Photographier sans bruit — Entretien avec Pascal Scudier

Il y a des photographes qui cherchent la rue.
Et puis il y a ceux qui la traversent longtemps avant de comprendre qu’ils étaient déjà en train de la photographier.

Chez Pascal Scudier, tout semble partir de là. D’une attention discrète portée aux choses ordinaires : des façades, une lumière de fin d’après-midi, des silhouettes qui coexistent sans vraiment se rencontrer. Membre de Street Photography France, il construit une photographie qui refuse l’agitation et les effets trop visibles.

Son regard ne cherche pas à prouver quelque chose. Il avance plus lentement. On sent dans ses images une relation presque silencieuse à l’espace urbain, comme si chaque photographie naissait d’un équilibre fragile entre présence et distance.

Au fil des années, sa pratique s’est épurée. Moins de narration, moins de démonstration aussi. Ce qui reste, ce sont des formes, des tensions discrètes, des couleurs parfois très simples, mais capables de transformer un instant banal en une image qui continue de résonner après coup.

Dans cet entretien, Pascal Scudier parle surtout d’attention. De cette nécessité de continuer à voir, même dans des lieux que l’on connaît par cœur. Et peut-être que sa photographie raconte précisément cela : apprendre à regarder le quotidien comme s’il pouvait encore nous surprendre.

On pose les questions à Pascal

Dans cette interview, Pascal partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je n’ai pas vraiment “découvert” la photographie de rue d’un coup. Elle s’est installée progressivement, presque naturellement. J’ai toujours été attiré par les ambiances urbaines, les façades, les détails du quotidien, tout ce qui compose la ville sans forcément se remarquer.

Au début, je photographiais sans mettre de mot dessus. Puis en regardant le travail de certains photographes, j’ai compris que cette manière de regarder le réel, sans mise en scène, faisait partie d’une démarche plus large. La rue n’était pas un sujet en soi, mais un terrain d’observation.

Aujourd’hui encore, je ne cherche pas forcément des scènes spectaculaires. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui est déjà là : une lumière, une couleur, une forme, un équilibre fragile. La photographie de rue est devenue pour moi une manière de ralentir et de regarder autrement ce que je traverse chaque jour.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je pratique la photographie depuis plusieurs années, mais la photographie de rue s’est imposée plus clairement dans mon travail avec le temps.

Ce n’est pas une discipline que j’ai abordée frontalement dès le départ. Elle s’est construite progressivement, au fil de mes sorties, de mes images, et surtout de mon regard qui a évolué.

Aujourd’hui, elle fait partie intégrante de ma pratique quotidienne. Je photographie très régulièrement, souvent dans les mêmes espaces, en laissant le temps faire son travail. Il ne s’agit pas de chercher à produire, mais de rester disponible à ce qui peut apparaître.

Avec le recul, je dirais que ce n’est pas tant une question de durée qu’une question d’attention. C’est quelque chose qui se construit dans le temps, lentement.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Pascal Scudier : Je suis autodidacte. Je n’ai pas suivi de formation académique, mais j’ai appris en pratiquant, en observant et en regardant beaucoup de photographies.

Avec le temps, j’ai compris que l’essentiel ne se jouait pas dans la technique, mais dans la manière de voir. La technique est importante, bien sûr, mais elle vient après. Ce qui compte, c’est le regard, la cohérence, et la capacité à reconnaître ce qui fait une image.

Je me suis construit en expérimentant, en me trompant aussi, et en affinant progressivement ce qui me correspond. Aujourd’hui, je continue à apprendre de la même manière : en photographiant, en regardant le travail des autres, et en essayant de rester le plus honnête possible dans ma démarche.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?

Pascal Scudier : J’utilise principalement des appareils compacts ou hybrides, que je peux emporter facilement avec moi. J’alterne aujourd’hui entre différents boîtiers selon les situations, mais toujours avec la même idée : rester léger et discret.

Je travaille essentiellement avec des focales comprises entre 35 mm et 85 mm. Ce sont des focales qui correspondent naturellement à ma manière de voir, sans déformation, et qui me permettent de rester à une certaine distance tout en gardant une lecture claire de la scène.

