Rome, Osaka, Strasbourg : les fragments de vie d’Aitor Patino Diaz
Il existe des photographes qui cherchent des images. Et puis il y a ceux qui cherchent à comprendre ce que signifie habiter le monde. Chez Aitor Patino Diaz, membre de SPF, la photographie de rue semble naître précisément dans cet espace fragile : celui du déplacement, de l’incertitude, du regard qui tente de retenir quelque chose avant que cela disparaisse.
Son parcours traverse le Venezuela, le Japon, Rome, Strasbourg. Mais derrière cette géographie se cache surtout une manière très personnelle d’observer les villes et les êtres humains. Les rues qu’il photographie ne sont jamais figées. Elles apparaissent comme des lieux de transition, de fatigue, de lumière instable, de mémoire en train de se construire. Le noir et blanc, les silhouettes dissoutes, les couches visuelles, les reflets renversés : tout semble raconter un rapport au réel qui dépasse la simple esthétique.
Dans cet entretien, Aitor Patino Diaz parle autant de photographie que de perception, de maladie, de déracinement ou encore du besoin de documenter ce qui change autour de lui. Une réflexion lucide sur la rue, mais aussi sur ce que l’image peut conserver lorsque le monde, lui, commence à vaciller.
On pose les questions à Aitor…
Dans cette interview, Aitor partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : J’ai quitté le Venezuela en 2016, et c’est ce déracinement qui m’a poussé vers la photographie. Quand on arrive dans un pays étranger seul, on cherche naturellement à saisir ce qu’on voit, comme pour ne pas laisser filer les choses. Mais c’est vraiment en 2017, lors d’un voyage au Japon avec un ami, Matthias, que quelque chose s’est déclenché. Je shootais avec un vieux Sony A200 et je pensais faire des photos correctes. Et puis j’ai regardé les siennes. Elles avaient une authenticité que les miennes n’avaient pas. Ça m’a mis un coup, dans le bon sens. J’ai compris que je voulais atteindre ça, pas reproduire son style, mais trouver le mien. La rue s’est imposée naturellement parce que c’est là que les choses se passent sans être arrangées. Le paysage demande qu’on soit subjugué par la nature, et ça ne m’est pas arrivé en Europe. Le portrait pur exige une relation frontale avec le sujet que je ne cherche pas. La rue permet d’être à la fois dedans et invisible, et c’est cet équilibre qui me convient.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : Sérieusement, depuis une dizaine d’années, si l’on compte le voyage au Japon comme point de départ réel. Avant ça, je prenais des photos mais sans intention véritable. C’est à Rome, où j’ai vécu pendant plusieurs années pour mon doctorat, que la pratique est devenue régulière et consciente. J’avais mon appareil avec moi en permanence. La ville m’y invitait. Et puis il y a eu le COVID, qui a transformé les espaces publics de façon radicale. Rome vidée de ses touristes, les monuments dans le silence, les gens masqués devant des façades baroques. J’ai eu le sentiment de documenter quelque chose d’unique, et c’est là que la photographie de rue est devenue vraiment ancrée dans ma vie quotidienne.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Aitor Patino Diaz : Je suis entièrement autodidacte. Mon père n’est pas photographe professionnel, mais il a toujours beaucoup photographié la famille, et j’ai grandi avec cette idée que l’image est un outil de mémoire. Ma mère aussi, dans son travail, documentait les choses visuellement. Ce rapport à l’archive photographique comme matière vivante, je l’ai absorbé sans m’en rendre compte. Ensuite tout s’est fait par accumulation, en shootant, en regardant le travail d’autres photographes, en analysant ce qui fonctionnait ou non dans mes propres images. Mon background scientifique a probablement joué un rôle aussi. En tant que chercheur, on est formé à observer avec précision, à reconnaître des patterns, à revenir sur ses résultats pour les interpréter. J’ai appliqué la même logique à la photographie : shooter, analyser, itérer.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Aitor Patino Diaz : Je travaille principalement avec un Sony A7 III et un objectif 35mm. C’est presque exclusivement ce setup que j’utilise en rue. Je shoote en priorité d’ouverture avec l’ISO auto. J’aime laisser la technique gérer ce qu’elle peut gérer pour que mon cerveau reste libre de chercher l’image. Quand je veux un effet précis, un filé, une exposition longue, quelque chose de plus construit, je passe en manuel. Mais en général je fais confiance à l’appareil pour les paramètres techniques et je me concentre sur ce qui se passe devant moi. J’ai commencé avec un A200, un vieux DSLR, qui m’a appris les bases de l’exposition. Deux philosophies très différentes, mais les deux m’ont appris quelque chose d’utile.