Pierre Kacha : à la recherche des fragments de vie

À soixante-huit ans, Pierre Kacha s’est laissé happer par un univers qu’il observait déjà depuis toujours : celui de la rue. Curieux des gestes, des regards, des postures, il a trouvé dans la photographie un prolongement naturel de son attention aux autres. Longtemps, son appareil a simplement accompagné ses voyages, sans véritable direction. Jusqu’au jour où, en feuilletant ses images, il a compris que ce qui le touchait le plus n’était pas les paysages ni les monuments, mais les instants fugaces, les scènes anodines chargées d’histoires invisibles.

Depuis deux ans, il s’adonne à la photographie de rue avec passion. Sans chercher l’effet, ni la mise en scène, il tente de capter l’éphémère : une chevelure flamboyante emportée par le vent, un sourire inattendu, une complicité discrète. Pour lui, chaque cliché est une invitation à s’interroger sur la vie qui passe, sur la beauté discrète du quotidien et sur cette humanité qui se révèle quand on prend le temps de la regarder.

On pose les questions à Pierre …

Dans cette interview, Pierre Kacha partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Pierre Kacha : Je nourris depuis toujours une curiosité vive pour la société qui m’entoure. J’ai naturellement le regard attiré par les gens : leur manière de s’habiller, leurs attitudes, les émotions qui passent sur leurs visages, les situations parfois banales, parfois singulières dans lesquelles ils se trouvent, et l’histoire silencieuse qu’ils semblent porter.

Pourtant, ce n’est que tardivement que j’ai découvert la photo de rue. J’ai aujourd’hui 68 ans et je m’y consacre, en dilettante mais avec passion, depuis environ deux ans. La photographie a longtemps accompagné mes voyages, mais sans démarche précise : je photographiais un peu de tout, sans vraiment savoir quel style me correspondait.

C’est presque par hasard que la photo de rue s’est présentée à moi. En revisitant mes clichés, je me suis rendu compte que ceux qui me touchaient le plus étaient toujours ceux pris sur le vif : des inconnus croisés au hasard, figés dans un moment qui éveillait une question, une émotion, une intrigue. Que pensaient-ils, à cet instant précis ? Quelle histoire se cachait derrière ce geste, ce regard, cette posture ?

Depuis quelque temps, je me suis ‘redéfini’ comme photographe de rue, et essaye de consacrer plus de temps à figer des fragments de vie et à observer le quotidien avec un œil attentif.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Pierre Kacha : Formellement depuis deux ans. Comme indiqué ci-dessus, le peu de photo que je faisais auparavant était très éparpillé et n’adhérait à aucune démarche spécifique.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Pierre Kacha : Autodidacte ; formations ponctuelles en ligne.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Pierre Kacha : Ricoh GRIII. Objectif fixe 18mm (équivalent 28mm) f 2.8

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Pierre Kacha : J’aime beaucoup le RICOH ; il convient tant au style de photo que j’applique. J’aurais souhaité que l’écran soit orientable afin de pouvoir cadrer sans devoir diriger directement l’objectif vers le sujet.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Pierre Kacha : Mon approche est réactive dans environ 80 % des situations, et plus délibérée et réfléchie dans les autres cas. Je suis constamment en quête d’instants saisis sur le vif. Comme je me déplace beaucoup pendant mes séances de prise de vue, je me retrouve souvent confronté à des situations où je dois déclencher en une fraction de seconde, sans véritable temps de réflexion ni de préparation. Dans la grande majorité des cas (disons 99 %), le résultat ne reflète pas l’émotion ou la sensation que j’ai perçue au moment précis de la scène.

J’utilise le mode rafale pour ne pas rater ces instants fugaces, mais il me pousse parfois à « tenter ma chance » plutôt qu’à anticiper, me repositionner ou chercher une perspective plus adaptée. C’est pourquoi j’admire profondément les photographes d’hier (et beaucoup d’aujourd’hui) qui, avec leurs appareils argentiques, n’avaient pas le « luxe » de multiplier les déclenchements et de croiser les doigts pour que la photo réussisse. Ils devaient réfléchir davantage avant chaque prise, ce que j’essaie moi-même de faire, avec plus ou moins de succès.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Pierre Kacha : Je n’ai pas vraiment de références précises et je ne retiens pas toujours les noms des photographes dont j’admire les images. Leur travail m’instruit discrètement, en me faisant remarquer des détails ou des instants auxquels je n’avais pas pensé.

Mon approche reste très spontanée et éclatée. Je ne sais pas si cela peut être qualifié de « style », et je ne prétends pas créer quelque chose de vraiment original. Je photographie surtout pour observer, comprendre et apprécier ce qui se passe autour de moi, sans plan préétabli ni prétention artistique.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Pierre Kacha : Cette photo a été prise il y a plus de dix ans, mais elle reste ma préférée. Elle m’invite à m’arrêter un instant et à imaginer des histoires : peut-être que la dame qui grimpe les escaliers si rapidement est pressée de retrouver son amoureux dans l’un de ces appartements chics du 16ᵉ… ou, qui sait, se dépêche-t-elle simplement pour attraper le métro et ne pas être en retard au travail !

