Témoin, pas metteur en scène — Gaetan Caputo
Gaetan Caputo photographie depuis 2005 — la mode, la beauté, le portrait — avant de venir à la rue et au documentaire en 2023. Deux Leica Q3, un 28 et un 43 mm, et une règle qui tient en quelques mots : témoin, pas metteur en scène. Des manifestations qui tournent à l’émeute au métro de New York, d’une famille berbère du Haut Atlas aux enfants des mines de Jharia, il prend le temps, il s’immerge, il revient sur les mêmes lieux.
On pose les questions à Gaetan…
Gaetan Caputo a découvert Street Photography France par les réseaux et par les photographes qui en font déjà partie. Il photographie depuis 2005 — d’abord la mode, la beauté et le portrait — et il est venu à la photographie de rue et au documentaire en 2023. Autodidacte.
Il travaille avec deux Leica Q3, l’un en 28 mm, l’autre en 43 mm. Deux boîtiers, une vision unique, dit-il : discrets, jamais encombrants, assez sûrs pour qu’il puisse se concentrer sur l’essentiel — l’instant, la lumière, la présence humaine. Ce n’est pas une obsession du matériel, c’est une question de confiance, celle qui permet d’avancer vers l’inconnu avec sérénité.
Son approche est plus documentaire que purement street. La rue est son terrain, mais ce qui l’intéresse, c’est l’humain et ce qu’il raconte de son environnement : il prend le temps, il s’immerge, il revient sur les mêmes lieux. Il ne cherche pas à rester invisible, mais à créer une proximité avec les gens, et il privilégie l’émotion juste à l’effet graphique. Au fil de ses voyages, il explore les tensions sociales, les territoires en mutation et les fragments d’humanité qui traversent l’espace urbain.
Sa règle tient en quelques mots : témoin, pas metteur en scène. Il photographie de près, donc on le voit, et l’échange se fait souvent avant ou après la prise de vue ; si quelqu’un refuse ou lui demande d’effacer une image, il le fait sans discuter. Dans un mois, il part à Jharia, près de Dhanbad, pour un reportage documentaire indépendant sur les enfants qui ramassent le charbon dans les mines à ciel ouvert.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Gaetan Caputo : J’ai découvert votre communauté/groupe via les réseaux et les autres photographes qui font déjà partie de SPF
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Gaetan Caputo : J’ai débuté la photo de rue et documentaire en 2023 mais j’ai commencé la photographie en 2005 plutôt dans la mode, beauté et portrait.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Gaetan Caputo : Autodidacte
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Gaetan Caputo : Je suis un fan de Leica et je possède 2 Leica Q3
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Gaetan Caputo : Ces deux Leica Q3 sont, tout en discrétion, devenus indissociables de ma façon de voir le monde. Bien plus que de simples appareils photo, ils sont des prolongements de mon instinct : toujours prêts, toujours sincères.
Ils ne sont jamais encombrants. Ils ne cherchent pas à s’imposer. Ils me permettent, tout simplement, de me concentrer sur l’essentiel : l’instant, la lumière, la présence humaine.
Au fil du temps, un attachement s’est noué. Non pas par obsession du matériel, mais par confiance. Cette confiance qui permet d’avancer vers l’inconnu avec sérénité.
Deux boîtiers, une vision unique. Ils se complètent grâce à leurs focales de 43 mm et 28 mm.
Et, par-dessus tout, un attachement profond et sincère pour la simplicité qu’ils m’offrent.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Gaetan Caputo : Mon approche est plus documentaire que purement street. La rue est mon terrain, mais ce qui m’intéresse, c’est l’humain et ce qu’il raconte de son environnement. Je prends le temps, je m’immerge, je reviens sur les mêmes lieux. Je ne cherche pas à rester invisible, mais à créer une proximité avec les gens. Je privilégie l’émotion juste à l’effet graphique.
J’explore les tensions sociales, les territoires en mutation et des fragments d’humanité qui traversent l’espace urbain lors de mes voyages.
Ma démarche demeure guidée par la même rigueur formelle, mais dans une quête plus brute : saisir ce qui existe déjà, sans rien altérer.
Pour moi la photographie est à la fois construction et confrontation.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Gaetan Caputo : Je suis admiratif du travail de Saul Leiter, Bruce Davidson, Salgado, James Nachtwey, Vivian Meyer, Dorothea Lange, Depardon, William Klein, Joel Meyerowitz, Elliott Erwitt, Alex Webb
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Gaetan Caputo : Superbe rencontre avec une famille de berbères isolée dans le haut atlas marocain, Ils vivent dans une grotte loin de toute trace de vie à plusieurs heures d’un village de montagne.
Vous partez de cette rencontre marqué par la générosité, la simplicité et la résilience de ces gens, avec une impression indélébile de leur lien intime avec leur terre, leur culture et leurs traditions. C’est une rencontre qui vous rappelle l’importance des racines, du respect des traditions, et du partage humain authentique.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Gaetan Caputo : Le premier défi, c’est la confiance. Je ne mets jamais en scène, donc tout repose sur la relation avec les gens : il faut du temps pour être accepté sans changer ce qui se passe devant l’objectif.
Le deuxième, c’est le regard éthique. Quand je photographie des situations difficiles, comme les enfants qui ramassent le charbon à Jharia, la frontière est fine entre témoigner et exploiter la misère. Je veux montrer la dignité des gens, pas seulement leur souffrance.
