Sentir l’odeur de l’endroit

Frédéric Edler a eu le déclic vers seize ans, au tout début des années 1980, devant une photographie de William Klein découverte dans une revue. Autodidacte, il a appris la technique par le sténopé et le laboratoire noir et blanc avant de revenir à la photographie de rue, régulièrement, depuis sept ans. Il travaille au Sony A7C en focales fixes, un 24 mm qu’il affectionne et un 35 mm, et prépare des portraits de rue et des foules en pose longue à la chambre grand format 4×5 pouces. Il se dit « randonneur » urbain et « photographe punk », attaché au noir et blanc, au grain et aux images qui laissent sentir l’odeur d’un lieu.

On pose les questions à Frédéric…

Frédéric Edler photographie la rue de manière régulière depuis sept ans, mais le déclic remonte à ses seize ans, devant une image de William Klein découverte dans une revue. Autodidacte, il a appris la technique par le sténopé et le laboratoire noir et blanc. Il marche, entre dans les bistrots, parle aux gens, boit un verre pour se désinhiber, puis photographie — beaucoup de noir et blanc, « j’aime l’ambiance, le grain ». Il cite Koudelka, Klein, Sabine Weiss, Vivian Maier, et tous les photographes anonymes. Son conseil à qui débute tient en une phrase : dialoguez avec les gens du lieu, et si vous voulez leur image, montrez-leur la vôtre.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Frédéric Edler : J’ai été interpellé par une photo de William Klein prise au téléobjectif, intitulée « Four heads » — quatre personnes regardant dans des directions différentes — dans un numéro spécial d’une revue consacrée à sa pratique de la photo de rue, au tout début des années 80. Ce fut un déclic ! La découverte de la photo de rue, l’envie de faire ce genre d’image, de creuser le sujet… je devais avoir dans les seize ans à peu près.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Frédéric Edler : Plus ou moins depuis toujours, mais de manière régulière depuis 7 ans, lorsque j’ai acheté mon premier appareil numérique d’occasion (un Nikon D7100) après avoir éclipsé la pratique de la photo argentique pendant quelques années.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Frédéric Edler : Je suis autodidacte. J’ai fait une formation pour le BAFA en photographie alors que j’étais étudiant, mais ne possédant pas d’appareil à cette époque, on m’a orienté vers la fabrication et la pratique de sténopés. Je dois dire que c’est un excellent apprentissage, tant pour la technique de prise de vue que pour le laboratoire noir et blanc.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Frédéric Edler : Au début, avec mon appareil numérique nouvellement acquis d’occasion, un Nikon D7100 et un 17/55 f/2.8, encombrant et peu discret. Je l’ai troqué pour un Sony A7C de première génération. Je n’utilise que des focales fixes : un 24 mm f/2.8 que j’affectionne et un 35 mm f/1.8, parfois un Helios 58 mm soviétique ou un 85 mm.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Frédéric Edler : Mon Sony A7C I me satisfait pleinement, monté avec un Sony 24 mm f/2.8 G que j’adore pour son gabarit, ses qualités optiques et la nécessité d’aller au contact de la scène avec un 24 mm.

Dans un autre registre, pratiquant la chambre grand format 4×5 pouces, j’ai pour projet de faire des portraits de rue ou des poses longues en noir et blanc dans la foule… à suivre, des sorties avec ma Cambo (de studio) !

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Frédéric Edler : Je suis un « randonneur » urbain. J’aime découvrir les villes, leurs bistrots et restaurants, boire quelques verres de vin pour me désinhiber, causer avec les gens, photographier… beaucoup de noir et blanc car j’aime l’ambiance, le grain. Je me considère comme un « photographe punk » : j’aime le moche, le crade, les images qui permettent de sentir l’odeur de l’endroit.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Frédéric Edler : J’associe volontiers photographie de rue et photographie de reportage ou de guerre. Un photographe de reportage fera souvent de l’excellente photo de rue, alors que l’inverse n’est pas vrai (enfin, je trouve… hein !). Dans ce contexte, je suis un inconditionnel de Josef Koudelka, pour ses images du Printemps de Prague ou des gitans d’Andalousie, mais aussi pour ses autres travaux en photographie panoramique.

William Klein, Sabine Weiss, Bruce Gilden, Lee Miller, Henri Cartier-Bresson, Vivian Maier, Édouard Boubat et nombre d’autres que je ne connais pas… et toutes et tous les photographes anonymes qui produisent des images pour leur plaisir et celui des autres aussi !

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Frédéric Edler : Août 2025 — Prague (CZ) — pont Charles.

