Trouver de l’apaisement dans le chaos. Julien Krieger

Julien Krieger a commencé la photographie en 2019, avec le Zenit E de sa grand-mère. Sept ans plus tard, il se définit plutôt comme un photographe de paysages urbains : il explore la ville à travers les lignes, les courbes, les ombres et les présences humaines qui la traversent. Totalement autodidacte, il photographie en argentique, principalement au Nikon F3 et à son 50 mm f/1.8, chargé de Kodak Portra 400, parfois de TriX 400. Il travaille aujourd’hui sur un projet autour des kiosques de Lisbonne, la ville où il réside.

On pose les questions à Julien…

Portrait de Julien Krieger

Du Zenit E de sa grand-mère au Nikon F3 : Julien Krieger revient sur l’argentique comme école, la géométrie des paysages urbains et les kiosques lisboètes.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Julien : J’ai commencé la photographie de rue en 2019 après avoir récupéré l’appareil photo de ma grand-mère, un Zenit E. C’est en commençant à déambuler dans Paris avec cet appareil photo très rudimentaire que j’ai compris ce qu’il était possible de faire grâce à la photographie et le rendu absolument intemporel de l’argentique.

Julien : Au fur et à mesure de mes voyages, j’avais toujours un appareil argentique sur moi, animé par le fait de capter l’essence des villes dans lesquelles je voyageais. Mon œil a commencé à s’affiner et mon style s’est précisé.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Julien : Je pratique la photographie de rue depuis environ 7 ans désormais. J’ai une approche particulière de la photographie de rue, car je me définirais plutôt comme photographe de paysages urbains.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Julien : Je suis totalement autodidacte.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Julien : J’ai commencé par utiliser un Zenit E, monté par son objectif de base. J’ai ensuite eu un grand nombre d’appareils photos, tous argentique : Minolta Dynax 5, Olympus AF-1, Olympus Mju II, Yashica Electro 35.

Julien : Désormais j’ai trouvé mon âme-sœur : je shoote avec le Nikon F3, monté avec un objectif 50mm ouvrant à f/1.8. Cet appareil photo mythique me suit partout. J’aime son poids, j’aime le bruit de son déclencheur, j’aime la précision de sa cellule. C’est vraiment un objectif professionnel comme ma pratique actuelle l’exige.

Julien : J’utilise principalement des pellicules couleur, notamment des Kodak Portra 400 car j’aime la neutralité de leurs couleurs. Cependant, il m’arrive de charger de temps en temps une Kodak TriX 400 car cela me permet de porter un regard différent sur le paysage urbain, et la qualité des photos est extraordinaire.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Julien : J’aime bien être équipé à la fois de mon Nikon F3 mais aussi de mon Olympus Mju II. Lorsque je souhaite être plus discret, ce petit appareil qui se glisse facilement dans la poche est un compagnon absolument parfait et passe-partout.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Julien : J’explore le langage visuel des environnements urbains à travers les lignes, les courbes, les ombres ou les présences humaines. Mon travail explore la ville en tant que paysage construit, où l’architecture, le mouvement et le silence coexistent. Je suis intéressé par la géométrie des paysages urbains et la façon dont les gens l’habitent, le traversent et transforment momentanément cet espace par leur présence.

Julien : Je ne dirais pas que mon travail est en dehors de la street photography, bien entendu. Mais la Urban Landscape Photography est à mon sens une manière différente de capturer le terrain de jeu des êtres humains, l’endroit où ils font société et se rassemblent pour construire, transformer et détruire.

Julien : Ma photographie est très structurée autour de la pratique du framing et du lignage. C’est une manière pour moi d’apporter de l’ordre et de la rationalité dans un monde complètement déboussolé, en furie et en proie à la violence constante et ainsi trouver de l’apaisement dans le chaos.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Julien : Stephen Shore tout particulièrement, notamment son projet Uncommon Places. J’aime aussi beaucoup Andreas Gursky qui apporte une sorte de gigantisme à ses images et qui joue énormément avec la géométrie et la perspective. Lewis Baltz est aussi une bonne inspiration par sa capacité à capturer le commun et à le rendre intriguant.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Julien : Une de mes photographies de rue préférées est sans aucun doute une photo que j’ai prise sur une brocante parisienne. J’observais ce miroir depuis un moment, car je trouvais qu’il était tout simplement très beau et que l’arrière-plan avec les bâtiments haussmanniens était une belle combinaison.

Julien : J’attendais donc un moment opportun pour capturer ce qu’il se passait à travers le miroir. Et par chance, une femme traversa à ce moment-là, tout sourire en regardant droit devant elle.

Julien : Je suis très fier de cette photo car elle est le résultat d’un combo gagnant : de la préparation et de la chance. De la préparation car j’avais évidemment pensé ma composition et mon cadrage. De la chance car cette femme est passée au bon moment à travers le miroir et car j’avais chargé à ce moment-là une pellicule particulièrement sensible aux teintes rougeâtres, et cette femme était rousse !

Julien : C’est donc une parfaite illustration de la photographie de rue selon moi : on peut se préparer, cadrer et composer, mais il faut toujours avoir ce petit coup de chance qui peut rendre une photographie unique.

Une femme passe dans le reflet d’un miroir posé sur une brocante parisienne, photographie de Julien Krieger.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Julien : Le plus dur est de lutter contre mon envie de prendre beaucoup de choses en photo. C’est pourquoi l’argentique m’aide énormément en cela. La contrainte de la pellicule finie me pousse à réfléchir, à composer et donc à penser ma photo.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Julien : Ce genre de moment se caractérise pour moi par le fait que je sache tout de suite que j’ai mis sur pellicule une photo de grande qualité. Je pense notamment à ce moment au Borough Market à Londres lorsque je photographiais les clients commandant aux différentes étales. Cet homme qui tend un échantillon à une dame, sa main pile sous la lumière, les fumées des fourneaux qui emplissent l’espace, je savais que j’avais dans la boîte une photo qui fonctionnait.

Julien : Donc pour moi tous ces instants un peu banals peuvent se transformer en expérience mémorable du moment que j’arrive à capter le bon moment.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Julien : Étant donné que je photographie très peu les sujets humains et encore moins de manière directe, je me pose peu la question. Mise à part quelques photos, lorsqu’une personne apparaît sur mes photos elle est souvent peu reconnaissable ou alors elle évolue de toute façon dans un espace public.

Julien : Je fais évidemment toujours attention à ne pas photographier les individus de manière dégradante et si par malheur je le fais je ne publie pas ces photos.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Julien : J’en ai connu une à Naples. J’étais dans un taxi, en chemin pour l’aéroport et repartir vers Paris. J’avais toujours mon petit argentique dans la poche. À un feu rouge j’ai aperçu trois personnes qui se trouvaient sur un scooter. J’ai trouvé ça cocasse car peu adapté à la conduite et finalement très révélateur de cette ville volcanique. J’ai donc pris en photo ces personnes depuis la fenêtre du taxi.

Julien : Au feu suivant, le scooter s’est arrêté à ma fenêtre et une jeune femme s’est déchaînée sur moi avec une violence inouïe pour m’obliger à supprimer la photo (que j’avais aussi prise sur mon téléphone). L’homme avec elle me menaçait de m’égorger derrière. Le taxi ne savait pas trop quoi faire. Finalement j’ai supprimé la photo sur mon smartphone.

Julien : Cette situation m’a rappelé qu’il faut être toujours vigilant car tout le monde ne comprend pas nos intentions.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Julien : Je pense réellement que la photographie argentique est une école absolument nécessaire pour apprendre la photographie au sens large. Les contraintes imposées par le matériel permettent de revenir à l’essentiel, d’apprendre à composer avant de se soucier des dizaines de réglages qu’un numérique peut avoir. Ensuite, pratiquer, pratiquer, pratiquer.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Julien : Changer de pellicules et essayer des nouvelles teintes. Changer d’objectif peut aussi permettre de tester des nouvelles perspectives et cadrages.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Julien : Je travaille sur un projet autour des kiosques lisboètes. C’est une institution qui a beaucoup évolué mais qui est profondément ancrée dans la culture portugaise. Je vais donc essayer, avec une démarche plus documentaire qu’à mon habitude, de capturer ces espaces de rencontres et de vie de quartier.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Julien : J’aimerais effectivement le faire, principalement sur la scène de Lisbonne car c’est là que je réside maintenant.

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