Enfin, il y a la réalité économique. Le documentaire indépendant se finance difficilement et trouve peu de place dans les médias. Il faut une vraie détermination pour continuer à raconter ces histoires.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Gaetan Caputo : « Dans le métro de New York, je photographiais un homme en train de prendre sa dose de crack. Il s’est retourné vers moi et m’a lancé : “That’s my life, man.” Au lieu de me repousser, il m’a parlé. Il m’a dit que s’il pouvait revenir en arrière et changer une seule chose, ce serait de ne jamais avoir touché à “cette saleté de produit”, dont il ne peut plus se passer. Puis il est parti travailler. Il enchaînait deux boulots.
Ce moment m’a profondément marqué. Il a balayé tous les clichés : ce n’était pas un “drogué”, c’était un homme qui se bat chaque jour pour tenir debout. C’est pour ce genre de rencontre que je fais de la photo documentaire : aller au-delà de l’image, écouter, et montrer la complexité d’une vie plutôt qu’un simple instant. »
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Gaetan Caputo : Ma règle de base : témoin, pas metteur en scène. Je ne provoque rien et je ne cherche pas la confrontation. Je photographie de près, donc les gens me voient, et souvent l’échange se fait naturellement, avant ou après la prise de vue.
Si quelqu’un refuse ou me demande d’effacer une image, je le fais sans discuter. Je suis particulièrement attentif avec les personnes vulnérables et les enfants : je me demande toujours si l’image respecte leur dignité ou si elle ne fait qu’exploiter leur situation.
Enfin, l’éthique se joue aussi à la publication. Je choisis les images et les légendes avec soin, pour ne jamais réduire quelqu’un à un cliché ou l’exposer à un tort. Une photo peut être juste au moment de la prise de vue et devenir injuste par la façon dont on la diffuse.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Gaetan Caputo : Oui, lors des dernières manifestations, qui ont tourné à l’émeute. Je travaille en focale fixe, au 28 mm ou au 40 mm, donc pour faire une image, je dois être au cœur de l’action, à quelques mètres à peine. Pas de téléobjectif pour garder ses distances.
Dans ces moments-là, il faut lire la foule en permanence : repérer d’où vient la tension, garder une porte de sortie, ne jamais se retrouver coincé entre deux camps. J’ai aussi appris à baisser l’appareil quand un regard ou un geste me dit que ce n’est pas le moment. Certaines personnes ne veulent pas être identifiées, et je le respecte.
Ce genre de situation m’a appris que la proximité a un prix : elle demande du sang-froid, de l’humilité, et d’accepter de rater des images pour rester en sécurité et respectueux.
SPF : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui débute en photographie de rue ?
Gaetan Caputo : Commencer avec un seul appareil et une seule focale fixe, idéalement un 28 ou un 35 mm. Ça oblige à se rapprocher et à apprendre à voir plutôt qu’à zoomer.
Sortir souvent, même près de chez soi. Le regard se travaille comme un muscle, pas seulement en voyage.
Oser la proximité, mais avec respect. Sourire, échanger, accepter un refus. On ne vole pas une image, on la mérite.
Prendre son temps. Revenir sur les mêmes lieux, attendre que la scène se construise plutôt que courir après tout ce qui bouge.
Regarder le travail des grands photographes, en livres et en expositions, pas seulement sur les réseaux.
Et surtout, être exigeant dans le tri. Une bonne photo, c’est rare : mieux vaut montrer peu d’images fortes que beaucoup d’images moyennes.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Gaetan Caputo : Se donner des contraintes : une seule focale, du noir et blanc pendant un mois, un seul quartier, un thème précis. La contrainte oblige à chercher autrement.
Travailler en séries plutôt qu’en images isolées. Penser à une histoire ou à un sujet, c’est ce qui donne du sens et de la cohérence au travail.
Changer de rythme : sortir à des heures inhabituelles, tôt le matin, la nuit, sous la pluie. La lumière et l’ambiance changent tout.
S’ouvrir à d’autres arts : la peinture, le cinéma, la littérature. Beaucoup de mes idées de composition ou de lumière viennent d’ailleurs que de la photo.
Revoir ses anciennes images. Avec le recul, on découvre des photos qu’on avait ignorées, et on comprend mieux ce qui nous attire vraiment.
Et enfin, ne pas chercher à copier le style à la mode sur les réseaux. La créativité vient de ce qu’on est, de ce qui nous touche personnellement.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Gaetan Caputo : Oui, je pars dans un mois en Inde, à Jharia, près de Dhanbad, pour un reportage documentaire indépendant sur les enfants qui ramassent le charbon dans les mines à ciel ouvert. Dans cette région, des feux souterrains brûlent depuis plus d’un siècle, et des familles entières survivent en récupérant et en revendant du charbon, souvent au détriment de la scolarité et de la santé des enfants.
Je serai accueilli par une association locale qui travaille à scolariser ces enfants. C’est essentiel pour moi : entrer dans ce sujet par la relation et la confiance, pas en touriste de la misère. Mon objectif est de montrer leur réalité avec dignité, sans misérabilisme, et de donner de la visibilité à ce qui se passe là-bas.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Gaetan Caputo : Rien de prévu pour l’instant


