Positif, écrire avec la lumière : l’aventure d’une revue indépendante

À l’heure où les images apparaissent et disparaissent en quelques secondes sur les réseaux sociaux, Olivier Avez a choisi de ralentir. Photographe et membre de Street Photography France, il est le fondateur de Positif, écrire avec la lumière, une revue indépendante née d’une conviction simple : certaines photographies méritent davantage qu’un passage furtif sur un écran.

Pensé comme un espace de rencontre entre les photographes et les lecteurs, le magazine défend des écritures personnelles, sincères et profondément humaines. Photographie de rue, documentaire, poésie visuelle ou travaux intimistes y trouvent leur place, non pas selon les tendances du moment, mais selon la force d’un regard et la justesse d’une démarche.

Depuis Lille, Olivier Avez construit patiemment cette aventure éditoriale, entre sélection des portfolios, mise en page, impression et échanges avec les auteurs. Avec lui, nous avons parlé du papier, du temps long, de la visibilité immédiate, de la sincérité en photographie et de cette nécessité devenue presque rare : laisser aux images le temps d’exister.

On pose les questions à Olivier

Dans cette interview, Olivier Avez  partage avec nous son aventure photographique.

SPF : Olivier, à quel moment avez-vous ressenti le besoin de créer Positif, écrire avec la lumière ? Est-ce né d’un manque que vous perceviez dans la presse photographique actuelle ?

Olivier Avez : Je ne dirais pas que Positif, écrire avec la lumière est né d’un manque dans la presse photographique actuelle, mais plutôt d’un constat.

Un jour, dans mon atelier, je regardais autour de moi toutes ces photographies accumulées : encadrées, rangées dans des cartons ou des porte-documents. Beaucoup d’images qui existaient, mais qui restaient souvent sans autre regard que le mien. En discutant avec d’autres photographes, je me suis rendu compte qu’ils vivaient exactement la même chose.

J’ai alors imaginé une “braderie de l’art photographique” pour réunir des photographes et montrer leurs travaux. Cette première expérience a été un très bon moment de partage et d’échanges. En rentrant chez moi, je me suis dit qu’il fallait prolonger cette expérience d’une autre manière.

Le magazine s’est imposé naturellement. J’avais besoin de montrer les photographies autrement que dans le flux rapide des réseaux sociaux, de prendre le temps du regard, de créer du lien entre les photographes et les lecteurs.

Positif, écrire avec la lumière est né de cette envie : défendre des écritures photographiques sincères.

SPF : Aujourd’hui, des milliers d’images circulent chaque seconde sur les réseaux sociaux. Pourquoi avoir choisi le format du magazine, à contre-courant de cette consommation rapide des images ?

Olivier Avez : Justement pour cette raison-là. Aujourd’hui, nous sommes submergés d’images. Sur les réseaux, elles défilent en permanence, souvent regardées seulement quelques secondes.

Les réseaux sociaux permettent de belles découvertes, mais ils favorisent aussi une consommation extrêmement rapide des images.

Le magazine propose autre chose. On prend le temps de feuilleter les pages, de revenir sur une photographie, de découvrir une série dans sa continuité. Il y a une attention différente.

Et finalement, c’est aussi l’esprit du site internet. On n’y est pas dans un scroll permanent. On tourne les pages, on découvre les séries plus calmement, avec cette même volonté de laisser de la place aux oeuvres.

Pour moi, le papier apporte aussi une présence que le numérique ne remplacera jamais. Recevoir le magazine, toucher la couverture, tourner les pages, découvrir la mise en page, les textes, les silences parfois entre les photos… tout cela fait partie de l’expérience.

Avec Positif, écrire avec la lumière, je veux redonner aux photographies un espace où elles puissent vraiment être regardées.

SPF : Le titre Positif évoque immédiatement l’argentique, la chambre noire, le tirage. Quelle place occupe pour vous la matérialité de la photographie dans un monde devenu presque entièrement numérique ?

Olivier Avez : Le numérique a changé notre manière de regarder et de consommer les images, mais je reste convaincu que la matérialité de la photographie reste essentielle.

Pour moi, une photographie ne se résume pas uniquement à ce qu’elle montre. Il y a aussi l’objet, le papier, le grain, le tirage. C’est quelque chose que j’aime profondément depuis toujours.

Le titre Positif fait évidemment référence à cet univers-là. J’aimais aussi l’idée d’un mot qui évoque quelque chose de vivant, d’optimiste, d’ouvert. Et “écrire avec la lumière” est venu naturellement rappeler l’essence même de la photographie.