Ce qui me touche particulièrement dans cette image, c’est la couleur foudroyante de sa chevelure rousse animée par sa course et qui danse dans l’air. J’ai légèrement retouché la photo pour accentuer la grisaille de la journée et des environs, mais je n’ai pas du tout modifié ses cheveux, qui ressortent avec force et contrastent magnifiquement avec la neutralité du lieu. Ce contraste nourrit l’interprétation que je me fais du moment – ces retrouvailles pressées, cette énergie fugace – et illustre parfaitement ce que j’aime dans la photographie de rue : capturer des instants où le mouvement et l’émotion se rencontrent de manière inattendue. Malheureusement je ne réussis de telles photos que si rarement.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Pierre Kacha : Mon objectif est de capter des moments fugaces qui suscitent une émotion chez le spectateur, qui l’invitent à s’interroger sur la situation, les émotions du sujet, les défis qu’il traverse ou les joies qu’il ressent. Je cherche également à saisir l’action en plein mouvement.

Ces aspirations sont particulièrement difficiles à réaliser : les instants sont souvent éphémères, et je les manque la plupart du temps, surtout parce qu’il m’importe que la photo soit aussi esthétiquement réussie — bien cadrée, exempte de distractions visuelles, etc. Mais ma timidité joue souvent contre moi, me retenant d’appuyer sur le déclencheur.

J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir pour gagner en confiance, pour lever mon appareil vers un sujet qui correspond à mes critères et pour me rapprocher davantage de lui.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Pierre Kacha : J’ai pris la photo d’une dame, dans la quarantaine, assise aux côtés de sa maman octogénaire, en train de lécher un cornet de glace. La photo n’a rien d’esthétique au sens classique, mais elle m’émeut profondément. Elle me semble refléter le cycle perpétuel de la vie : la fille assume à présent le rôle de maman, assise auprès de sa propre mère qui, comme un enfant, savoure son cornet de glace en oubliant le monde qui l’entoure. L’adulte redevenu enfant, protégé par son propre enfant et par la tendresse qui traverse les générations.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Pierre Kacha : Ma timidité me retient souvent de me rapprocher des sujets, ce qui m’amène à recadrer les images ou à photographier les gens de loin. Il m’arrive parfois de demander la permission, mais c’est rare, car cela fait perdre à la photo son caractère spontané. Parfois, je me contente de sourire aux personnes que je photographie pour rester discret et respectueux.
Dans mon expérience, rares sont ceux qui réagissent ou objectent à la prise de vue. Mais lorsque cela arrive, je n’hésite pas à m’excuser et, si nécessaire, à supprimer la photo.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Pierre Kacha : Rarement. Je me suis toujours excusé et j’ai tout de suite supprimé les photos.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Pierre Kacha : Le monde évolue autour de toi inconscient de ta présence ; chacun est pris par ses pensées, ses activités, ses soucis… rares seront les occasions où tu seras remarqué. N’hésite donc pas à appuyer sur l’obturateur, à te rapprocher de ton sujet, et à t’aventurer.
Maintiens une certaine éthique (je ne photographie jamais les gens qui sont dans le besoin ou qui paraissent être dans des situations précaires).
Mais, avant tout, vise à définir ta signature visuelle – ce n’est pas facile (je n’ai toujours pas trouvé la mienne ou, pour être plus exact, je sais vers quelle signature visuelle j’aspire, mais n’arrive pas encore à la réaliser).

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Pierre Kacha : Il m’est difficile de répondre à cette question car le champ de la photographie de rue est si vaste. Certains styles sont très géométriques et contrastés (e.g., Alan Schaller), d’autres sont riches de moments candides qui ne se répéteront jamais (e.g., Joel Meyerowitz), enfin d’autres sont surtout encadrés par des éléments géométriques (e.g., Fan Ho).

Il faut donc commencer par se choisir un style qui corresponde à ta personnalité, à l’image que tu as de toi-même mais aussi de celle que tu tiens à exprimer. La créativité proviendra ensuite par le moment qui est capté, car en approfondissant un (ou plusieurs) style du champ de la photographie de rue, tu apprendras à éviter les clichés (e.g., réflexion dans une flaque d’eau de l’image d’un passant), ainsi que les coquilles (e.g., membres tronqués) et à te démarquer des images communes pour aboutir à des images uniques.
J’avoue que j’ai un mal fou à déterminer ma singularité et je pense que, en partie, c’est parce que je me suis lancé dans ce domaine un peu tard dans la vie, car le temps est ton allié (plus tu prends de photos et plus tes chances s’améliorent de former un ensemble de photos qui t’est uniquement singulier).

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Pierre Kacha : Depuis deux mois, je me consacre à photographier les garçons et les filles de café. Je choisis le noir et blanc très contrasté pour mieux les mettre à l’honneur. Leur métier est exigeant, mais ce qui m’attire surtout, c’est la grâce avec laquelle ils se déplacent dans des espaces exigus, portant de lourds plateaux avec une aisance presque chorégraphique. C’est cette élégance discrète, quotidienne, que j’essaie de saisir et de mettre en valeur.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Pierre Kacha : Non !

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Pierre Kacha : J’ai découvert SPF en fouinant sur l’internet.

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Pierre Kacha : J’adore admirer et apprécier le travail des autres. Ça me permet de progresser mais aussi de gagner plus de confiance en mon travail. Ça m’inspire aussi à identifier des projets photographiques. Ceci dit, j’avoue que je ne me retrouve pas dans Discord où je suis submergé par les nombreux échanges.

SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Pierre Kacha : Plus de contacts directs et/ou voyages de groupe ?

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