Sam L., entre art et sociologie de rue
On pose les questions à Sam…
Dans cette interview, Sam L. partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Sam L. Street : environ 10 ans, (depuis 2015)
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Sam L. Street : Je suis autodidacte, mais j’ai énormément appris en écoutant et en échangeant avec des experts. Cependant, ce qui m’a le plus formé, c’est d’être dans la rue : observer, ressentir et capturer des instants à travers la photographie. De plus, étant sociologue de profession, cela m’aide énormément à observer les dynamiques humaines et sociales, ce qui enrichit mon regard photographique.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Sam L. Street : Sony a7CR, a5100 et a6400 (35 mm f/1.8, 50 mm f/1.8, 85 mm f/1.8)
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Sam L. Street : J’utilise principalement des appareils photo reflex numériques (DSLR). J’ai un petit appareil APS-C que je garde toujours dans ma poche, prêt à capturer des instants spontanés. Cependant, lorsque je pars pour de longues heures de prise de vue, j’utilise un appareil plein format. Mes focales préférées sont le 35 mm f/1.8 et le 85 mm f/1.8, en fonction des conditions météorologiques. Par exemple, j’apprécie particulièrement photographier sous la pluie ou par temps orageux ; dans ces cas, le 85 mm est idéal, car il me permet de photographier à distance tout en isolant mes sujets pour créer une composition forte et expressive.
En ce qui concerne le post-traitement, j’évite d’utiliser des logiciels comme Lightroom ou Photoshop de manière intensive. Il m’arrive de les utiliser occasionnellement, mais je ne modifie pas lourdement mes photos. Je me limite à des ajustements simples : corriger les bords, parfois recadrer pour affiner la composition, ou ajuster la lumière et l’ambiance. Je préfère garder mes images aussi proches que possible de leur essence originale.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Sam l. Street : Je n’ai pas de style préféré à proprement parler, mais je me situe dans les domaines de la photographie de rue abstraite, des esthétiques picturales et de la photographie de rue humaniste. Ces approches me permettent d’explorer différentes perspectives et d’exprimer ma vision de manière variée, tout en cherchant à capturer des instants empreints de poésie.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Sam L. Street : J’apprécie beaucoup les photographes de l’ancienne école, comme Jean Henri Lartigue, Saul Leiter, Robert Doisneau, Marwin Newman et William Klein. Leur travail m’inspire par leur sens unique de la composition, leur capacité à capturer l’émotion et leur manière d’immortaliser la vie quotidienne avec une telle profondeur et poésie.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Sam L. Street : Une de mes photos de rue préférées est celle que j’ai appelée T’iamo (photo n°1). Elle capture un moment candide entre une femme et une femme âgée, toutes deux assises derrière la fenêtre d’un restaurant. Ce qui m’a frappé instantanément, c’était l’émotion palpable entre elles. J’avais très peu de temps pour prendre cette photo, et c’est mon instinct qui m’a guidé. Sans hésiter, sans réfléchir à la composition, j’ai rapidement capturé la scène.
De retour chez moi, j’étais heureux de voir que mon instinct avait vu juste. La photo transmet effectivement l’émotion et raconte une histoire forte. Ce qui la rend encore plus spéciale, ce sont les lettres T et A visibles sur la vitre, qui m’ont inspiré à nommer cette photo T’iamo, ce qui signifie “Je t’aime” en italien. Pour moi, cette image est une célébration d’un moment intime et universel d’amour et de connexion.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Sam L. Street: Le défi le plus important, c’est de réaliser qu’on peut facilement tomber dans une routine en photographiant : les mêmes styles, les mêmes angles, les mêmes perspectives. Le véritable défi est alors de se renouveler et d’essayer autre chose, de sortir de sa zone de confort pour explorer de nouvelles approches. Parfois, j’ai le sentiment que mon imagination est à l’arrêt, comme si elle était morte pendant un moment et avait besoin d’être ressuscitée.
Un autre défi auquel je fais face est lié aux lois sur la vie privée, particulièrement ici aux Pays-Bas, où elles évoluent constamment. Cela peut rendre incertain, voire compliqué, la publication d’une photo candide dans un livre ou dans le cadre d’une exposition. Ce n’est pas une limitation à la créativité, mais plutôt un défi à surmonter, car il nécessite de trouver des moyens de respecter ces règles tout en continuant à capturer et à partager des moments authentiques.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Sam L. Street : Par profession, je suis professeur à l’université, et en plus de cela, je suis le fondateur et président d’une académie d’arts libéraux et de sciences humaines. Nous offrons une éducation quasi gratuite aux personnes marginalisées, telles que les réfugiés, les migrants, et autres groupes en position minoritaire, ainsi qu’à ceux qui ne peuvent pas se permettre d’aller à l’université pour diverses raisons. Nous avons notamment une école appelée École des Droits Humains. Jusqu’ici, vous vous demandez sûrement ce que tout cela a à voir avec une expérience de photographie de rue.
Il y a 10 ans, lorsque je venais de commencer la photographie de rue, je me promenais à Amsterdam, devant le Holland Casino. Sur un petit pont, j’ai remarqué un homme africain avec des cheveux rasta jouant de la guitare. Pour pratiquer ma photographie, je lui ai demandé si je pouvais prendre quelques photos de lui, en lui donnant également un peu d’argent. Les photos, malheureusement, n’étaient pas très réussies. Malgré cela, j’étais content et je lui ai dit au revoir.
