Pourquoi Lucian Bistreanu préfère ralentir dans un monde qui photographie trop vite

Chez Lucian Bistreanu, la photographie de rue ne semble jamais motivée par la recherche de performance ou de démonstration visuelle. Son approche avance plus lentement, presque à contre-courant de l’agitation contemporaine de l’image. Membre de Street Photography France, il construit depuis plusieurs années un travail discret, nourri autant par la photographie que par une longue pratique de la peinture.

Cette double sensibilité se ressent immédiatement dans sa manière de regarder le monde. Les lignes, les rapports de formes, les équilibres de lumière ou de couleur prennent une place essentielle, mais sans jamais écraser la présence humaine. Lucian Bistreanu ne cherche pas l’effet spectaculaire : il préfère les instants fragiles, les détails silencieux, les scènes qui demandent un temps d’observation avant de révéler leur force.

Dans cet entretien, il évoque aussi bien l’influence d’Henri Cartier-Bresson que ses réflexions sur l’éthique, la discrétion ou encore l’importance de rester curieux. Une photographie attentive, humble et profondément ancrée dans l’idée que la rue reste avant tout un espace vivant, partagé et imprévisible.

On pose les questions à Lucian

Dans cette interview, Lucian partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Même si j’avais déjà entendu parler de la photographie de rue, c’est en 2007, lorsque je vivais à Phoenix en Arizona, que je m’y suis réellement plongé. En fréquentant régulièrement la bibliothèque locale, j’ai découvert plusieurs ouvrages consacrés à la photographie, dont un sur Henri Cartier-Bresson. Cette rencontre a été une véritable révélation : son regard, sa précision et sa conception du “moment décisif” ont profondément marqué ma sensibilité et ont éveillé en moi un intérêt durable pour la photographie de rue.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Depuis 2007.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Lucian Bistreanu : Je suis autodidacte en photographie, mais mon regard s’est construit à travers plus de 35 ans de pratique en tant qu’artiste peintre. Cette expérience m’a permis de développer une sensibilité forte à la composition, aux couleurs et aux rapports de formes, qui influence naturellement ma manière d’aborder l’image et de photographier le réel.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Lucian Bistreanu : J’ai commencé avec un Canon 40D, que j’utilise encore occasionnellement aujourd’hui. Depuis quelques années, je travaille principalement avec un Fujifilm X-T5, associé à plusieurs objectifs : un 23 mm f/1.4, un 27 mm f/2.8 et un 50 mm f/1.2 de chez TTArtisan. J’utilise également le zoom de kit Fujifilm 16-80 mm f/4 selon les situations.

En argentique, je privilégie le Bessa-R équipé d’un Summitar 50 mm f/2, que j’apprécie pour sa simplicité et son rendu.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Lucian Bistreanu : Pour la photographie de rue, j’utilise principalement le Fujifilm X-T5, un boîtier compact, léger et discret, qui me permet de rester attentif à la scène sans attirer l’attention. J’y associe surtout un objectif 23 mm, que j’apprécie pour son équilibre entre proximité et contexte. Cette focale m’offre une approche intuitive et réactive, essentielle dans la rue, tout en conservant une lecture claire de l’environnement.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Mon style en photographie de rue est instinctif et basé sur l’observation discrète. Je cherche à capter des instants simples mais évocateurs, où la composition, la lumière et les formes jouent un rôle essentiel. Loin du spectaculaire, j’adopte une approche à la fois poétique et graphique, dans laquelle le quotidien peut révéler une beauté subtile ou une tension visuelle inattendue.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Lucian Bistreanu : Bien sûr. Je n’en citerai que quelques-uns qui m’accompagnent particulièrement : Henri Cartier-Bresson, Sebastião Salgado et Sabine Weiss. Leurs regards, bien que très différents, ont en commun une profonde attention à l’humain et à la manière dont une image peut à la fois témoigner et révéler une émotion ou une condition.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Lucian Bistreanu : En marchant dans les rues de Phoenix, j’ai d’abord dépassé un vieux livre posé sur le béton, juste au-dessus d’un panneau « DO NOT ». Puis quelque chose m’a poussé à revenir sur mes pas pour en faire une image. Ce moment inattendu m’a marqué : il rappelle l’importance de ralentir et de regarder autrement ce qui nous entoure, même ce qui semble insignifiant. Si je me souviens bien, je n’avais pas d’appareil photo à ce moment-là, et l’image a probablement été prise avec un iPhone.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : L’un des principaux défis de la photographie de rue reste la réaction des personnes photographiées. Même si je privilégie une approche discrète et respectueuse, il arrive que certaines personnes se sentent intrusées. Il m’est déjà arrivé d’être sollicité pour supprimer une image tout juste prise. Cela rappelle la nécessité de trouver un équilibre constant entre expression artistique, respect du droit à l’image et sensibilité humaine, tout en restant fidèle à son regard.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Une fois, je photographiais sur une plage en Bretagne. Je cherchais à cadrer un vieux panneau en bois, en travaillant en mise au point manuelle, très concentré. Soudain, une vague est venue engloutir mes deux pieds, chaussures comprises. J’ai éclaté de rire, totalement surpris. C’est un de ces moments imprévus qui rappellent que la photographie de rue et d’observation reste avant tout une expérience vivante et imprévisible.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Lucian Bistreanu : Je m’efforce de pratiquer la photographie de rue avec respect et discrétion. Je ne cherche jamais à exposer ou à mettre en difficulté les personnes photographiées. Lorsqu’une personne me demande de supprimer une image, je le fais sans hésitation. Pour moi, l’éthique prime toujours sur l’image.

