Reconnaître une image au moment où elle apparaît. Clint (Nicolas Drapier)

Clint, de son vrai nom Nicolas Drapier, est un photographe de rue autodidacte. Il a construit son regard autant dans le cinéma — Welles, Kubrick, Eastwood — que dans la photographie. Il travaille au Sony RX1R III et à son 35 mm, presque toujours en noir et blanc, et cherche des images à la fois graphiques et narratives, dans lesquelles il reste une question posée. Sous le nom de Clint Street Photo, il développe des séries, des expositions et le concept des Capsules, où chaque photographie est associée à une musique de film.

On pose les questions à Clint…

Portrait de Clint (Nicolas Drapier)

Du 35 mm au cinéma de Kubrick, des Capsules au Street Photo Booth : Clint revient sur son apprentissage en autodidacte, sa manière d’attendre qu’une scène s’aligne, et ce qu’il refuse de photographier.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Clint : Je pense que je suis arrivé à la photographie de rue assez naturellement. J’ai toujours beaucoup observé les gens, les villes, les petits détails du quotidien et les scènes qui se produisent pendant quelques secondes avant de disparaître.

Clint : Ce qui m’a vraiment attiré dans la street photography, c’est justement ce caractère imprévisible. On ne contrôle presque rien : ni la lumière, ni les personnes, ni ce qui va se passer devant soi. On peut choisir un endroit, attendre, anticiper, mais à la fin il faut être capable de reconnaître une image au moment où elle apparaît.

Clint : J’ai également une très forte culture cinématographique. Le cinéma de Welles, Kubrick ou Eastwood, entre autres, influence beaucoup ma manière de regarder une scène : la lumière, le placement des personnages, les ombres, les lignes, parfois même une forme de tension dans l’image. Petit à petit, j’ai compris que la photographie de rue était probablement le terrain qui correspondait le mieux à cette façon de voir.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Clint : La photographie m’accompagne depuis longtemps, mais ma pratique de la photographie de rue est devenue beaucoup plus sérieuse et structurée ces dernières années.

Clint : À un moment, j’ai arrêté de simplement « faire des photos dans la rue » pour commencer à construire un véritable langage photographique. C’est aussi à ce moment-là qu’est né Clint Street Photo, avec l’envie de créer des séries cohérentes, d’exposer, d’imprimer mes images et de développer le concept des Capsules.

Clint : Aujourd’hui, la street photography représente vraiment le cœur de mon travail photographique.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Clint : Je suis complètement autodidacte.

Clint : J’ai appris en photographiant énormément, en regardant beaucoup d’images, en étudiant le travail d’autres photographes mais aussi beaucoup de films. Je pense d’ailleurs que mon éducation visuelle vient presque autant du cinéma que de la photographie.

Clint : L’avantage d’être autodidacte est que je n’ai jamais vraiment essayé de respecter une école ou un ensemble de règles. J’ai développé mon approche progressivement, parfois en faisant des erreurs, parfois en changeant complètement de direction.

Clint : Avec le temps, j’ai surtout appris à comprendre ce qui me touche dans une image et, inversement, pourquoi certaines photos techniquement très réussies ne me racontent absolument rien.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Clint : J’essaie de garder mon équipement de rue relativement simple.

Clint : Aujourd’hui, mon appareil principal est un Sony RX1R III, avec son objectif fixe de 35 mm. J’utilise également des Sony plein format de la série Alpha, notamment lorsque j’ai besoin d’une focale différente ou pour certains projets plus spécifiques.

Clint : Je travaille essentiellement autour du 35 ou du 40 mm, qui correspondent très bien à ma façon de photographier. J’aime être assez proche de la scène tout en conservant suffisamment d’environnement pour raconter une histoire.

Clint : Il peut m’arriver d’utiliser un 24 mm lorsque je souhaite intégrer davantage l’architecture ou travailler une composition plus spectaculaire, et ponctuellement une focale plus longue pour isoler un détail.

Clint : Je photographie généralement avec très peu d’accessoires. En photographie de rue, je préfère avoir un appareil immédiatement disponible plutôt qu’un sac rempli de matériel. J’utilise aussi énormément l’obturateur silencieux : plus je peux disparaître derrière l’appareil, mieux c’est.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Clint : Oui : actuellement, le Sony RX1R III et son 35 mm.

Clint : Pour moi, il représente presque l’appareil idéal pour la photographie de rue. Il est compact, discret, extrêmement performant et surtout il m’évite de réfléchir à l’objectif que je dois monter.

Clint : Le 35 mm m’oblige aussi à bouger. Si quelque chose m’intéresse, c’est à moi de me rapprocher ou de trouver le bon angle. Cela crée une relation beaucoup plus physique avec la scène.

Clint : J’aime également le fait qu’un petit appareil attire beaucoup moins l’attention. En photographie de rue, c’est un avantage énorme : les gens continuent généralement à vivre normalement devant vous.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Clint : Je dirais qu’il est graphique, cinématographique et assez narratif.

Clint : Je photographie majoritairement en noir et blanc parce que cela me permet d’aller directement vers ce qui m’intéresse : la lumière, les formes, les silhouettes, les contrastes et les interactions entre les personnages et leur environnement.

Clint : Je recherche souvent des compositions assez structurées. Je peux attendre qu’une personne entre exactement dans une zone de lumière ou vienne compléter une architecture.

Clint : Mais je ne veux pas que l’image soit uniquement graphique. Ce qui m’intéresse vraiment est qu’il reste une interrogation. Qui est cette personne ? Où va-t-elle ? Que vient-il de se passer ? Qu’est-ce qui va se passer ensuite ?

Clint : C’est aussi pour cela que j’ai créé mes Capsules : chaque photographie est associée à une musique de film. La photographie reste évidemment autonome, mais la musique permet de prolonger mentalement la scène, presque comme si l’image était une frame extraite d’un film dont le spectateur devait imaginer le reste.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Clint : Bien sûr, même si mes influences ne viennent pas uniquement de la photographie de rue.

Clint : J’admire chez Henri Cartier-Bresson cette capacité à organiser instantanément le chaos du réel et à saisir un équilibre qui ne dure parfois qu’une fraction de seconde.

Clint : J’aime également beaucoup le travail de Phil Penman, notamment sa manière de photographier la ville en noir et blanc, avec une approche très atmosphérique, presque cinématographique. Ses images ont souvent une vraie densité, avec beaucoup de matière, de lumière, de météo et une présence humaine qui ne prend pas forcément toute la place mais donne du sens à la scène.

Clint : Mais mes influences viennent aussi très fortement du cinéma. Des réalisateurs comme Orson Welles, Stanley Kubrick ou Clint Eastwood ont probablement autant influencé ma manière de composer une photographie que certains photographes.

Clint : Quand je photographie, je pense finalement assez rarement en termes purement photographiques. Je pense plutôt en lumière, en scène, en personnage, en décor et en histoire.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Clint : L’une de mes photographies préférées est Reflection, réalisée à Paris en février 2024. C’est aussi, aujourd’hui, l’une de mes images les plus appréciées, et elle a reçu le Prix du Jury de la Biennale des Artistes à Meudon en 2026.

Clint : La scène est extrêmement simple. Devant une vitrine Prada, un homme se retrouve face à un mannequin. Ils sont presque en miroir l’un de l’autre : deux silhouettes masculines, l’une réelle, l’autre artificielle, séparées seulement par une vitre.

Clint : C’est exactement le type de moment que je recherche en photographie de rue. Rien n’est organisé, rien n’est mis en scène et, quelques secondes plus tard, cette image n’existe plus. L’homme poursuit son chemin, le mannequin reste là et la petite histoire que leur rencontre avait créée disparaît avec lui.

Clint : Ce qui me plaît particulièrement dans Reflection, c’est que l’image peut être lue de différentes manières. Est-ce simplement un homme qui regarde une vitrine ? Est-ce une confrontation avec une représentation idéalisée de lui-même ? Est-ce une réflexion sur l’apparence, le temps, le désir ou sur ce que nous projetons de nous-mêmes ? Je n’ai pas envie de donner la réponse. C’est justement au spectateur de construire sa propre histoire.

Clint : C’est aussi une photographie qui résume assez bien ma démarche autour des Capsules. Je lui ai associé S.T.A.Y., composé par Hans Zimmer pour Interstellar. La musique apporte une autre notion du temps et de la distance à cette scène sans pour autant l’expliquer.

Clint : Et finalement, c’est peut-être ce que j’aime le plus dans cette image : elle est née d’un événement totalement banal qui n’a probablement duré que quelques secondes, mais la photographie lui permet de continuer à poser des questions bien après que les deux personnages se sont, symboliquement, séparés.

Deux silhouettes marchent sur un front de mer sous un ciel d’orage, près d’un palmier, photographie de Clint (Nicolas Drapier).

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Clint : Le principal défi est probablement de continuer à regarder.

Clint : Lorsque l’on photographie beaucoup dans les mêmes villes, on peut finir par ne plus réellement les voir. Tout devient familier. Il faut donc constamment retrouver une forme de curiosité.

Clint : Il y a également le défi de la répétition. Une silhouette dans une lumière intéressante peut produire une belle photo, mais au bout d’un moment on risque simplement de refaire la même image.

Clint : J’essaie donc régulièrement de modifier ma manière de travailler : changer de ville, changer d’heure, imposer une contrainte, suivre une idée ou commencer une série.

Clint : Enfin, il faut accepter que la photographie de rue comporte énormément d’échecs. On peut marcher trois heures sans produire une seule image que l’on souhaite conserver. Et parfois, en quelques secondes, tout s’aligne.

Clint : Il faut apprendre à accepter cette disproportion.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Clint : Il m’est difficile de parler d’une photographie de rue comme d’un « souvenir d’une vie », justement parce que la photographie de rue repose sur quelque chose de très éphémère.

Clint : La plupart du temps, une scène apparaît, s’aligne pendant une fraction de seconde, puis disparaît. On déclenche, on poursuit son chemin, et les personnes photographiées ne sauront parfois même jamais que cette image existe. C’est aussi ce qui fait, pour moi, toute la beauté de cette pratique : parvenir à conserver une trace d’un instant qui, sans la photographie, aurait disparu immédiatement.

Clint : Il existe néanmoins une autre dimension de mon travail qui me laisse des souvenirs beaucoup plus précis : les portraits de rue, notamment avec ma série Street Photo Booth.

Clint : Dans ce cas, je vais vers les gens, je leur parle, je leur propose de réaliser un portrait. Et la photographie devient soudain le point de départ d’une vraie rencontre.

Clint : Ce qui me touche beaucoup, c’est que je photographie ainsi des personnes venues de partout dans le monde, que je n’aurais probablement jamais abordées dans une situation « normale ». Pendant quelques minutes, on échange sur leur voyage, leur ville, leur histoire ou simplement sur ce qui les a amenées là.

Clint : Et lorsqu’elles repartent heureuses avec une photographie inattendue de leur séjour, la relation s’inverse presque : je ne suis plus seulement celui qui prend une image, je leur laisse aussi quelque chose.

Clint : Au final, ce ne sont donc pas forcément mes photographies les plus spectaculaires qui créent mes meilleurs souvenirs. Ce sont souvent ces rencontres improbables, très courtes, avec des inconnus dont j’aurais croisé le chemin sans jamais leur parler si je n’avais pas eu un appareil photo entre les mains.

Clint : C’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans la photographie : elle ne permet pas seulement de conserver des instants, elle crée aussi des rencontres qui n’auraient jamais existé autrement.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Clint : C’est un sujet essentiel.

Clint : Le fait qu’une photographie soit possible ou même légalement réalisable ne signifie pas nécessairement qu’il faille la faire ou la publier.

Clint : J’essaie d’avoir une règle assez simple : ne pas transformer quelqu’un en victime de ma photographie.

Clint : Je photographie des situations humaines, parfois amusantes ou étranges, mais je ne cherche pas à ridiculiser les personnes. Je suis également particulièrement prudent lorsque la situation concerne des enfants, des personnes vulnérables ou des moments de détresse.

Clint : Lorsque quelqu’un remarque que je l’ai photographié et vient me parler, je préfère toujours discuter. Je montre volontiers la photo et j’explique ma démarche. Si quelqu’un est véritablement mal à l’aise avec une image, je vais évidemment en tenir compte.

Clint : Le respect du sujet reste plus important qu’une photographie.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Clint : Oui, cela arrive forcément lorsque l’on photographie dans l’espace public.