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Aitor Patino Diaz : Sans hésitation, le Sony A7 III avec le 35mm. J’ai eu d’autres objectifs, un 50mm notamment, mais le 35 s’est imposé très rapidement. Il y a quelque chose de presque évident dans cette focale pour la rue : elle te force à être à l’intérieur de la scène. Tu ne peux pas rester à distance sécurisée et zoomer sur les gens. Tu dois t’approcher, être présent, faire partie de ce que tu photographies. J’ai essayé de shooter avec des focales plus longues et j’ai eu le sentiment de tricher, d’observer de loin ce que je devrais vivre de près. Le 35mm ne te laisse pas cette option. C’est inconfortable parfois, mais c’est cette contrainte qui produit les images les plus vivantes.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : C’est une question à laquelle j’aurais été incapable de répondre au moment où je faisais les images. Mon style, je l’ai découvert en regardant en arrière, pas en le concevant. Ce que j’ai réalisé en analysant mon archive, c’est que j’ai une tendance naturelle au layering : les scènes qui me plaisent sont presque toujours construites en couches. Un personnage devant une fresque, un reflet dans une flaque, une silhouette minuscule devant un monument immense. Je travaille presque exclusivement en noir et blanc, pas par idéologie, mais parce que ça isole ce qui m’intéresse vraiment : la lumière, la forme, la tension humaine. Il y a aussi une composante plus personnelle dans certaines de mes images, des silhouettes floues, des sujets dissous dans la lumière ou le mouvement. Ces photos sont nées d’une réalité médicale. J’ai reçu un diagnostic de sclérose en plaques, et pendant certaines périodes ma vision était altérée. Ce que je voyais dans le viseur était réellement comme ça. Ces images ne sont pas un effet stylistique. Ce sont des documents.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Aitor Patino Diaz : Trois noms reviennent vraiment. Alexey Titarenko d’abord, ses longues expositions qui transforment les foules en matière, en fumée, en masse humaine sans visage individuel. Il y a une lourdeur historique dans son travail, une façon de faire sentir le poids collectif d’une époque, qui me touche profondément. Vivian Maier ensuite, l’idée que quelqu’un puisse shooter de façon obsessionnelle pendant des décennies sans chercher la validation, sans exposer, juste pour saisir ce qu’elle voyait. L’archive comme fin en soi. Et James Nachtwey, dont j’ai vu une exposition à Fotografiska à Stockholm, des images du génocide rwandais et ougandais. Ce n’est pas de la photographie de rue au sens strict, mais c’est la puissance documentaire portée à son extrême. Ça m’a montré ce que l’image peut faire quand elle est vraiment engagée.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Aitor Patino Diaz : La photo que je choisirais, c’est le reflet de Castel Sant’Angelo dans une flaque d’eau. Elle a été prise à Rome, à la tombée du jour, après la pluie. Dans le reflet on voit le château, monument millénaire chargé d’histoire sacrée et de violence, renversé dans l’eau sale du trottoir, avec des feuilles mortes et la rouille d’un vieux vélo qui flottent au-dessus. L’image est présentée retournée, c’est-à-dire que le vrai monde est en bas et le reflet en haut. Pour moi elle capture quelque chose d’essentiel dans Rome : cette coexistence du sublime et du quotidien sale, du sacré et de l’ordinaire. Mais elle a aussi une signification plus personnelle. La vision renversée, le monde qui bascule, c’est exactement ce que je vivais à cette période, quand les premiers symptômes de la SEP perturbaient ma perception. Cette image n’était pas calculée. Elle est sortie de là.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : Le premier défi est physique. Avec la sclérose en plaques, la fatigue peut être réelle, et il y a des jours où sortir avec l’appareil demande un effort que les gens ne voient pas. Le deuxième défi est la proximité, s’approcher suffisamment sans briser le moment, sans que les gens changent de comportement parce qu’ils sentent l’objectif. Ça demande une forme de discrétion sociale que j’ai apprise progressivement, et qui varie beaucoup d’un pays à l’autre. En Italie les gens réagissent différemment qu’au Japon ou en France. Et puis il y a le défi du temps. Depuis que je suis père et que ma vie a changé, la rue est moins accessible qu’avant. La photographie de rue demande une disponibilité, une errance, une lenteur que la vie familiale et professionnelle ne facilite pas toujours. C’est un équilibre que je cherche encore.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : Une nuit à Osaka, avec Matthias. On shootait dans des ruelles, on cherchait des scènes nocturnes, et à un moment on s’est retrouvés à marcher dans un quartier qu’on ne connaissait pas. Plusieurs types se sont approchés, curieux de savoir ce qu’on faisait là avec nos appareils. La conversation était hésitante, la barrière de la langue réelle, la tension légère. Et puis d’une façon que je n’aurais pas prédite, on s’est retrouvés assis quelque part avec eux à boire. La nuit a fini comme ça, dans une sorte d’amitié improvisée et improbable. C’est quelque chose que la photographie de rue m’a appris : si tu te promènes avec un appareil et une curiosité réelle pour les gens, il arrive que la ville t’ouvre des portes que tu n’aurais jamais pensé frapper.