Une personne, une ligne, une ombre. Jeremy Fleck

Jeremy Fleck a grandi avec une chambre noire à la maison et photographie depuis l’âge de treize ans, d’abord pour collectionner les graffitis qu’il allait chercher dans les rues avec des appareils jetables. De cette passion pour l’art urbain, puis de son parcours dans le graphisme, lui est resté un œil de constructeur : il compose ses images en noir et blanc, là où la lumière, les ombres et les silhouettes dessinent la scène. Mais la présence humaine reste au centre — et l’une de ses photographies préférées est aussi l’une des plus simples, le regard d’une petite fille qui l’avait vu avant qu’il ne la voie.

On pose les questions à Jeremy…

Jeremy Fleck photographie depuis l’âge de treize ans et cherche, dans la rue, ces instants où une personne devient un élément de l’image au même titre qu’une ligne ou une ombre — sans jamais cesser d’être quelqu’un.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Jeremy Fleck : La photographie est entrée très tôt dans ma vie. Depuis mon enfance, nous avions une chambre noire à la maison, ce qui m’a permis de découvrir très jeune tout le processus photographique : de la prise de vue jusqu’au développement des images.

J’ai donc grandi avec la photographie, de manière assez naturelle et instinctive. C’est plus tard que j’ai particulièrement été attiré par la photographie de rue, pour son côté spontané et imprévisible, cette possibilité de saisir dans l’instant une scène, une lumière, un geste ou une rencontre qui ne se reproduira jamais.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Je pratique la photographie depuis l’âge de 13 ans. Au départ, ma passion pour la photographie de rue est née de mon obsession pour l’art urbain, et plus particulièrement le graffiti, que je pratiquais moi-même.

À cette époque, je voulais photographier et collectionner le plus de graffitis possible. Je parcourais les rues avec des appareils Kodak jetables, à la recherche de nouveaux murs, de nouvelles pièces et de nouvelles compositions. C’était une démarche assez instinctive, mais avec le recul, je pense que c’est véritablement là que mon regard photographique a commencé à se construire : en observant la rue, ses formes, ses couleurs et tout ce qu’elle pouvait offrir comme matière visuelle.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Jeremy Fleck : Je suis essentiellement autodidacte. J’ai toutefois une formation en graphisme, dans laquelle la photographie était abordée, mais de manière assez secondaire.

Avec le recul, je me demandais d’ailleurs pourquoi je n’avais pas directement choisi une formation en photographie plutôt que le graphisme ! Lors de mes stages en entreprise, je me retrouvais souvent à préférer prendre les photos plutôt que de réaliser les mises en page. C’était probablement déjà un signe…

J’ai donc appris la photographie principalement par la pratique, en expérimentant, en observant et en développant progressivement mon propre regard. Le graphisme m’a malgré tout beaucoup apporté, notamment dans ma manière de penser la composition, les formes, les lignes et l’équilibre d’une image.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Jeremy Fleck : Pour la photographie de rue, j’utilise actuellement un Fujifilm X100S, un appareil sorti en 2013. C’est un boîtier assez ancien aujourd’hui, mais il correspond parfaitement à ma manière de photographier.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Jeremy Fleck : Le X100S

Il possède une focale fixe de 23 mm, équivalente à un 35 mm en plein format, ce qui me convient particulièrement pour la photographie de rue. J’aime sa compacité et surtout le fait de devoir composer avec une focale fixe : cela m’oblige à bouger, à observer et à réfléchir davantage à mon cadre plutôt que de chercher la facilité avec un zoom.

Je photographie en full manuel, et j’utilise pas d’accessoires. Pour moi, le plus important reste de garder un appareil discret et de pouvoir me concentrer entièrement sur ce qui se passe dans la rue. Finalement, je préfère largement connaître parfaitement un appareil simple que de multiplier le matériel.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Ma photographie de rue repose beaucoup sur la recherche d’instants humains, mais avec une approche très graphique et/ou poétique.

Je suis particulièrement attiré par les scènes où la lumière, les ombres et les silhouettes viennent créer une composition presque naturellement. J’aime quand une personne devient un élément de l’image au même titre qu’une ligne, une forme ou une ombre, tout en conservant cette dimension humaine qui, pour moi, reste essentielle.

Le noir et blanc occupe une place très importante dans mon travail. C’est vraiment devenu une signature dans ma façon de photographier. Il me permet de supprimer ce qui est superflu et de me concentrer sur ce qui m’intéresse vraiment : la lumière, les contrastes, les expressions, les gestes et les relations entre les personnes et leur environnement.

Je pense aussi que mon parcours dans le graphisme a profondément influencé mon regard. J’ai tendance à construire mes images comme des compositions, en travaillant beaucoup les lignes, les espaces négatifs, les masses et les contrastes. Mais contrairement au graphisme, je ne contrôle pas ce qui se passe devant moi. Toute la difficulté, et aussi tout le plaisir, consiste à attendre que les différents éléments s’alignent pendant une fraction de seconde.

