Quand le cinéma rencontre la street photography : le regard de Léo Amiot
Dans le vaste théâtre urbain, certains promeneurs observent là où d’autres passent sans voir. Léo Amiot est de ceux-là. Réalisateur de documentaires, il transpose son regard cinématographique dans la rue, à la recherche d’instants suspendus, de détails ordinaires qui révèlent une profondeur insoupçonnée. Inspiré par la peinture et les maîtres de l’image, il développe une approche singulière : ancrée dans le quotidien, loin des lieux emblématiques et des compositions attendues.
Membre de Street Photography France, il partage avec nous son parcours, ses inspirations et la manière dont la photographie est devenue un prolongement intime de sa relation à l’image.
On pose les questions à Léo …
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Léo Amiot : Je suis réalisateur de documentaire, alors j’ai souvent un boitier sur moi. J’apprécie avant tout faire de l’image en mouvement ou fixe. C’est une manière de discuter avec mon père et de pouvoir échanger avec lui autour de façon ininterrompue. C’est un prisme qui me permet de le remercier de m’avoir sensibilisé aux images, à la peinture notamment. C’est lors d’une visite avec lui à la National Gallery de Londres en 2019 que j’ai fait mes premiers déclenchements. Je ne sais pas peindre, alors je tente par la photo de lui donner un peu ce qu’il cherche dans les tableaux, l’émotion esthétique. C’est en retour de ce voyage que j’ai ensuite cherché à comprendre les enjeux de la photographie de rue.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Léo Amiot : Premier déclenchement 2019 à Londres, puis Zurich en 2023. Entre temps rien, et après Zurich un an s’est écoulé sans faire de photo. Cela fait maintenant un an et demi que je promène appareil photo en main régulièrement.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Léo Amiot : Aucune formation en photographie, mais je suis titulaire d’un master en production et conception audiovisuelle à l’IECA de NANCY (2015).
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Léo Amiot : Au début un Canon 6D avec un 24-105mm F4. Depuis 1 an et demi un Sony A7III ou A7 r IV couplés avec des objectifs M42 trouvés en brocante. Un filtre ND Nisi variable pour pratiquer l’ICM.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Léo Amiot : Celui que je peux avoir en ma possession.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Léo Amiot : J’œuvre dans des terrains de jeux banals, peu traversés, triviaux même. Je suis incapable de prendre une image pertinente dans un décor reconnu par tous comme sublime ou d’intérêt. Inutile de me donner un appareil au plus haut des sommets, je préfère regarder. Ma pratique est ancrée sur terre, sur le bitume, là où l’on ne collecte pas des milliers d’images, là où je peux trouver une mince exclusivité.
Lorsque je me promène, je suis surtout à la recherche d’un espace avec peu d’informations.
L’horizon y est presque toujours absent. Cela contraint le décor et les corps. Je tente d’éviter les lignes de fuite pour que mon sujet ne s’échappe pas de l’image, ou que le spectateur lui trouve une porte de sortie. J’ai l’ambition de briser la profondeur de champ pour construire des petits mondes dans le grand. Ceux-là, je peux les comprendre, les déchiffrer, m’en accommoder, alors que le vaste, le tout et l’infini me désarçonnent et m’inquiètent. Les échelles de plans ne m’importent pas.
J’aime à penser qu’un banc, un trottoir, un coin de table sont déjà des vues d’ensemble et constituent déjà une immensité à scruter et à représenter. Je ne cherche pas non plus le macro, je ne veux pas emmener l’appareil photographique là où l’œil humain ne peut pas aller.
Cette intention s’est construite, inconsciente. Ainsi, la question de la couleur ou du noir et blanc s’est retrouvée tranchée par inadvertance au gré des espaces et des sujets cherchés.
Le post-traitement est donc assez sommaire, mais il ne s’évertue pas non plus à restituer la plus haute des fidélités au réel. Il me faut une situation concrète, sans direction de modèles, mais que je peux travestir. La fragilité de l’instant, du « ça a été » de Roland Barthes, me pousse à révéler un réel un peu fantasmé, idéalisé, pour poursuivre un peu ma relation avec mon sujet, qu’elle puisse vivre au-delà du déclenchement.
