Un processus d’attente et d’espérance. Orioto
Après des études de cinéma, Orioto (Mikaël Aguirre) s’était acheté un appareil pour faire de la vidéo ; un jour, il est sorti photographier par curiosité, et ce fut le coup de foudre. Il pratique la photographie de rue depuis 2010, aujourd’hui avec un A7III et un Tokina 85 mm — une focale qui, dit-il, correspond à sa vue dans la rue : ni plus près, ni plus loin. Il qualifie son style d’humaniste, tout en le disant moins sociétal et plus abstrait que l’humanisme des années 40-50.
On pose les questions à Orioto…
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Orioto : Après des études de cinéma, j’ai voulu m’acheter un appareil photo pour faire de la vidéo (un Canon 550d), et un jour je suis sorti faire de la photo par curiosité, et ce fut le coup de foudre! Parallèlement, je suis tombé amoureux de la photo des humanistes français, Doisneau, Izis, Brassai, Ronis etc…
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Orioto : Depuis 2010, 14 ans!
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Orioto : J’ai reçu les bases concernant la lumière en école de cinéma, mais le reste c’est fait sur le tas.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Orioto : Aujourd’hui j’utilise un A7III et un Tokina 85mm F1,8, je suis passé par des objectifs à plus longue focale, mais je trouve maintenant plus dynamique et motivant le 85mm.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Orioto : Le 85mm correspond bien à ce qui m’intéresse, car il matche ma vue dans la rue, ni plus près, ni plus loin!
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Orioto : Je dirais humaniste, par référence, même s’il y a des différences avec l’humanisme des années 40-50. Ma photo est moins sociétale, plus abstraite. Mais c’est une dimension qui me manque justement.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Orioto : Les humanistes donc, avec aussi Kertész, Boubat.. Plus récemment le travail de Vivian Meier m’a poussé à me rapprocher de mes sujets! J’aime aussi beaucoup, dans un registre plus moderne, Alex Webb, mais cette démarche n’est pas pour moi!
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Orioto : J’aime cette photo car elle résulte de tout un processus d’attente et d’espérance, et que c’est le scénario idéal pour un street photographe. Je me souviens de Doisneau qui racontait parfois comme une situation anodine était devenu unique pendant un instant, et bien sûr du fameux instant décisif de Cartier-Bresson. Dans ce cas, il y avait la jolie lumière sur les lettres du Parc Floral, et deux gamins avec leurs téléphones, mais pas du tout si proches! La photo aurait pu être jolie mais voilà, sans plus! Je me suis éloigné, mais comme il faut toujours espérer une photo, la désirer avant qu’elle existe, je ne cessais de me retourner, au cas où! Et soudain l’un des deux pose sa tête sur l’épaule du second, c’est déjà plus remarquable. Alors je vise, et je remarque un troisième garçon derrière. Va-t-il gâcher la photo ? Puis-je l’utiliser pour quelque chose d’encore plus intéressant ? J’essaye au moins de l’encadrer correctement avec le R pour composer! Ce n’est qu’en regardant la photo après, que je vois son regard interloqué! Difficile d’avoir une meilleure interaction entre les trois personnages! Une scène qui ne dura probablement que 10 secondes!
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Orioto : Me trouver assez près de mes sujets, ne pas me faire remarquer, éviter les éléments qui vont casser le visuel de la photo… C’est toujours difficile, j’ai tendance à dire que chaque bonne photo de rue est un petit miracle. Le plus dur parfois, c’est de trouver quelque chose d’intéressant!
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Orioto : Et bien très récemment, lors de la techno parade, j’ai photographié un homme, avec ses deux chiens. Une photo assez touchante, et il y a quelques jours, une infirmière de Strasbourg m’a contacté car elle l’a reconnu. Je me suis inquiété, ça devait arriver que quelqu’un se reconnaisse dans mes photos! Mais au contraire, elle adorait la photo et lui aussi, et je vais lui en envoyer un tirage dédicacé! Il s’avère être nomade, j’ai donc fait un tirage plastifié qui résistera au transport! C’est assez génial comme coïncidence, qu’il se soit trouvé là et moi aussi, et que la photo l’ait retrouvé comme par magie!