Clint : Le plus souvent, il s’agit simplement de personnes qui se demandent pourquoi elles ont été photographiées. Dans ce cas, la meilleure solution reste pour moi le dialogue.

Clint : Je ne cherche jamais la confrontation. J’explique que je suis photographe de rue, je montre l’image et très souvent la tension disparaît immédiatement.

Clint : Il faut également savoir renoncer. Si je sens qu’une situation devient réellement inconfortable pour quelqu’un, je préfère perdre une image plutôt que créer un conflit.

Clint : La photographie de rue demande d’être attentif à ce qui se passe devant l’appareil mais aussi à ce qui se passe autour de soi.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Clint : Le premier serait très simple : marcher beaucoup et photographier beaucoup.

Clint : Au début, on se concentre énormément sur l’appareil, les réglages et la technique. Pourtant, une fois que ces éléments sont maîtrisés, le véritable travail consiste à apprendre à regarder.

Clint : Je conseillerais aussi de commencer avec une seule focale, 35 ou 50 mm par exemple, et de la conserver suffisamment longtemps pour qu’elle devienne instinctive.

Clint : Ensuite, il faut apprendre à anticiper. Une bonne technique consiste à trouver d’abord le décor et ensuite attendre que quelque chose se produise à l’intérieur.

Clint : Enfin, il faut éditer sévèrement son propre travail. Faire 300 photos lors d’une sortie ne signifie absolument pas que l’on doit en publier 30.

Clint : Si une seule photographie reste réellement intéressante quelques semaines plus tard, la sortie était déjà réussie.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Clint : Je pense qu’il faut surtout chercher ses influences ailleurs que sur Instagram.

Clint : Regarder des films, aller voir des expositions, écouter de la musique, regarder de la peinture, de l’architecture ou du design nourrit énormément la photographie.

Clint : Il est également très intéressant de travailler avec des contraintes : une seule focale, une seule rue, une heure donnée, uniquement les ombres, uniquement certaines formes, ou construire une série plutôt que rechercher en permanence « la belle photo ».

Clint : La créativité vient souvent d’une limitation.

Clint : Je recommande également d’imprimer ses photographies. Une image imprimée ne se regarde pas du tout comme une image sur un téléphone. On voit immédiatement les défauts de composition mais aussi les images qui ont réellement une présence.

Clint : Et surtout, il faut progressivement essayer de comprendre pourquoi on photographie. Lorsque cette réponse commence à apparaître, un style personnel commence généralement à apparaître avec elle.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Clint : Oui, beaucoup.

Clint : Je souhaite continuer à développer Clint Street Photo comme un véritable projet artistique et pas seulement comme une présence sur les réseaux sociaux.

Clint : Cela passe notamment par davantage d’expositions, de séries éditoriales et d’éditions physiques.

Clint : Je veux également continuer à développer le concept des Capsules, qui constitue probablement aujourd’hui l’élément le plus personnel de mon travail : créer une relation entre photographie, cinéma et musique.

Clint : Je travaille aussi de plus en plus autour de séries construites dans différentes villes. Ce qui m’intéresse est moins de montrer « Paris », « Londres », « Venise » ou « Istanbul » que de retrouver dans chacune de ces villes une écriture qui reste identifiable comme la mienne.

Clint : Mon objectif à long terme serait que quelqu’un puisse reconnaître une photographie avant même de voir mon nom.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Clint : Oui.

Clint : Les expositions prennent aujourd’hui une place de plus en plus importante dans ma démarche. Je viens notamment de participer à plusieurs événements autour de la photographie de rue et je participerai en octobre 2026 à un projet d’exposition Paris–Tokyo, pour lequel je prépare actuellement une sélection très resserrée de photographies.

Clint : J’ai envie de poursuivre cette dynamique parce que voir une photographie imprimée, encadrée et confrontée physiquement au public est très différent de la publier sur Instagram.

Clint : Je développe également progressivement le volet éditorial de mon travail. L’idée est de produire davantage d’objets photographiques — tirages, séries et publications — qui permettent aux images d’exister autrement que sur un écran.

Clint : Pour moi, c’est une évolution assez logique : la photographie commence avec le déclenchement, mais elle ne devrait pas nécessairement se terminer sur un smartphone.

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