Avec le temps, j’ai utilisé différents systèmes, cherchant surtout à comprendre ce qui me convenait vraiment. Aujourd’hui, le matériel est devenu secondaire. Ce qui compte, c’est qu’il ne soit pas un frein, qu’il s’efface au profit de l’observation.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Pascal Scudier : Je n’ai pas un équipement préféré au sens strict, mais il y a un appareil vers lequel je reviens naturellement : le Leica Q3 43.

Ce n’est pas seulement une question d’objet ou de marque, mais plutôt de sensation. C’est un appareil simple, direct, qui me permet de me concentrer sur l’essentiel. La focale de 43 mm correspond très bien à ma manière de voir, elle offre un équilibre naturel, ni trop proche ni trop distant.

Ce que j’apprécie particulièrement, c’est cette impression de fluidité dans l’utilisation. L’appareil se fait vite oublier, et laisse place à une approche plus intuitive. Il accompagne le regard sans le perturber.

Avec le temps, je me rends compte que ce n’est pas tant l’équipement qui compte, mais la relation que l’on développe avec lui. Et celui-ci s’inscrit aujourd’hui assez naturellement dans ma pratique.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je ne sais pas si je peux parler de style au sens affirmé, mais il y a une direction qui s’est dessinée avec le temps.

Je suis attiré par les formes simples, les couleurs, les jeux de lumière, et tout ce qui structure l’espace urbain. Je m’intéresse souvent à des scènes très ordinaires, sans événement particulier, où l’équilibre se fait presque silencieusement.

Il y a peu de narration dans mes images. Je ne cherche pas à raconter une histoire évidente, mais plutôt à proposer une lecture ouverte. Une image qui repose sur une tension, une composition, ou une sensation.

Avec le temps, mon travail est devenu plus épuré. J’essaie d’enlever plutôt que d’ajouter, de me rapprocher de quelque chose de plus direct, presque minimal, tout en restant ancré dans le réel.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Pascal Scudier : Oui, bien sûr, mais plus que des noms précis, ce sont des approches qui m’inspirent.

Je suis sensible aux photographes qui savent travailler avec le quotidien, sans chercher à le transformer. Ceux qui trouvent une forme de justesse dans des scènes simples, parfois presque insignifiantes en apparence.

Certains photographes comme Stephen Shore ou Joel Meyerowitz m’ont marqué par leur rapport à la couleur et à l’espace. J’apprécie aussi des approches plus européennes, plus silencieuses, où l’image repose davantage sur une tension ou une présence discrète que sur un événement.

Cela dit, j’essaie de ne pas trop m’attacher à des références précises. L’inspiration est importante, mais elle ne doit pas prendre le dessus. Avec le temps, je cherche surtout à développer une écriture plus personnelle, en restant au plus proche de ce que je vois et ressens.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Pascal Scudier : Cette image a été prise le long d’une promenade en bord de Loire, dans un moment très simple du quotidien.

Rien ne s’est vraiment “passé”. Les personnes marchaient, chacune dans son rythme, sans interaction particulière. Ce qui m’a intéressé, c’est la manière dont elles occupaient l’espace, la distance entre elles, et l’équilibre qui s’est créé naturellement dans le cadre.

Je me suis placé derrière elles, en accompagnant le mouvement, sans chercher à intervenir. L’image s’est construite dans cette continuité, presque silencieusement.

Ce que j’aime dans cette photographie, c’est qu’elle ne raconte pas une histoire précise. Elle repose plutôt sur une sensation de circulation, sur une cohabitation de présences dans un même espace.

C’est une image très simple, mais elle correspond assez bien à ce que je cherche : quelque chose de juste, sans effet, où le regard peut rester ouvert.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Pascal Scudier : Le principal défi, pour moi, est de rester attentif dans des espaces que je connais bien.

Je photographie souvent dans les mêmes lieux, et le risque est de ne plus voir, de passer à côté de ce qui fait pourtant la richesse du quotidien. Il faut constamment réapprendre à regarder, à ralentir.

Il y a aussi une forme d’exigence personnelle qui s’installe avec le temps. On devient plus sélectif, plus attentif à la justesse d’une image. Cela peut être à la fois stimulant et parfois frustrant.

Enfin, il y a la question de la cohérence. Essayer de construire quelque chose qui tient dans la durée, sans se répéter, sans céder à la facilité. C’est un travail lent, qui demande de la patience.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je n’ai pas une expérience spectaculaire en tête, mais plutôt une accumulation de moments très simples.

