Un flâneur photographique. Rémi Biancardini
Photographe autodidacte, Rémi Biancardini pratique la photographie de rue depuis quatre ans, après avoir laissé de côté le paysage pour faire évoluer son regard. Il travaille en Lumix GX9 et 15 mm, un combo léger qu’il emporte partout : entre son travail et sa vie de famille, ses images se font sur le chemin de l’école, d’un rendez-vous ou du bureau. Il se décrit comme un flâneur photographique, qui sort sans but précis et déclenche sur une lumière, un lieu, une scène — « un peu comme un pêcheur qui s’en va en mer en se disant ce que le vent va lui amener dans ses filets ». Attentif à l’éthique de la rue, il évite les enfants identifiables et les personnes en situation de faiblesse. Son chantier du moment : donner un vrai récit à ses photos.
On pose les questions à Rémi…
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Rémi Biancardini : En voulant essayer autre chose que photographier du paysage. En voulant faire évoluer mon regard et me dire « pourquoi pas faire de la photo en milieu urbain ? » Puis j’ai fait des recherches sur l’histoire de la photo de rue, et s’en est suivie la découverte des maîtres en la matière, Cartier-Bresson, Meyerowitz, Leiter, Martin Parr…
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Je pratique la photo de rue depuis maintenant 4 ans. Disons que c’est la pratique que je fais à 90 % du temps avec mon appareil photo, le reste étant pour les photos de famille et souvenirs. J’ai perdu le goût de la photo de paysage ; je ne trouve pas ça nul ou inutile, disons que si je prends des paysages, il faut toujours une présence humaine dessus la photo.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Rémi Biancardini : Autodidacte. J’ai beaucoup visionné de photos sur les réseaux sociaux, dans des livres dédiés et beaucoup de pratique, en étudiant toutes les fonctions de l’appareil et en prenant des photos de tout et tout le temps. Mon entourage m’a très vite collé l’étiquette du photographe de la famille ! En gros, rares sont les semaines sans sortir l’appareil du sac, autant pour photographier mes enfants ou la rue. J’essaie toujours d’exercer, primo parce que j’adore ! Et aussi pour perpétuellement essayer d’aiguiser le regard, accroître son imagination.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Rémi Biancardini : J’utilise un Panasonic Lumix GX9 combiné avec l’objectif Panasonic Leica 15 mm f/1.7, c’est mon combo du quotidien. J’ai également un objectif Lumix 42,5 mm f/1.7 que je sors de temps en temps pour des sujets bien précis. Côté argentique j’ai un Olympus OM-10 avec un 50 mm f/1.8, plus réservé dans un usage pellicule pour les vacances.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Rémi Biancardini : Mon GX9 avec mon 15 mm. Combo facile à transporter et pas lourd. Le 15 mm est très agréable à utiliser et la distance focale 15 mm (soit 30 mm en plein format) pousse à toujours essayer de composer des photos avec divers sujets et surtout à se rapprocher d’eux ; parfois ça me pousse dans mes retranchements et je trouve que ça peut aider à sortir d’une certaine zone de confort.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Comme un flâneur photographique. Une lumière, un lieu, une scène qui m’interpelle, et je déclenche. Je ne sors pas forcément dans un but précis. Je sors un peu comme un pêcheur qui s’en va en mer en se disant ce que le vent va lui amener dans ses filets.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Rémi Biancardini : Joel Meyerowitz, Saul Leiter, Martin Parr, Eggleston, Pierre Belhassem, Billy Dee, Cartier-Bresson… la liste est longue 🙂
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Rémi Biancardini : Alors celle-ci me parle, « Solitude ».
Elle fait un peu écho à ma vie d’enfance, car j’étais parfois à l’écart des autres, pas toujours compris ou bien parce que j’aimais me plaire à être seul. Ce jour-là, je me promenais vers la plage des Catalans, à Marseille. En descendant les escaliers qui mènent dans le sable, j’ai voulu me rendre plus près du terrain de beach-volley qui se trouve juste à côté. J’ai vu alors ce petit garçon, replié sur lui-même et l’air triste, à l’écart des autres enfants, du monde sur la plage.
J’ai aimé ces deux ambiances entre le premier plan et le second. Les groupes, la mer, la joie, le soleil au fond. La solitude, un espace vide et isolé dans l’ombre sur le premier plan. La compassion que j’ai eue pour cet enfant m’a poussé à ne même pas réfléchir et à déclencher. J’ai aimé cette composition et j’ai également replongé dans mes souvenirs.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Avoir le temps de la pratiquer ! Je pense que comme beaucoup de membres de SPF, j’ai aussi un travail à côté et donc ce dernier prend toutes mes journées du lundi au vendredi. Avec également une vie de famille à m’occuper. Les véritables défis sont d’arriver à trouver des créneaux pour sortir l’appareil. D’où le choix d’avoir un boîtier plutôt compact et facile à emporter partout. J’arrive quand même à capturer quelques clichés sur le chemin d’un rendez-vous médical ou administratif, ou sur mes trajets pour aller au travail, ou même sur le chemin de l’école avec mes enfants.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Une expérience, un moment en particulier, non.