À Prague, le pont Charles est un passage obligé pour tout visiteur. Moi, j’aime y photographier les gens, les touristes dans l’émulation, qui perdent la notion de l’entourage dans lequel ils évoluent. J’aime montrer le mouvement dans mes images car il accentue l’immobilisme des scènes. Au passage piéton, en quittant le pont Charles, j’attends le passage d’un tram (pour le mouvement). Trois piétons font de même, deux de dos et un de face, et tous en train de consulter leur téléphone (pour l’immobilisme). Ils forment un signal morse : dos, dos, face. Pas de tram, pas grave, je prends avec des voitures en mouvement. Le type de face lève les yeux au même moment, me voit et fonce vers moi. Il doit être italien, mais me demande en anglais ce que je lui veux. Je souris, lui demande s’il veut voir l’image, ce à quoi il répond par l’affirmative. Je lui montre à l’écran de mon appareil, j’attends sa réaction : il me regarde, rit et me tape sur l’épaule en s’éloignant…

Voilà pourquoi j’aime cette image.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Frédéric Edler : J’ai souvent du mal à me lancer dans l’action de photographier : je ne trouve pas de sujet, pas de thème, alors que je suis sorti pour ça ! Bref, je procrastine un tantinet, une petite angoisse, et si cela se passait mal comme parfois… Je dois être au cœur du sujet, au plus près ! Certains jours, cela n’est pas possible, je dois me faire violence !

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Frédéric Edler : Avril 2023 — Colmar, un samedi après-midi, au centre-ville.

Il y a un attroupement dans la rue piétonne. Des hommes et des femmes distribuent des tracts aux passants. Il y a du monde, des gens absorbés par leur activité : il doit y avoir des images à saisir. Je m’approche avec mon 35 mm et je photographie. On me regarde faire, certains posent pour moi. Une dame qui distribuait des tracts s’approche de moi et me demande :

— Vous êtes journaliste ?
— Non, pas du tout.
— Alors pourquoi nous photographier ? Je pense que vous êtes journaliste !

Attroupement autour de nous deux. On ne veut pas me laisser partir, je commence à craindre… Je demande à la dame qui m’a interpellé :

— Et vous, vous êtes qui ?
— Nous, nous sommes la cellule locale d’un parti politique et nous venons montrer aux Colmariens que nous pensons à eux !
— Et moi je prends des images dans la rue pour le plaisir.

Toujours autant de monde autour de moi, je crains pour mon matériel surtout, et un peu pour moi aussi… Alors la dame, alliant le geste à la parole, me dit :

— Quelle drôle d’idée ! Eh bien allez voir ailleurs alors…

Et le barrage s’est ouvert autour de moi, non sans quelques ricanements. Je suis reparti la queue basse, avec de mauvaises images en plus… tout ça pour ça !

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Frédéric Edler : Tout d’abord, j’ai déserté les grands réseaux sociaux. Je n’utilise que Mastodon. Je publie peu d’images, et sur un réseau somme toute confidentiel.

La misère, la douleur font partie de la vie, et donc à ce titre de la photo de rue. Je ne « vole » pas d’image aux gens à la rue, je les photographie parfois avec leur accord. Pour le reste, une photo publiée sur un réseau social ne mentionne ni date ni lieu qui permettrait d’identifier un individu.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Frédéric Edler : Oui, et maintes fois !

En cas de réaction négative d’une personne photographiée, je tente le dialogue, j’explique ce que je fais ; parfois je demande si la personne veut voir la photo et je tends l’appareil vers elle pour qu’elle voie l’image (je n’aime pas faire ça, car ça peut craindre pour le matos !). Globalement, je m’en suis toujours sorti, parfois avec quelques sueurs !

Un photographe de reportage que je côtoie me dit : « Prends la photo et barre-toi, ne cherche pas à entrer en contact ou à donner des explications sur ce que tu fais ; tu as l’image, alors casse-toi ! » Et globalement, il s’en tire avec autant de couacs, voire plus que moi.

SPF : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui débute en photographie de rue ?

Frédéric Edler : Dialoguez avec les gens du lieu que vous voulez photographier, prenez un verre ou deux, et si l’ambiance est festive, montrez-vous en train de les photographier. Vous voulez leur image : montrez-leur la vôtre !

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Frédéric Edler : Associez le décor, les éléments extérieurs, à l’image que vous souhaitez prendre. Prendre un personnage en photo juste pour le prendre ne donne souvent rien s’il n’est pas dans un contexte déterminant pour la réussite de l’image. Posez-vous sur un banc, un escalier… composez avec le décor et attendez qu’un personnage apparaisse là où il doit être sur l’image.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Frédéric Edler : Oui : des portraits de rue posés à la chambre grand format 4×5 pouces, et du mouvement de foule en noir et blanc, toujours à la chambre grand format. Faire 6 ou 12 vues dans une journée au lieu de 200 : la philosophie diffère, mais cela reste de la photo de rue selon moi.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Frédéric Edler : Non. Je montre peu, finalement. Mais alors, pourquoi prendre des images ? Parce que j’aime ça…

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