Ce qui me marque le plus, ce sont ces instants où tout s’aligne sans prévenir. Une lumière particulière, une présence, une composition qui se met en place presque naturellement. Ce sont des moments très discrets, mais qui laissent une trace.

Je me souviens surtout de cette sensation : être là au bon moment, sans l’avoir cherché. C’est assez rare, et c’est ce qui rend la pratique toujours vivante.

Finalement, ce que je retiens, ce n’est pas un événement précis, mais cette capacité de la photographie à révéler quelque chose dans des situations ordinaires.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue ?

Pascal Scudier : C’est une question importante, et je pense qu’elle repose avant tout sur une forme d’attention et de respect.

Je photographie dans l’espace public, mais cela ne veut pas dire que tout est photographiable. J’essaie d’éviter les situations qui pourraient mettre quelqu’un mal à l’aise ou porter atteinte à une certaine intimité.

Je privilégie souvent des scènes où la présence humaine reste discrète, ou intégrée dans un ensemble plus large. Et lorsque je sens qu’une image peut poser question, je préfère m’abstenir.

Il n’y a pas de règle absolue, mais plutôt une forme de responsabilité personnelle. Avec le temps, on développe une sensibilité à ces situations, et on apprend à faire des choix.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Pascal Scudier : Oui, cela arrive, même si ce n’est pas fréquent.

Dans ces moments-là, le plus important est de rester calme et transparent. Si une personne s’interroge ou se sent concernée, je prends le temps d’expliquer ma démarche simplement.

Il m’est déjà arrivé de supprimer une image sans hésiter. Pour moi, une photographie ne vaut pas un conflit ou un malaise.

Ces situations font partie de la pratique, et elles permettent aussi de mieux comprendre les limites à ne pas franchir.

 

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je dirais de commencer simplement, sans chercher à produire des images “réussies” à tout prix.

Il est plus important d’apprendre à regarder que de chercher à photographier. Prendre le temps d’observer, de comprendre comment une image se construit dans l’espace, comment la lumière agit.

Je conseillerais aussi de travailler régulièrement, dans des lieux familiers. Cela permet de développer une attention plus fine, plutôt que de chercher constamment du nouveau.

Et surtout, de ne pas se comparer trop vite. La photographie de rue demande du temps. Il faut accepter de se tromper, de douter, et de construire progressivement quelque chose de personnel.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Pascal Scudier : Je pense que la créativité ne se cherche pas directement. Elle se développe avec le temps, à travers la pratique et l’attention.

Ce qui me semble important, c’est de ralentir. Prendre le temps d’observer vraiment, sans chercher immédiatement à produire une image. La créativité vient souvent de là, de cette capacité à voir autrement ce que l’on connaît déjà.

Travailler dans des lieux familiers est aussi une bonne manière de progresser. Cela oblige à renouveler son regard, plutôt que de dépendre de la nouveauté.

Enfin, regarder le travail des autres est essentiel, mais sans chercher à reproduire. Il faut plutôt comprendre ce qui nous touche, et pourquoi.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Pascal Scudier : Je n’ai pas de projet défini au sens strict, mais plutôt une envie de continuer à structurer mon travail dans le temps.

J’aimerais développer des ensembles cohérents, des séries qui tiennent davantage par leur continuité que par des images isolées. Prendre le temps d’éditer, de faire des choix, de construire quelque chose de plus lisible.

Il y a aussi une envie de donner une autre forme à certaines images, peut-être à travers des supports imprimés ou des présentations plus construites.

Mais cela reste dans une approche assez ouverte. Je préfère laisser les choses se faire progressivement, en restant fidèle à ma manière de travailler.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Pascal Scudier : C’est quelque chose que je commence à envisager.

J’ai récemment eu l’opportunité d’exposer une sélection de mes images dans un cadre local, ce qui a été une expérience intéressante. Cela m’a permis de voir mon travail autrement, en dehors de l’écran.

Je reste ouvert à ce type de propositions, à condition qu’elles s’inscrivent dans une démarche cohérente avec mon travail.

Pour l’instant, je continue surtout à construire, à photographier régulièrement, et à laisser le temps faire évoluer les choses.

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