Je peux dire que j’ai cumulé plusieurs bons souvenirs à travers des scènes de vie, autant des photos de famille que de rue. Et je pense surtout que certaines seront des madeleines de Proust quand je serai un petit vieux qui ne sera plus capable de faire entre 5 et 15 kilomètres à pied pour faire des photowalks en solitaire.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Rémi Biancardini : Alors j’évite d’exposer les enfants mineurs ; s’ils sont dans le cadre, je ne veux pas qu’ils soient clairement identifiables. Je pourrais prendre en photo des enfants dans la rue, bien de face, mais je ne vais pas les publier sur les réseaux sociaux, tant pis si je passe à côté d’un « banger ». Je suis père de famille et je n’aimerais pas trop voir mes enfants sur une série photo d’un photographe que je ne connais pas. Bien que je puisse comprendre la démarche artistique ou l’émotion qu’il y a à partager. Mais les enfants, pour moi, c’est encore un peu borderline.
Et aussi j’évite les couples qui se bécotent : c’est joli, oui, mais si je publie une photo de bécotage sur Instagram et qu’il s’avère que c’est l’amant ou la maîtresse de l’un ou l’autre… il y a préjudice et ça peut déboucher sur des problèmes.
Suivi des gens ivres ou des SDF. Des gens en situation de faiblesse. Il peut y avoir atteinte à la dignité selon les situations. Je ne me vois pas prendre en portrait un SDF, absolument pas par mépris, mais par peur de le gêner. Et si un jour c’est le cas, je reviens le voir avec un café et un truc à grignoter, je me pose à côté de lui (s’il le veut bien), histoire quand même de connaître la personne dessus la photo, c’est le minimum à faire !
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Rémi Biancardini : Pour l’instant je m’en suis bien sorti 🙂 Je ne suis pas tombé sur des personnes agressives ou des pros de l’argument « Et le droit à l’image ?! ». J’essaie de rester discret. Après, avec le temps, on apprend à trouver des tactiques pour se faire petit. La meilleure est peut-être la « méthode Winogrand » : faire semblant de bidouiller l’appareil après ou avant de déclencher. Méthode sympa à appliquer quand je sens que le regard se porte sur moi.
Après, je n’ai pas encore véritablement passé le cap de shooter vraiment près des gens, j’y travaille, mais en essayant de rester discret.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Travailler le regard, c’est un sport, et pour le maintenir en forme il faut l’entraîner. Prenez le temps de regarder votre environnement, écoutez les bruits, suivez la lumière. Posez-vous parfois quelques instants pour observer autour de vous, essayez d’anticiper la prochaine action d’une personne, d’un véhicule. Ne vous cachez pas derrière des arbres ou des murs pour photographier, parce que c’est louche… et que des regards douteux peuvent se poser sur vous. Mêlez-vous plutôt dans la foule, ayez une attitude détendue et vous verrez que, paradoxalement, vous serez invisible.
Chose aussi importante, et ça s’applique pour la pratique photo dans sa globalité : la première personne à qui doivent plaire vos photos, c’est vous. Prenez des photos avec votre vision et votre cœur, n’attendez pas l’approbation des réseaux sociaux, même si vous avez l’impression d’être un outsider. C’est cette façon de vous démarquer qui, peut-être, attirera le regard et l’admiration d’un groupe sur votre travail.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Rémi Biancardini : Analyser le point de vue d’autres photographes qui exercent la photo de rue. Étudier les compositions et savoir pourquoi le photographe a déclenché à ce moment-là. Un livre qui a boosté ma créativité et mon envie de faire de la photo de rue est « Joel Meyerowitz – Une vision de la photographie », car il n’y a pas seulement des photos à l’intérieur mais aussi un narratif qui explique ce qui l’a poussé à prendre telle ou telle autre photo. Pourquoi ici ? Pourquoi cette composition ?
Suite à ça j’ai eu le vent en poupe en me lançant dans la rue appareil en main. Et depuis je me pose une micro-réflexion avant chaque déclenchement : pourquoi tu prends cette photo ? Ça dit quoi ? Je ne suis pas devenu un as du storytelling, mais à travers ce livre j’ai découvert une autre façon de penser à travers la photo.
L’empathie : je pense que quand on plonge à travers le regard et la philosophie d’un autre photographe, on développe inconsciemment sa créativité. Je l’ai vu à travers le livre de Meyerowitz, ou bien dans « Petite philosophie pratique de la prise de vue photographique » de Jean-Christophe Béchet et Pauline Kasprzak, ou encore « Influences » de Jean-Christophe Béchet également. Et aussi à travers la lecture du « Manifeste du streetphotographer » de Nijat Kazimov. (Je n’ai jamais été le fayot de la classe, mais quand le travail est bien fait il faut le dire !)
C’est le genre de lecture qui peut vous faire regarder dans le vide un court instant et vous faire bondir de votre chaise tel un scientifique qui a trouvé une idée sur un de ses projets.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Rémi Biancardini : En ce moment mon projet est d’arriver à vraiment créer un narratif à travers mes photos, que ça raconte quelque chose. Vraiment partager mon ressenti à travers mes images et pas seulement balancer quatre ou dix photos avec trois mots dans la légende (ça m’arrive de le faire encore en cas de flémingite aiguë, mais je me soigne avec de bonnes intentions !) Et c’est aussi un travail qui prend du temps et demande réflexion. On se rend vite compte que déclencher quand il faut, c’est un cap à passer, mais raconter les photos, c’est un gouffre ! Et je suis en train de faire l’équilibriste au-dessus de ce gouffre.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Rémi Biancardini : Les expositions, c’est un projet qui est dans un coin de ma tête. J’aimerais vraiment pouvoir échanger en vrai et non pas que sur les réseaux sociaux autour de mes photos, le contact direct sans passer par un écran, pouvoir échanger avec d’autres passionné(e)s et créer un réseau de collègues photographes, et pourquoi pas trouver des clients pour des projets photos ou des acheteurs pour des tirages.