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Orioto : Déjà, des photographes débutants me demandent souvent sur le net si on a le droit! Et je réponds que techniquement, non, mais qu’il faut se demander à un moment si on veut que la street photography existe ou pas. Bien sûr il y a un type de photo de rue où l’on a le loisir de bavarder et de demander l’autorisation (mais en général rien de signé, et les gens se garderaient bien de signer une autorisation de diffusion à un inconnu dans la rue, donc ça ne change pas grand-chose.), mais quand on est dans le mouvement, dans des sujets pas forcément près, ou multiples etc… on a tout simplement pas cette possibilité, et on est bien concentré sur d’autres choses. Il y a des photographes qui sont dans la discussion, dans le portrait de rue, mais c’est complètement autre chose. La définition que je me fais de la photo de rue, c’est de se faire invisible et de photographier l’anonyme sans qu’il n’en ait eu conscience, comme un fantôme. Alors pas d’autorisation, après il y a la question morale. Mais je pense que c’est un problème de jugement. Une photo est-elle préjudiciable ? En ce qui me concerne, je sais que ce n’est jamais le cas. Si un personnage se trouvait dans une position indélicate, je ne sais pas, en train de commettre un vol, ou plus simplement en train de pleurer, je ne sentirais pas la photo. Et il y a la question de la publicité du lieu. Parler de vie privée dans un lieu public est étrange. Par définition, rien n’est privé s’il est visible des autres. C’est pour ça qu’on ne peut pas faire certaines choses dans un lieu public n’est-ce pas ? On ne peut pas faire quelque chose dans la rue, à la vue de tout le monde, et demander à ce que ce soit secret. Ça n’a pas de sens. Il y a toujours le problème délicat des amoureux bien sûr. C’est toujours à la fois intime (même si pourtant toujours public) et donc un peu voyeuriste. Mais c’est une question de contexte! On ne photographie pas deux individus parce qu’ils s’embrassent, mais un baiser dans un certain contexte! Et c’est aussi ce qui sauve selon moi la photo de rue. Je ne photographie pas un couple de stars, pour utiliser leur identité et m’enrichir. Je ne photographie pas les gens pour qui ils sont, jamais. La photo de rue capture (du moins la bonne, selon moi) un individu parce qu’à un moment, à un endroit, dans une lumière, à une seconde spécifique, il présente un intérêt. Son identité n’a pas d’importance, et (c’est le point capital) n’est pas le sujet de la photo.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Orioto : Très récemment, une mère dont je photographiais la fille en train de jouer l’équilibriste sur une chaîne entre deux poteaux, m’a demandé de supprimer la photo. Typiquement, dans ce cas, je me suis attardé, et je n’ai pas été discret, mais j’ai aussi montré très clairement mon centre d’intérêt, en ne photographiant que lorsqu’elle montait sur la chaîne. Dans la plupart des cas, ça se passe bien si les gens voient qu’on photographie une situation, qu’il y a une raison à la photo, qu’on n’est pas juste en train de photographier un enfant comme ça sans raison pour son apparence. « Pourquoi ce mec photographie-t-il ma fille ? » C’est là que ça devient bizarre. Mais si on photographie un enfant qui fait quelque chose de remarquable, le parent peut comprendre. Dans ce cas, la mère n’a pas compris, elle m’a demandé « pourquoi vous photographiez ma fille ». C’est un peu frustrant dans ce cas-là mais il faut surtout bien sûr ne pas résister! On montre la photo en donnant la raison, puis si elle insiste on la supprime. La photo n’était pas bonne heureusement! Mais ce genre d’échange me traumatise toujours un peu et me rend plus hésitant les jours suivants! Quand on fait de la photo de rue « sauvage » disons, on sera toujours un drôle d’énergumène, un creep pour certains, et un peu un voleur (mais un gentil voleur!). Alors il faut se demander si ça vaut le coup! Ça va devenir de plus en plus dur à notre époque, c’est une forme d’art menacée.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Orioto : Ne pas se complaire dans ses limites et chercher à aller plus loin. On a tendance à commencer timidement, et à beaucoup s’imaginer des qualités virtuelles à des photos très anodines. Je le fais encore, quand je rentre de balade avec peu de photos, je cherche à enjoliver les choses. Mais il faut se forcer à être sélectif et exigeant. Et à toujours se demander (selon moi) ma photo a-t-elle quelque chose d’unique, la situation est-elle intéressante, puis-je reproduire cette photo n’importe quel jour… Une bonne photo n’existe qu’une fois. D’un point de vue purement technique, faire de la composition, et de la recherche de lisibilité un automatisme, pendant des années, pour que ça vienne tout seul. Car c’est ce qui gâchera la plupart des photos.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Orioto : Voir beaucoup de photos! Trouver ce qu’on aime et trouver sa voie!
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Orioto : J’aimerais trouver des opportunités pour faire des reportages photos, sur des communautés, ou des événements. Sur un cirque par exemple j’aimerais beaucoup, mais je ne fais pas tellement les démarches!
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Orioto : J’aimerais!
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Orioto : Je crois que j’ai découvert sur Instagram! J’ai été mentionné quelques fois, j’ai participé au concours, la suite logique était de devenir membre!
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Orioto : Je découvre à peine! Mais j’espère m’enrichir au contact d’autres photographes et que le site m’aide à me faire connaître.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Orioto : Je publie des vidéos sur mon Instagram qui parlent de mon expérience de photographe. Peut-être pourrais-je faire des photo walks à l’avenir mais pas sûr encore que ça ne m’enlève pas un peu de mystère!

