Quand l’idée devient regard. Denis Duclos

Un premier salaire transformé en reflex Cosina. Le suivant consacré à l’installation d’un laboratoire noir et blanc. À 16 ans, Denis Duclos ne découvre pas véritablement la photographie de rue : il entre en elle sans détour, en descendant photographier au pied de chez lui. Cinquante-trois ans plus tard, ce geste initial demeure, même si le matériel, les villes et les intentions ont changé.

Denis Duclos ne poursuit pas l’événement. Il se définit comme un « promeneur contemplatif » et cherche dans l’espace urbain des correspondances plus discrètes : une géométrie révélée par la lumière, une présence humaine absorbée par le décor, un détail capable de restituer l’esprit d’un lieu. À l’instant décisif, il préfère l’instant de résonance.

Cette manière de regarder suppose une intention. Non pas un concept rigide qui enfermerait la photographie, mais une idée assez présente pour orienter l’attention et assez souple pour accueillir l’imprévu. À Maastricht, ce fut une canicule qui le détourna de son itinéraire et le conduisit vers l’image récompensée par le Prix Lumière de Réponses Photo. À Venise, un simple bouchon percé transforma son appareil en sténopé et la photographie en prétexte à la rencontre.

Membre de Street Photography France, Denis Duclos interroge aujourd’hui l’essence même du genre : ce qui distingue une véritable photographie de rue d’une image simplement réalisée dans l’espace public. Une réflexion patiente, construite au fil des livres, des voyages et de plus d’un demi-siècle de pratique, avec cette conviction en filigrane : on ne trouve pas toujours une photographie en la cherchant, mais en apprenant à la reconnaître lorsqu’elle apparaît.

On pose les questions à Denis

Dans cette interview, Denis partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Denis Duclos : À vrai dire, je n’ai jamais vraiment « découvert » la photographie de rue : elle m’accompagne depuis mes débuts en photographie, à l’âge de 16 ans.

Cet été-là, j’ai travaillé pendant deux mois comme télégraphiste dans un bureau de poste parisien. Avec mon premier salaire, je me suis offert un reflex Cosina équipé d’un objectif 50 mm ; avec le second, j’ai installé un laboratoire noir et blanc.

Dès que j’ai eu mon appareil entre les mains, je suis naturellement sorti photographier la rue au pied de chez moi. Depuis, je n’ai jamais cessé de pratiquer la photographie urbaine. Au fil des années, elle s’est imposée comme une évidence et a nourri plusieurs de mes séries, dans lesquelles je cherche moins à documenter un lieu qu’à en révéler l’esprit.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Denis Duclos : Depuis mes débuts, à l’âge de 16 ans… Cela fait maintenant 53 ans de photographie — aïe… ça pique ! J’ai bien connu une parenthèse d’une dizaine d’années, à la fin de mes études supérieures et au début de ma vie professionnelle, lorsque d’autres priorités se sont imposées.

Mais l’absence de photographie s’est rapidement fait sentir. Le besoin de regarder, d’observer et de créer est revenu naturellement, et j’ai repris une pratique assidue que je n’ai plus jamais interrompue depuis.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Denis Duclos : Non, je n’ai jamais suivi de formation en photographie. Je suis entièrement autodidacte.

Je me suis formé au fil des années grâce aux livres, aux revues spécialisées, notamment Chasseur d’Images, qui a été une référence pour moi dans les années 1980 et 1990, mais aussi au contact d’autres photographes au sein de photo-clubs de la région parisienne.

Je peux également citer un workshop animé par Jean-Christophe Béchet, qui m’a beaucoup apporté, en particulier dans le travail d’editing et de construction d’une série photographique.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?

Denis Duclos : Après mon premier Cosina, je suis passé chez Nikon, une marque à laquelle je suis resté fidèle pendant de nombreuses années.

En 2024, j’ai fait le choix de revendre l’ensemble de mon matériel pour rejoindre Leica. Aujourd’hui, je photographie avec un Leica Q3 43 et un Leica Q3 Monochrom, un équipement qui correspond parfaitement à ma manière de photographier et dont je suis pleinement satisfait.

