.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Serge Novaglia : Ce sont souvent des photographes contemporains anglo-saxons comme Alan Schaller pour ses magnifiques noirs et blancs souvent très contrastés, mais aussi Mark Fearnley qui photographie aussi en couleur, avec des images où il y a généralement peu de personnages. Il y a aussi Billy Dinh qui m’inspire beaucoup pour sa capacité à utiliser le layering à merveille. La liste est longue en fait.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Serge Novaglia : Oui bien sûr. La photo a été prise lors d’un spectacle de rue, dans le cadre d’un festival des arts de la rue dans ma ville. Alors que tous les regards étaient tournés vers les artistes, je suis attiré par la main d’une spectatrice posée sur le dos de son chien. Ce geste affectueux a provoqué chez moi le sentiment d’une grande tendresse et d’une complicité entre l’animal et sa maîtresse, au milieu du tumulte ambiant. Elle représente ma manière de photographier des gestes anodins au milieu d’un événement qui capte la majorité des regards. Cette photo a été prise juste avant une seconde qui montre le contexte et le regard du chien qui se pose à l’opposé du spectacle, renforçant l’idée d’une scène dans la scène.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Serge Novaglia : Le principal défi est celui de ne pas tomber dans la répétition. J’habite une ville de province, que je connais bien, et le risque est de tomber dans des habitudes de cadrage, de lieux, où je pourrais avoir le sentiment que je fais toujours un peu la même chose. Pour éviter cela je sors à diverses heures de la journée, par tout temps et toutes conditions, même si je préfère le soleil au froid et à la pluie.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Serge Novaglia : C’était un samedi matin où j’avais décidé d’aller en centre-ville avant l’ouverture des boutiques, au moment où les rideaux des devantures se lèvent, où les employés arrivent, au moment où les bancs des marchés ne sont pas encore totalement installés. J’aime cette ambiance où les travailleurs se saluent, s’interpellent, alors que plus tard l’afflux des clients les rend comme anonymes. Les rues sentent le café chaud à proximité des terrasses des bars. C’est alors que je vois une dame assise sur le bord d’une vitrine, un gobelet de café fumant en main. Il faisait froid. Mon premier réflexe était de capturer le café fumant et la buée sortant de sa bouche en contre-jour de la lumière rasante du matin. Au lieu de cela je lui demande si elle n’a pas trop froid, assise sur le béton. « J’ai l’habitude », me répond-elle. S’engage alors une conversation entre nous durant laquelle elle me raconte sa descente aux enfers, son histoire de vie, ce qui l’a conduite à la rue. Je suis resté une bonne demi-heure à parler avec elle, à l’écouter. Au moment de partir je la remercie pour ce moment passé ensemble et lui offre de quoi se faire un bon repas en guise de remerciement. Ce sont ces moments-là qui font la magie de la photo de rue. Il est parfois plus urgent de ne pas photographier plutôt que de passer à côté d’une rencontre, même des gens qui sont rendus invisibles.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Serge Novaglia : Je suis quelqu’un qui va facilement vers les gens. Les gens en général m’ont vu et je les intègre naturellement dans la scène ; un sourire, un regard me permet en général de voir si je suis autorisé ou non. Il m’arrive ensuite de leur montrer les photos. Si besoin je les efface. Parfois je réponds au pourquoi de ma démarche. Cela permet de rassurer sur l’intention.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Serge Novaglia : Oui, au cours d’une sortie de nuit. J’arrivais juste sur le lieu où je voulais faire mes photos. Avant de commencer, j’ai fait quelques photos pour peaufiner mes réglages. C’est alors qu’un cycliste passe et s’arrête en m’interpellant. Il commence à me dire que je ne lui avais pas demandé la permission de le prendre, que cela ne se faisait pas. Le fait est qu’il est passé au moment où je déclenchais, sans aucune intention de le prendre. Visiblement ma réponse ne lui convenait pas. Sans hésiter, je lui ai montré que j’effaçais la photo où il était censé apparaître. La photo était tellement sombre qu’on ne voyait rien. Il est reparti sans un mot de plus. Je n’ai pas eu d’autre expérience délicate à ce jour, pourvu que cela dure.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Serge Novaglia : Bien souvent la première chose qui vient, c’est « je n’ose pas ». Mais la photo de rue ne se résume pas à prendre des gens en photo. Commencer par sortir régulièrement, s’habituer à déclencher rapidement — ce qui suppose une maîtrise de son boîtier —, exercer son regard en observant la lumière sont de bons points de départ. Lorsque j’arrive sur un lieu, je prends un temps pour sentir l’ambiance. Les premières photos sont comme un tour de chauffe. Et puis il y a des jours sans, et ce n’est pas grave. On recommence. On passe tous par là.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Serge Novaglia : Au début, je trouve que se limiter à une seule focale est plus confortable. Cela permet de se concentrer sur la perspective, le rendu de cette optique unique. En m’habituant, je compose de mieux en mieux. Je suis plus instinctif. Comme je l’ai dit, c’est la lumière, l’ambiance du lieu, les bruits, etc. qui souvent me guident, comme une musique que je voudrais mettre en image, une émotion qui me donne envie de la capter.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Serge Novaglia : Plusieurs projets effectivement. Une exposition qui se dessine petit à petit, un livre en parallèle. Et puis un projet au long cours sur le monde du cheval.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Serge Novaglia : Oui, c’est en cours, mais il reste du travail. Le choix des photos, l’organisation de l’accrochage dans l’expo sont autant de choix et de renoncements, de doutes aussi.