Je privilégie des scènes où l’humain s’inscrit dans un contexte plus large, où l’émotion, la composition et l’instant priment sur l’identité du sujet.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Lucian Bistreanu : Oui, il m’est arrivé de vivre des situations délicates. Par exemple, une personne m’a demandé récemment de supprimer une image, ce que j’ai fait immédiatement. Dans ce type de situation, je reste calme, à l’écoute, et j’essaie d’expliquer ma démarche si cela est nécessaire. Le dialogue et le respect sont essentiels.

Je préfère toujours renoncer à une image plutôt que de créer un malaise ou un conflit. La rue est un espace partagé, et cette conscience guide constamment ma pratique.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Je dirais simplement : prends ton appareil et va marcher. Laisse-toi guider par ce qui attire ton œil, sans chercher forcément “la bonne photo”. Ne te mets pas trop de pression. Au début, c’est normal de douter ou de ne pas oser.

De mon côté, même avec quelques années de pratique, je me considère toujours comme un débutant, dans le sens où j’apprends encore à chaque sortie. Tu verras, avec le temps, on se sent plus à l’aise. Et surtout, il faut rester curieux et s’amuser avec ce que la rue offre – parfois une lumière, un geste, un détail. Chaque sortie est différente, et c’est cela qui rend cette pratique vivante.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Lucian Bistreanu : Changer d’itinéraire, varier les horaires, observer sans forcément photographier immédiatement… tout cela aide à renouveler le regard. Parfois, je me fixe aussi des contraintes simples : une seule focale, une couleur dominante, ou uniquement les ombres.

Feuilleter des livres de photographie, pas uniquement de rue, est également une source d’inspiration importante. Et surtout, il est essentiel d’accepter les jours “sans”, où rien ne semble fonctionner. C’est souvent après ces moments-là que le regard se transforme et devient plus attentif.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Lucian Bistreanu : Peut-être une exposition dans un futur proche, on verra. J’ai également plusieurs projets photographiques en cours, pas nécessairement tous centrés sur la photographie de rue. Après avoir suivi le cours de storytelling en photographie d’Alec Soth, j’ai commencé à voir plus clairement ma manière de construire des récits et à gagner en confiance dans mon approche narrative.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Lucian Bistreanu : J’aimerais beaucoup. L’année dernière, j’ai réalisé un livre photo en un seul exemplaire intitulé Five Days in Paris, et cette année j’ai également produit deux zines, principalement pour expérimenter l’objet final et comprendre comment mes images prennent forme dans un format éditorial. Ces expériences m’intéressent particulièrement dans la manière dont elles prolongent et transforment le travail photographique.

Deux de mes photographies ont été publiées dans le numéro 14 du magazine Street Photography France. Par ailleurs, une de mes images devrait également figurer dans un prochain volume annuel de la série éditoriale Street Photography France.

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