J’ai toujours privilégié les objectifs à focale fixe plutôt que les zooms. Mes focales de prédilection sont le 24 mm, le 28 mm et le 50 mm, que je considère comme mon « téléobjectif ».

Je travaille exclusivement en lumière naturelle et n’utilise jamais de flash. Je préfère composer avec les ambiances lumineuses telles qu’elles se présentent.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Denis Duclos : Aujourd’hui, mon équipement est composé de deux Leica : un Q3 43 et un Q3 Monochrom. Ce choix est le fruit d’une longue évolution, après de nombreuses années passées chez Nikon avec des matériels lourds et encombrants.

J’apprécie avant tout la philosophie du Leica Q : un appareil compact, discret, très silencieux. En photographie de rue, cette discrétion est un véritable atout. Elle me permet de me fondre dans l’environnement et de photographier sans perturber les scènes qui se déroulent devant moi.

Concernant le Q3 Monochrom, j’apprécie particulièrement la qualité de son rendu, la richesse des nuances de gris et sa capacité à restituer les ambiances lumineuses avec une grande subtilité.

Au-delà des performances techniques, ce sont des appareils qui me donnent envie de photographier. Leur ergonomie, leur simplicité et le plaisir qu’ils procurent me permettent de me concentrer sur l’essentiel : observer, attendre le bon moment et construire une image. Pour moi, un appareil doit savoir s’effacer au profit du regard, et c’est précisément ce que me permettent les Leica Q3.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Denis Duclos : En photographie, je me définis comme un promeneur contemplatif.

Je pratique une photographie centrée sur l’esprit des lieux plus que sur l’événement. Mes images cherchent à traduire le dialogue entre l’homme et son environnement urbain, en privilégiant les ambiances, les jeux de lumière, les formes et les correspondances visuelles.

Je m’intéresse davantage aux instants de résonance qu’aux instants décisifs, avec une écriture sobre, où chaque photographie s’inscrit dans une réflexion d’ensemble plutôt que comme une image isolée.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Denis Duclos : Oui, de nombreux photographes m’ont inspiré et continuent de m’inspirer.

Mes références ont évolué au fil du temps, en même temps que ma pratique et mon regard. À mes débuts, j’ai été marqué par Henri Cartier-Bresson, mais aussi par Willy Ronis, Elliott Erwitt et Harry Callahan.

Par la suite, j’ai découvert l’œuvre de Walker Evans, Robert Frank, Dorothea Lange, Diane Arbus, Josef Koudelka et Raymond Depardon, qui ont chacun enrichi ma réflexion sur la photographie.

Aujourd’hui, mes principales sources d’inspiration sont Joel Meyerowitz, Alex Webb, Garry Winogrand, Lee Friedlander, Trent Parke et, plus récemment, Ming Smith, dont le travail m’a particulièrement touché.

Enfin, ma rencontre avec Jean-Christophe Béchet, lors d’un workshop, a été déterminante. Au-delà de ses photographies, son approche de l’editing et de la construction d’une série a profondément influencé ma manière de penser un projet photographique.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Denis Duclos : Cette photographie a été réalisée à Maastricht, au début du mois d’août 2018, en début d’après-midi.

Ce jour-là, une canicule exceptionnelle pour la région s’était abattue sur la ville. Le thermomètre flirtait avec les 40 °C et je me trouvais sur la grande place, entièrement exposée au soleil.

Accablé par la chaleur, en nage et quelque peu découragé par une matinée peu productive, je n’avais qu’une idée en tête : trouver un peu d’ombre.

J’ai donc quitté la place pour m’engager dans des ruelles qui, en raison de leur orientation, promettaient un peu de fraîcheur. Une centaine de mètres plus loin, je suis arrivé à une intersection dont la géométrie a immédiatement retenu mon attention. Le contraste très marqué entre l’ombre et la lumière dessinait une scène graphique particulièrement intéressante. Malgré la chaleur, les passages de piétons et de cyclistes étaient suffisamment réguliers pour offrir de nombreuses possibilités. Je suis resté sur place et j’ai réalisé une centaine d’images.