Quand je reçois un nouveau numéro sorti de l’imprimerie, il y a toujours une émotion. Même si je connais déjà chaque page, je les redécouvre autrement. Le papier crée une relation plus intime et plus durable avec les photographies.

Je pense que, malgré l’omniprésence du numérique, cette émotion-là reste.

SPF : Vous parlez souvent de “regard” et “d’écriture photographique”. Selon vous, qu’est-ce qui différencie une simple belle image d’une véritable écriture photographique ?

Olivier Avez : Une belle photo peut attirer l’œil immédiatement, mais une écriture photographique va plus loin. On sent une personnalité, une émotion, une manière de raconter le monde.

Ce qui m’intéresse surtout, c’est quand un photographe raconte quelque chose de lui à travers son travail. Même une photo imparfaite techniquement peut devenir très forte si elle est vraie.

SPF : Votre ligne éditoriale semble très ouverte : documentaire, poésie visuelle, photographie de rue, travaux intimistes… Comment parvenez-vous à maintenir une cohérence tout en accueillant des univers très différents ?

Olivier Avez : Les univers sont parfois très différents, mais ce que je cherche, c’est une justesse dans la démarche. Peu importe qu’il s’agisse de photographie de rue, de documentaire ou d’un thème plus poétique, il faut qu’il y ait une vraie personnalité.

Je pense que la cohérence du magazine vient surtout de cette attention portée au regard humain et aux écritures personnelles.

SPF : Vous choisissez les photographes “au coup de cœur”, mais également avec un comité éditorial. Comment se déroulent concrètement ces échanges autour des portfolios reçus ?

Olivier Avez : Le coup de cœur est souvent le point de départ. Lorsqu’un portfolio arrive, je prends d’abord le temps de le regarder plusieurs fois.

Ensuite, nous nous réunissons une fois par mois avec le comité de sélection pour découvrir ensemble les propositions reçues. Chacun apporte son ressenti et les échanges sont souvent très enrichissants.

Nous regardons surtout si la série possède une cohérence sur l’ensemble des images. A l’issue de ces discussions, nous décidons collectivement si le portfolio sera publié dans le magazine.

J’en profite d’ailleurs pour saluer les membres du comité de sélection : Catherine, Frédérick, Julien, Christophe, Philippe.

 

SPF : Aujourd’hui, beaucoup de photographes cherchent avant tout la visibilité immédiate. Avez-vous parfois l’impression que la photographie contemporaine perd le sens du temps long et de la construction d’un travail ?

Olivier Avez : Oui, parfois. Aujourd’hui, tout va très vite et la photographie n’échappe pas à ce rythme. On montre souvent des prises de vue presque immédiatement après les avoir faites, avec une forme d’urgence permanente.

Pourtant, construire un véritable projet photographique demande du temps. Il faut parfois des mois, voire des années, pour qu’il prenne tout son sens.

Je pense qu’il est important de continuer à défendre cette idée du temps long.

SPF : Dans Positif, on sent une volonté de ralentir le regard. Pensez-vous que la photographie ait encore le pouvoir de faire réfléchir dans une époque dominée par le scroll et l’instantanéité ?

Olivier Avez : Oui, complètement. Je pense qu’on a encore besoin d’images qui nous arrêtent et qui nous obligent à prendre le temps. Une photographie peut encore faire réfléchir, émouvoir ou questionner, à condition qu’on lui laisse cette place.

C’est aussi pour ça que j’aime le format magazine. Il permet une lecture plus calme et plus attentive.

SPF : Vous recevez de plus en plus de propositions de publication. Qu’est-ce qui vous touche personnellement dans une série photographique ? Qu’est-ce qui vous fait dire : “ce travail mérite d’être montré” ?

Olivier Avez : Un regard personnel avant tout. Je préfère parfois une série imparfaite mais profondément humaine qu’un travail très esthétique sans émotion.

Quand je sens qu’un photographe y met toutes ses tripes, ça me touche immédiatement. On sent très vite que sa démarche est honnête.

SPF : Lille possède une identité culturelle forte mais parfois discrète dans le paysage photographique français. Le fait d’avoir créé ce magazine depuis Lille a-t-il une importance symbolique pour vous ?

 

Olivier Avez : Oui, forcément. Lille et plus largement les Hauts-de-France possèdent une grande richesse culturelle. Il s’y passe beaucoup de choses.