Je cherche donc rarement à faire une simple photographie « documentaire » de la rue. Ce qui m’intéresse, c’est de transformer un instant banal en une image qui possède sa propre esthétique et qui laisse malgré tout une place à l’imagination du spectateur.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Jeremy Fleck : Oui, plusieurs photographes m’inspirent, mais pas forcément pour les mêmes raisons.

Je pense notamment à Henri Cartier-Bresson pour sa manière de regarder la rue et de saisir « l’instant décisif ». Ce qui m’intéresse chez lui, c’est cette capacité à anticiper une scène et à construire une image avec des éléments qui ne vont parfois être réunis que pendant une fraction de seconde.

J’aime aussi énormément le travail de Fan Ho, notamment pour sa façon de travailler la lumière, les ombres, les silhouettes et les compositions très graphiques. Il y a dans ses images une simplicité et une poésie qui me parlent beaucoup.

Daido Moriyama m’inspire pour une raison assez différente. J’aime son approche très instinctive, presque physique de la rue, son côté brut et imparfait. Il rappelle qu’une photographie n’a pas besoin d’être parfaitement propre ou techniquement irréprochable pour être forte.

Et puis il y a Saul Leiter, qui me touche particulièrement pour sa manière de regarder les choses autrement, de trouver de la poésie dans des scènes très ordinaires, notamment à travers les couleurs, les reflets, les cadrages et les superpositions.

Ce que je trouve intéressant, c’est que je ne cherche pas forcément à ressembler à ces photographes. J’essaie plutôt de comprendre ce qui me touche dans leurs images pour nourrir mon propre regard. Au fil du temps, j’ai surtout envie que mes photographies soient reconnaissables comme les miennes, avec cette recherche de lumière, de graphisme et surtout de présence humaine.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Jeremy Fleck : Cette photo est probablement l’une de celles qui me touchent le plus, justement parce qu’elle ne correspond pas forcément à ce que je recherche habituellement dans une photographie de rue. Elle n’a rien de particulièrement graphique, pas de grande construction avec des lignes ou de grands espaces négatifs. Elle est beaucoup plus simple que ça.

Ce que j’aime dans cette image, c’est avant tout la spontanéité du moment.

Nous étions plusieurs à regarder un spectacle de rue, tous tournés dans la même direction. Et au milieu de tout le monde, j’ai remarqué cette petite fille qui, parce qu’elle était trop petite, ne pouvait pas vraiment voir ce qui se passait devant elle. Mais elle, elle m’avait vu. Elle me regardait avec ces grands yeux qui m’ont immédiatement accroché.

J’ai simplement pris mon appareil et déclenché. Je ne cherchais pas à construire une image particulière, c’était vraiment une rencontre, un instant qui s’est présenté à moi.

Après la photo, je lui ai demandé, avec l’accord de sa maman, si elle voulait monter sur mes épaules pour pouvoir voir le spectacle. C’est un petit geste, mais c’est aussi pour cette raison que cette photographie me tient particulièrement à cœur.

Elle me rappelle que la photographie de rue, pour moi, ce n’est pas seulement chercher une belle lumière ou une composition parfaite. C’est aussi être attentif aux gens, aux petits moments inattendus et aux rencontres qui peuvent naître dans la rue.

C’est peut-être l’une des photos qui résume le mieux ce que j’aime dans la photographie : je suis parti pour regarder un spectacle, mais finalement, c’est elle que j’ai vraiment vue.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Le premier défi, pour moi, est probablement d’oser. La photographie de rue demande d’être attentif, mais aussi d’accepter de s’approcher, de déclencher et parfois de se confronter au regard des autres. Il y a toujours cette petite hésitation : est-ce que je déclenche maintenant ? Est-ce que je vais déranger ? Est-ce que la personne va mal interpréter mon geste ?

J’essaie de faire confiance à mon instinct. Je photographie beaucoup à l’intuition : quelque chose attire mon regard, je sais que la scène ne va durer qu’une seconde, et il faut décider immédiatement.

Il y a aussi le défi d’accepter que la plupart des moments intéressants ne donnent finalement pas une bonne photographie. On peut attendre longtemps, marcher des kilomètres, voir énormément de choses et rentrer sans avoir l’image que l’on cherchait. Il faut apprendre à être patient et à ne pas forcer les choses.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Il y en a beaucoup, mais je pense que ce qui me marque le plus, ce sont ces moments où je pars sans vraiment savoir ce que je vais photographier. Je peux marcher pendant des heures, parfois sans faire grand-chose, et puis tout à coup, en quelques minutes, plusieurs scènes vont attirer mon attention.

C’est ça que j’aime dans la photo de rue : je ne peux rien prévoir. Une lumière, une silhouette, un geste ou une situation peuvent complètement changer ma façon de regarder un endroit.