Je pratique également l’ICM afin de me rapprocher des peintures impressionnistes ou cubistes que j’aime tant. Peut-être ne sommes-nous pas parfaitement dans la photo de rue, mais pour moi tout ce qui peut se photographier dans la rue — peu importe la technique —, c’est de la photo de rue.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Léo Amiot : Les photographies des collections privées d’abord, toutes celles qui s’entassent dans les cartons. Puis pour les références connues : Martin Parr pour la portée documentaire, tout comme Sergio Larrain, Raymond Depardon et Cartier-Bresson. Marten Lange pour l’architecture. Sebastiao Salgado parce que Salgado. Stéphane Mahé et Arnaud Le Gouëfflec pour la rencontre photo-peinture. La peinture flamande et l’impressionnisme français.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Léo Amiot : La dame de la Galerie, Londres. 2019.
C’est la première photo que j’ai prise dans la rue ou plutôt ici dans un musée que je considère intéressante. J’étais assis avec mon père, quand il m’a fait remarquer le corps désarticulé de cette femme qui fermait les portes du musée londonien. Sans trop réfléchir, j’ai shooté 4 images. Celle-ci est la dernière qui représente la marche de cette vieille dame jusqu’aux portes du musée.
J’en apprécie les lignes simples et la faible profondeur de champ. J’aime le fait que le personnage semble être enfermé ou condamné à vivre dans cet espace un peu absurde. Comme Sisyphe, l’image représente pour moi la répétition du travail de cette femme qui chaque soir effectue la même tâche. Cette photo, un peu par hasard, est devenue une intention esthétique que j’essaie de transcrire dans mes autres images.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Léo Amiot : La peur parfois de prendre un peu de l’intimité des personnes rencontrées, mais dans l’ensemble tout va bien.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Léo Amiot : Je suis assez timide. Je travaille souvent avec un 85mm ZEISS Pancolar. Je n’ai donc pas souvent de discussions avec mes sujets. Je fais en revanche beaucoup pour que ma présence se fasse remarquer. De toute façon 1m88, 100 kilos, tignasse épaisse, je suis vite remarqué.
Je retiendrai tout de même cela : je faisais des photos sur la passerelle menant à Arte à Strasbourg. Je cherchais un contre-jour qui se révéla inintéressant. Un promeneur s’est approché de moi. Il me prenait pour un gars des RG, la discussion s’est prolongée sans que je ne puisse en aucun cas lui prouver le contraire. C’est un ami collègue qui travaillait à Arte qui a pu me sortir de cette impasse.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Léo Amiot : Je ne cherche pas les sujets chocs ou les représentations qui mettent à mal l’intimité des gens. Si l’on me montre que l’on ne m’accepte pas, je ne photographie pas. De nature pudique, j’applique à mes photos ce que j’autoriserais à un autre sur ma personne. Je recherche surtout de la tranquillité dans ma pratique photographique, je ne veux surtout pas en faire des moments conflictuels.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Léo Amiot : Parfois en manif, mais difficile de contrer une boule de lacrymo qui percute mon boitier. C’était pendant les gilets jaunes, mais je ne vais plus au-devant des affrontements en manif.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Léo Amiot : Étant débutant moi-même je n’aurais pas la prétention de donner des conseils. J’ai réalisé un documentaire avec un de mes étudiants que vous pouvez voir en sélection officielle au festival du film de l’est à Strasbourg au mois d’octobre. Cet étudiant, Jules, est maintenant un copain. Pendant nos séances de montage, je lui parlais de mon projet photo pour l’aéroport de Strasbourg. Cela l’a initié aux joies de la street photo. Depuis on partage nos expériences. Je dirais que l’important pour moi est de sortir dehors avec la volonté de revenir avec une bonne image, comme le promeneur qui va aux champignons.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Léo Amiot : Se balader au musée, étudier les maîtres de la peinture et de la photographie. Se trouver une personne de confiance qui peut évaluer de manière critique et constructive vos travaux.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Léo Amiot : J’aimerais pouvoir refaire ce que l’on m’avait demandé pour l’aéroport de Strasbourg : réaliser 2 photos de rue pour être tirées en grand format et pour décorer le pavillon d’honneur. Je crois que j’aurais beaucoup de fierté à pouvoir vendre quelques tirages ici et là. Non pas pour l’aspect financier, mais pour que mon père puisse considérer que son fils a fait 2–3 belles images. En bref, sortir mes images de mes disques durs et les rendre visibles.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Léo Amiot : J’adorerais, mais je ne sais absolument pas comment faire.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Léo Amiot : J’ai découvert SPF en me baladant sur YouTube. Après six mois de réflexion, me voici là.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Léo Amiot : Ne pas me sentir seul, faire évoluer ma pratique, diffuser mes images.