Quelques semaines plus tard, c’était la rentrée académique, et en tant que président, j’étais là pour accueillir les étudiants – rappelez-vous, les personnes marginalisées. Soudain, j’ai vu cet homme à la guitare parmi les étudiants. Lorsqu’il m’a vu, il était surpris et m’a dit : “Vous êtes le photographe !” Je lui ai répondu : “Oui, mais aujourd’hui, j’ai un autre rôle.” Il a continué à venir régulièrement, assistant aux cours avec assiduité. Quelques mois plus tard, je me retrouvais à nouveau à prendre des photos au même endroit où je l’avais rencontré la première fois. Cette fois, je l’ai vu sous le pont, mangeant des noix et une banane. C’était un peu en fin de journée. Je suis allé le saluer, et il était à nouveau surpris mais heureux de me voir. Il m’a offert des noix, me disant que c’était son dîner et qu’il voulait le partager avec moi. Puis il a confessé qu’il était sans-abri et qu’il dormait dans le sous-sol d’un bâtiment où passaient des tuyaux d’eau chaude. Il n’avait jamais voulu révéler cela à l’école.
Ensuite, il a montré le pont avec sa main, où un homme néerlandais jouait de l’harmonica. Il m’a dit : “Professeur, vous voyez ce pont ? C’est le pont de la vie. Vous savez pourquoi ? Parce que c’est le seul pont où certains d’entre nous, les sans-abri, peuvent jouer de la musique pour gagner de l’argent. Et vous voyez cet homme qui joue de l’harmonica ? Je partage ce pont avec lui, le pont de la vie. Quand il joue, je m’arrête, et quand je joue, il s’arrête, pour que nous puissions tous les deux gagner notre argent. Vous savez, il économise pour enregistrer son propre CD.” Là, je me tenais avec mon appareil photo coûteux, me sentant à la fois humble et le cœur brisé face à la réalité du monde dans lequel nous vivons. Cette expérience m’a profondément marqué, autant en tant que photographe qu’en tant qu’être humain.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Sam L. Street: Je ne photographie jamais les gens dans leurs moments de misère. Si cela arrive, je m’assure de ne pas montrer leurs visages, et c’est toujours dans le but de faire une déclaration ou de sensibiliser sur une situation particulière. Lorsque je prends des photos candides, je suis extrêmement attentif à préserver la dignité et le respect de la personne.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Sam L. Street: Pas vraiment. Cependant, j’ai parfois eu quelques soucis avec des agents de sécurité autour des musées. Ils viennent généralement me demander de m’éloigner un peu. Dans ces cas-là, je commence à discuter avec eux, à échanger quelques mots, et cela finit presque toujours par bien se passer. La communication et le respect mutuel permettent souvent de désamorcer ces situations.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Sam L. Street: Sortez et prenez des photos. Photographiez ce qui vous attire, ce qui capte votre attention. Ne laissez pas les réseaux sociaux, en particulier Instagram, dicter votre style ou vous pousser à vouloir faire “les meilleures photos” simplement pour suivre une tendance. La photographie de rue n’est pas une compétition, c’est un voyage. Entrez dans cette aventure, explorez-la à votre rythme, et laissez-la enrichir votre regard sur le monde.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Sam L. Street: Apprenez autant que possible : il existe de nombreux programmes en ligne que vous pouvez regarder et écouter, ainsi que des livres à lire et des travaux de photographes à étudier. Visitez des expositions d’art, des musées, des galeries, et intégrez des groupes de photographie pour échanger avec d’autres passionnés. Ces expériences enrichiront votre perspective et nourriront votre créativité.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Sam L. Street: J’ai plusieurs projets en tête, certains à court terme, d’autres à long terme. Ayant étudié la sociologie, la culture et la religion japonaises, le Japon m’inspire énormément. Actuellement, je travaille sur un projet intitulé My Little Japan. Je prends des photos de personnes, d’objets et de situations à Amsterdam, mais aussi à Düsseldorf, où réside une importante communauté japonaise. Ce projet explore l’essence de la culture japonaise à travers des scènes capturées dans ces villes européennes.
Un autre projet est la publication de mon prochain livre intitulé Street Abstracts. Ce livre sera divisé en plusieurs sections, présentant des photos abstraites d’humains, d’objets, de situations et de couleurs. C’est une manière pour moi de jouer avec les formes et les émotions pour offrir une nouvelle perspective sur la photographie de rue.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Sam L. Street: Pas pour le moment. Je ne me considère pas encore à un niveau suffisant pour organiser des expositions, bien que j’aie déjà participé à certaines par le passé. Pour l’instant, je préfère continuer à explorer, apprendre et affiner mon travail.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Sam L. Street: J’ai été très honoré et humble lorsque j’ai reçu un message du fondateur me demandant si je considérais rejoindre Street Photography France. C’était pour moi un véritable honneur d’être invité à faire partie de cette communauté.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Sam L. Street: J’ai rejoint principalement pour être inspiré, apprendre et enrichir mes horizons. Faire partie de cette communauté me permet de découvrir de nouvelles perspectives et approches. Et peut-être, dans ma modeste mesure, d’inspirer également les autres à travers mon travail.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Sam L. Street: Pour le moment, je n’ai pas de projets ou d’idées spécifiques, mais peut-être à l’avenir, qui sait. Je reste ouvert à contribuer lorsque l’occasion se présentera. En attendant, je souhaite tout le meilleur à Street Photography France et à sa communauté grandissante.