C’est l’une d’elles que j’ai finalement retenue. L’année suivante, elle a reçu le Prix Lumière décerné par Réponses Photo.

Avec le recul, je me dis souvent que cette photographie n’aurait sans doute jamais existé sans cette canicule. C’est elle qui m’a conduit à quitter mon itinéraire initial et à découvrir ces ruelles qui, au premier regard, semblaient pourtant tout à fait ordinaires.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Denis Duclos : Comme beaucoup de photographes, je suis d’un naturel plutôt réservé. Aller spontanément vers les gens ne m’est pas toujours facile. Pendant longtemps, j’ai considéré cela comme un frein à la photographie de rue.

Avec le recul, je pense que c’est souvent un faux problème. La timidité sert parfois d’alibi pour ne pas sortir de sa zone de confort. La photographie de rue ne consiste pas uniquement à s’approcher des inconnus ou à provoquer des situations. Il existe de nombreuses façons de pratiquer cette discipline.

Le véritable défi est ailleurs. Il consiste à savoir ce que l’on cherche avant même de sortir photographier. Si l’on n’a pas d’intention, on se contente souvent d’accumuler des images sans véritable fil conducteur. À l’inverse, lorsqu’on porte en soi une idée, une question ou une intuition, le regard change. On devient plus attentif à certains détails, à certaines lumières, à certaines relations entre les personnes et leur environnement.

J’aime beaucoup l’expression « voir à travers son idée ». C’est exactement ce que j’essaie de faire lorsque je photographie. L’idée ne doit pas enfermer le regard, mais au contraire le guider. Elle permet de reconnaître, au milieu du flux incessant de la rue, les situations qui font écho à la démarche que l’on souhaite développer. Pour moi, le plus grand défi est donc de rester suffisamment disponible, attentif et concentré pour voir ces images lorsqu’elles se présentent.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue en faisant de la photographie de rue ?

Denis Duclos : Il y a maintenant seize ans, j’ai réalisé une série photographique sur Venise. Pour traduire le sentiment que cette ville m’inspirait, j’ai choisi de travailler au sténopé avec un appareil numérique. Le principe était simple : remplacer l’objectif par un bouchon de boîtier percé d’un minuscule trou, transformant ainsi l’appareil en chambre noire.

Avant de partir, j’ai voulu tester ce dispositif. Un midi, je me suis rendu dans le parc du château de Versailles, près de mon lieu de travail, afin de photographier le château et ses topiaires. En ce mois de janvier, le parc était presque désert. Seul un monsieur âgé observait avec curiosité mon installation.

Au bout de quelques minutes, il s’est approché et m’a demandé avec beaucoup de sérieux :

« Monsieur, je crois que vous avez oublié de monter un objectif sur votre appareil. »

Je lui ai alors expliqué le principe du sténopé. La conversation s’est engagée et j’ai découvert un homme particulièrement érudit. Il m’a raconté que des peintres vénitiens, notamment Canaletto, avaient eu recours à la camera obscura pour dessiner avec précision les contours de leurs paysages avant de les peindre.

Quelques semaines plus tard, à Venise, la scène s’est reproduite à plusieurs reprises. Mon appareil intriguait les passants, suscitait les questions et donnait naissance à des conversations souvent passionnantes. Je m’étais rendu à Venise pour photographier la ville ; je ne m’attendais pas à ce que le sténopé devienne aussi un formidable vecteur de rencontres.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Denis Duclos : Je photographie dans l’espace public, mais toujours avec le souci de respecter les personnes que je photographie. Pour moi, la photographie de rue ne justifie pas tout.

Je m’interdis de photographier des personnes dans des situations humiliantes, dégradantes ou portant atteinte à leur dignité. C’est pourquoi je ne photographie pas les personnes sans domicile, les personnes en état d’ébriété, les blessés ou les personnes en situation de handicap lorsqu’elles se trouvent dans un moment de vulnérabilité.

Mes images cherchent à montrer le monde tel qu’il est, mais elles ne cherchent jamais à exploiter la détresse ou la faiblesse d’autrui. Le voyeurisme ne m’intéresse pas. J’essaie de porter un regard à la fois attentif, bienveillant et respectueux sur celles et ceux qui croisent mon objectif.

SPF : Avez-vous déjà rencontré des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Denis Duclos : Ces situations restent très rares. Lorsqu’elles se présentent, j’essaie avant tout de garder le sourire et d’engager le dialogue. Je prends le temps d’écouter les réticences de la personne, d’expliquer ma démarche et, si nécessaire, je propose spontanément d’effacer la ou les photographies.

En réalité, personne ne m’a jamais demandé de supprimer une image. Le fait de dialoguer et d’expliquer pourquoi j’ai réalisé la photographie suffit généralement à désamorcer les tensions.

Il arrive aussi que l’on m’évoque le droit à l’image. J’explique alors, avec calme, que la photographie de rue s’inscrit également dans le cadre de la liberté d’expression et de création, tout en précisant que ces principes doivent toujours s’exercer dans le respect de la dignité des personnes. Là encore, un échange serein permet toujours de lever les incompréhensions.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Denis Duclos : J’ai la chance d’animer un atelier consacré à l’élaboration de séries d’auteur, et le conseil que je donne le plus souvent est finalement valable pour la photographie de rue en général.

Beaucoup de débutants pensent qu’il suffit d’accumuler des images. Je crois au contraire qu’il est plus fécond de sortir avec une intention, même très simple : s’intéresser à une lumière, à une couleur, à une gestuelle, à une relation entre les personnes et l’espace, ou à une émotion particulière. Cette intention agit comme un fil conducteur et affine progressivement le regard.

J’aime résumer cette idée par une phrase qui m’accompagne depuis longtemps :

« Les meilleures séries naissent souvent lorsqu’une idée cesse d’être un concept pour devenir une manière de regarder. »

À partir de ce moment-là, on ne cherche plus des photographies : on les reconnaît lorsqu’elles se présentent à nous.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Denis Duclos : La créativité ne se décrète pas, elle se nourrit.

Je conseille d’abord de voir beaucoup d’images, mais pas uniquement des photographies. Visiter des musées, s’intéresser aux grands peintres, découvrir des expositions photographiques, fréquenter les festivals et les galeries, feuilleter et collectionner des livres de photographie… Tout cela contribue à enrichir son regard.

Mais regarder ne suffit pas. Il faut aussi essayer de comprendre pourquoi une image nous touche. Qu’est-ce qui fait sa force ? Sa composition, sa lumière, son point de vue, son émotion ou simplement l’idée qui la sous-tend ? S’intéresser aux ressorts créatifs des auteurs est, à mon sens, tout aussi important que d’admirer leurs images.

En photographie de rue comme ailleurs, la créativité naît souvent de la curiosité. Plus on nourrit son regard, plus on développe sa propre écriture photographique.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Denis Duclos : À court terme, je pars après-demain pour Hambourg, où je passerai deux semaines à photographier la ville.

À plus long terme, j’aimerais entreprendre un projet plus ambitieux. Jusqu’à présent, mes séries ont cherché à traduire l’esprit d’un lieu. J’aimerais désormais explorer un sujet plus universel : l’essence même de la photographie de rue. Qu’est-ce qui fait qu’une image appartient réellement à ce genre ? Qu’est-ce qui la distingue d’une simple photographie prise dans l’espace public ? Ce sont des questions qui m’accompagnent depuis quelque temps.

Pour l’instant, ce projet en est encore au stade de la réflexion. Je préfère laisser mûrir les idées avant de leur donner une forme photographique.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou à des publications prochainement ?

Denis Duclos : J’ai participé à deux expositions collectives au cours du premier semestre de cette année. Je n’ai pas d’autre projet d’exposition pour le moment, mais je reste ouvert aux opportunités qui pourraient se présenter.

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