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Aitor Patino Diaz : Je ne demande généralement pas d’autorisation avant de shooter, non par désinvolture, mais parce que l’autorisation transforme la scène. Les gens posent, se figent, jouent un rôle. Ce que je cherche disparaît. Je shoote des scènes publiques, dans des espaces publics, avec un objectif court qui m’oblige à être physiquement proche. Ce n’est pas de la surveillance à distance. Il y a des lignes que je ne franchis pas : l’intimité réelle, la vulnérabilité extrême, les situations où la dignité d’une personne serait compromise. J’essaie aussi d’être conscient du contexte social. Venir d’Amérique du Sud m’a donné un sens assez aigu de ce qui est acceptable ou non selon la culture dans laquelle je me trouve. La photographie de rue pour moi n’est pas un prétexte pour observer sans responsabilité. C’est une façon de construire une mémoire honnête des lieux et des gens qui ont fait partie de ma vie.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Aitor Patino Diaz : Quelques fois, oui. Il m’est arrivé que des gens remarquent que je les avais photographiés et exigent que je supprime l’image. Ma réponse a toujours été la même : rester calme, expliquer sans me défendre de façon agressive, et si la personne insiste vraiment, ne pas en faire un combat. Ce n’est pas de la capitulation. C’est reconnaître que derrière chaque sujet il y a quelqu’un avec ses propres raisons de ne pas vouloir être photographié. Ce qui désamorce le mieux ces situations, dans mon expérience, c’est l’honnêteté et parfois un compliment sincère sur ce que j’avais voulu capturer. Les gens réagissent différemment quand ils comprennent qu’ils n’ont pas été photographiés par curiosité malveillante, mais parce qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans ce qu’ils faisaient.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : Ce que j’aurais aimé qu’on me dise dès le début : organisez vos images. Mettez en place un système de catalogage dès la première semaine, pas pour avoir un beau dossier bien rangé, mais parce que sans organisation vous ne pouvez pas analyser votre propre travail. Et analyser son travail, c’est la seule vraie façon de progresser. L’autre conseil, c’est de sortir souvent et d’accepter de faire des mauvaises photos. La régularité construit quelque chose que l’intention seule ne peut pas construire. L’oeil s’éduque par l’accumulation, pas par la réflexion théorique. Et enfin : trouvez la focale avec laquelle vous vous sentez chez vous. Pas celle que vous êtes supposé utiliser, celle qui correspond à votre façon naturelle de vous mettre en relation avec le monde.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Aitor Patino Diaz : L’exercice le plus utile que j’aie fait : prendre une centaine d’images au hasard dans son archive et les regrouper sans système préétabli, par ressemblance visuelle, par thème, par émotion, par n’importe quel critère qui émerge naturellement. Ce que vous obtenez, c’est une cartographie de votre propre regard. Vous voyez les obsessions que vous n’aviez pas conscientisées. Pour moi c’est comme ça que j’ai compris que je cherchais systématiquement les couches, les contrastes d’échelle, la lumière qui travaille sur des surfaces particulières. Une fois que vous avez identifié ces collections naturelles, poursuivez-les délibérément. Transformez une tendance inconsciente en série intentionnelle. La créativité en street photography ce n’est pas inventer quelque chose de nouveau chaque fois que vous sortez. C’est approfondir ce que vous voyez déjà.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Aitor Patino Diaz : Après plusieurs années où la vie personnelle, l’arrivée de mon fils, des déménagements, des transitions importantes, a ralenti ma pratique, j’ai envie de me réapproprier la rue. Je vis maintenant à Strasbourg, une ville que je connais encore mal visuellement, et il y a quelque chose d’excitant dans cette ignorance initiale. C’est l’état dans lequel j’étais à Rome au début, et c’est souvent là que les meilleures images émergent. J’ai aussi un corpus d’images autour de mon fils, une documentation de sa vie et de notre relation, que j’aimerais développer en quelque chose de plus construit. Et à plus long terme, j’aimerais publier, un livre, une exposition, une forme qui donne à ces archives une existence au-delà du disque dur.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Aitor Patino Diaz : Oui, en juin j’expose à la Maison de l’Amérique Latine. Ce sera une série consacrée aux images de Rome, les années COVID, les espaces publics transformés, les gens dans une ville suspendue. C’est la première fois que ce travail sort du disque dur pour exister dans un espace physique, devant un public. C’est un aboutissement naturel pour ces images. Elles ont été faites dans une ville que j’habitais vraiment, pendant une période qui ne ressemblait à aucune autre, et il me semblait juste qu’elles trouvent un jour un espace à leur mesure. Ce n’est pas une fin. C’est plutôt un début.