Avec le temps, j’ai aussi appris à accepter de rentrer avec très peu de photos mais d’avoir rencontré quelqu’un grâce à la photo ou de simplement avoir fait une balade.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Jeremy Fleck : Photographier des inconnus, c’est photographier des personnes, pas simplement des « sujets ». J’essaie donc de rester attentif à leur réaction et de respecter leur espace. Pour moi, la photographie de rue ne doit pas se faire au détriment de la personne photographiée, ne pas nuire à son intégrité. Je fais particulièrement attention avec les enfants que je photographie, si on peut les reconnaître je demande automatiquement l’autorisation à l’enfant et aux parents.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Jeremy Fleck : Oui, bien sûr. Photographier des inconnus dans l’espace public peut parfois créer des situations un peu délicates. Il peut arriver qu’une personne remarque que vous la photographiez et ne comprenne pas forcément pourquoi, ou qu’elle ne soit tout simplement pas à l’aise avec ça.

Dans ces moments-là, j’essaie surtout de rester calme et respectueux. Je préfère expliquer simplement ma démarche plutôt que de chercher à esquiver la situation. Je peux montrer la photo, discuter avec la personne et, si elle me demande de ne pas conserver l’image, je respecte évidemment sa décision.

Aussi, lire les situations. Il y a des moments où je sens simplement que ce n’est pas le bon contexte pour sortir l’appareil, et je préfère alors ne pas prendre la photo.

Pour moi, la photographie de rue ne doit pas devenir une confrontation. On photographie des personnes, donc il faut aussi savoir rester humain et accepter que tout le monde n’ait pas envie d’être photographié. Le droit de photographier ne signifie pas forcément que l’on doit photographier.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Je leur dirais avant tout de sortir et de photographier. Il ne faut pas attendre d’avoir le meilleur appareil ou de maîtriser parfaitement la technique pour commencer. On apprend énormément simplement en étant dans la rue, en observant et en essayant.

Mais surtout, je leur conseillerais de chercher leur propre regard. Pour moi, c’est justement la singularité qui fait le photographe. Devant une même rue, au même moment, deux personnes ne vont pas forcément regarder les mêmes choses. Notre regard est lié à notre sensibilité, à notre vécu, à nos souvenirs personnels, à nos émotions… Tout cela influence forcément ce qui va attirer notre attention et nous donner envie de déclencher.

Je pense donc qu’il ne faut pas chercher à reproduire exactement le travail d’un photographe que l’on admire. On peut s’en inspirer, bien sûr, mais il faut progressivement comprendre ce qui nous touche personnellement et pourquoi.

Et puis il faut accepter de rater. J’en rate encore énormément ! La photographie de rue demande beaucoup d’essais, de patience et d’observation. Une bonne image est souvent entourée de beaucoup d’images qui ne fonctionnent pas.

Au final, mon conseil serait assez simple : photographiez beaucoup, observez encore plus et faites confiance à ce qui attire votre regard. Votre façon de voir le monde est justement ce qui peut rendre votre photographie unique.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Jeremy Fleck : Je pense aussi qu’il est important de nourrir sa créativité en dehors de la photographie. Le cinéma, la peinture, le graphisme, la musique, les livres, les voyages… Tout ce que l’on regarde, écoute ou vit finit d’une manière ou d’une autre par influencer notre façon de photographier. Personnellement, mon parcours dans le graphisme et la musique fait forcément partie de mon regard aujourd’hui.

Et surtout, je crois qu’il faut apprendre à regarder avant de chercher à photographier. Parfois, je peux marcher plusieurs heures sans déclencher, simplement parce que rien ne me parle. Puis une lumière, une attitude ou une association de formes va soudain attirer mon attention.

J’aime aussi me donner parfois des contraintes comme photographier uniquement en couleur, travailler une certaine lumière, chercher les ombres, les silhouettes, les reflets… Les contraintes peuvent paradoxalement donner beaucoup plus de liberté, parce qu’elles nous obligent à regarder différemment.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Jeremy Fleck : Oui, j’ai plusieurs projets en tête, mais j’essaie de ne pas trop me fixer d’objectifs de manière rigide. J’ai surtout envie de continuer à développer mon travail personnel et à construire des séries qui aient du sens pour moi, plutôt que d’accumuler simplement des photographies.

J’aimerais notamment aller plus loin dans mon approche de la photographie de rue, en prenant davantage le temps de construire des séries et de raconter quelque chose sur la durée. Je souhaite aussi continuer à exposer mon travail et, pourquoi pas, aller à la rencontre d’autres photographes et d’autres scènes photographiques, en France comme à l’étranger.

Mais mon objectif principal reste finalement assez simple : continuer à progresser sans perdre ce qui m’a donné envie de photographier la rue au départ. Garder cette curiosité, continuer à marcher, à observer et à me laisser surprendre.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Jeremy Fleck : Oui, je vais participer prochainement à une exposition collective de photographie de rue à Milan, consacrée au noir et blanc, avec des photographes venus de différents pays.

J’ai aussi d’autres projets d’exposition et de publication en réflexion, mais je préfère ne pas trop en parler tant que les choses ne sont pas définitivement confirmées.

Plus largement, j’aimerais que ces projets me permettent de sortir progressivement du simple format Instagram et de donner à mes photographies une existence différente : les voir imprimées, exposées, publiées et surtout confrontées au regard du public. C’est une étape qui m’intéresse beaucoup dans l’évolution de mon travail.

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