Créer Positif, écrire avec la lumière ici avait donc du sens pour moi. Le magazine est né dans un territoire vivant, créatif, avec une véritable énergie autour de la culture. Il y a ici beaucoup de talents.

SPF : Vous avez choisi de proposer à la fois une version papier et une version web, sans abonnement complexe. Était-ce une manière de rendre la photographie plus accessible, plus libre ?

Olivier Avez : Oui, absolument. Dès le départ, je voulais que Positif, écrire avec la lumière reste un projet accessible et libre.

A l’origine, le magazine devait même être uniquement en version web et totalement gratuit. Je ne pensais pas du tout à l’imprimer. Ce sont plusieurs personnes, lecteurs et photographes, qui m’ont demandé s’il existait une version papier. C’est comme ça que le mag imprimé en tirage limité est né.

Je ne voulais pas d’un système compliqué ou fermé. L’idée était avant tout de partager la photographie.

SPF : Créer un magazine indépendant aujourd’hui peut sembler presque irréaliste économiquement. Quelles sont les plus grandes difficultés auxquelles vous êtes confronté depuis le lancement du projet ?

Olivier Avez : Créer un magazine indépendant demande forcément beaucoup d’investissement personnel.

Je m’occupe d’une grande partie du projet : la mise en page, le site internet, le blog, les échanges avec les photographes.

Il y a aussi la question des moyens, bien sûr, notamment pour l’impression du magazine papier, les abonnements à différents logiciels qui permettent justement la création et la mise en ligne du mag. Mais dès le départ, je savais que Positif, écrire avec la lumière serait avant tout une belle aventure humaine.

Heureusement, les retours des lecteurs, des photographes et l’énergie collective autour du magazine compensent largement les difficultés du quotidien.

SPF : À l’inverse, quel a été jusqu’à présent le moment le plus fort humainement dans cette aventure ?

Olivier Avez : Il y en a plusieurs, mais voir la réaction des photographes lorsqu’ils découvrent le magazine imprimé reste toujours un moment très fort. On sent qu’ils sont heureux de voir leur production présentée avec soin.

Et puis il y a tous les échanges autour du projet. Positif, écrire avec la lumière est devenu plus qu’un magazine. Il est devenu aussi un véritable collectif de passionnés.

SPF : Vous êtes vous-même photographe. Le regard de l’éditeur a-t-il changé votre propre manière de photographier ?

Olivier Avez : Oui, forcément, je prends davantage de recul. Je regarde désormais une photographie non plus seulement seule, mais comme faisant partie d’un ensemble.

Découvrir autant de travaux photographiques différents à travers Positif, écrire avec la lumière me nourrit énormément en tant que photographe.

D’une certaine manière, j’ai aussi mis ma propre photographie en pause pour me consacrer pleinement au magazine. Mon énergie créative passe beaucoup par l’éditing, la mise en page, les échanges avec les photographes et la construction de ce projet.

SPF : Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui une crise de sincérité dans la photographie, notamment à travers la recherche permanente de visibilité sur internet ?

Olivier Avez : Oui, parfois, la recherche permanente de visibilité pousse souvent à produire, produire, produire… rapidement, avec un besoin d’efficacité immédiate.

Mais je pense heureusement que l’authenticité existe toujours. Je reste très sensible aux photographies dans lesquelles on sent une implication. Une photo honnête laissera toujours plus de trace qu’une image simplement faite pour le scroll.

SPF : Votre magazine semble privilégier les démarches sensibles plutôt que les tendances. Est-ce une forme de résistance éditoriale ?

Olivier Avez : Je ne sais pas si je parlerais de résistance. Disons plutôt que je fonctionne avant tout au ressenti.

Je ne cherche pas spécialement à suivre les tendances. Ce qui m’intéresse, ce sont les photographes qui développent une démarche personnelle et qui ont quelque chose à raconter.

SPF : Quel regard portez-vous sur la jeune génération de photographes qui émerge actuellement ?

Olivier Avez : Je la trouve très créative et très libre. Ce qui me touche surtout, ce sont les jeunes photographes qui développent un univers très personnel plutôt que de chercher à reproduire ce qui fonctionne déjà. Il y a là beaucoup de talents et une vraie liberté d’expression.

SPF : Enfin, si vous deviez résumer l’esprit de Positif, écrire avec la lumière en une seule phrase, laquelle choisiriez-vous ?

Olivier Avez : Positif, écrire avec la lumière, c’est avant tout une aventure humaine qui cherche à donner du temps, de la place et du sens au regard photographique.

En savoir plus sur Street Photography France

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture