Photographier avec discrétion, respect et distance. Denis Guillaume
Il a découvert la photographie de rue avec Doisneau, puis Willy Ronis et les humanistes, au gré des balades et des voyages. Le contact avec les autres lui est difficile : il photographie donc à distance, le plus discrètement possible, ces dernières années surtout à l’iPhone. Depuis Lyon, il documente le street art et cherche dans la rue les signes d’une époque.
On pose les questions à Denis…
Denis Guillaume photographie la rue depuis Lyon, et il la photographie à distance. Il raconte ici ses débuts au fil des balades, sa dette envers la photographie humaniste, le street art qu’il documente depuis des années, et le paradoxe qui l’occupe : aller chercher les autres en images alors que les aborder lui coûte.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Denis Guillaume : Le premier photographe dont je me souviens est Robert Doisneau. Mes premiers pas en photographie se sont faits au gré des balades et des voyages, à l’époque de la création de Réponses Photo, un magazine qui a toujours porté un regard empathique sur la photographie de rue.
Ce qui m’attirait — sans véritable hiérarchie entre ces aspects — était la candeur, l’instant décisif, la documentation de la vie quotidienne, l’anecdote, l’humour et le témoignage. La photographie de rue me semblait capable de réunir toutes ces dimensions dans une seule image : elle permet de garder une trace d’une époque tout en laissant une place à l’imprévu et à la poésie du réel.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Denis Guillaume : Dès que j’ai eu un appareil, pendant mes études, je me suis frotté à la photographie de rue. Je me suis alors intéressé aux photographes français qui la pratiquaient, ou qui lui étaient associés : Robert Doisneau, bien sûr, mais surtout Willy Ronis et les autres représentants de la photographie humaniste.
J’avais déjà beaucoup de difficultés avec le contact humain, et je m’intéressais parallèlement au street art, que je commençais à documenter. Je parcourais notamment les rues de Paris à la recherche des pochoirs de Miss.Tic. Cette pratique n’est pas toujours considérée comme de la photographie de rue, mais, pour moi, toute photographie réalisée dans la rue avec l’intention de documenter un lieu, ses habitants, ses signes ou une époque participe de cette démarche.
Après une longue pause, au moment du passage de l’argentique au numérique, je me suis remis plus intensivement à la photographie, d’abord avec une orientation davantage tournée vers le portrait. Mes premières tentatives de prise de contact ont été difficiles et cela m’a refroidi. Pourtant, mon intérêt pour la photographie de rue est resté intact : j’ai continué à suivre les photographes, célèbres ou moins connus, à faire périodiquement quelques images incluant des personnes, et à documenter le street art — désormais surtout à Lyon.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Denis Guillaume : Je suis entièrement autodidacte. Mon apprentissage est passé par beaucoup de lectures, beaucoup de pratique, la fréquentation de nombreux clubs photo — souvent avec des responsabilités au sein de ceux-ci — et les rencontres avec d’autres photographes.
C’est une passion assez envahissante, qui s’exprime aussi par une bibliophilie photographique, avec des piles de livres à lire, et par une iconomécanophilie assumée : j’accumule les appareils, mais surtout j’essaie de les pratiquer et de comprendre ce qu’ils apportent à ma manière de voir.
Avec le numérique, je me suis également remis intensivement à l’argentique et à l’apprentissage du laboratoire : développement et tirage. Cette pratique reste encore marginale dans ma photographie de rue, mais elle nourrit mon regard. Je commence notamment une série de portraits carrés, posés, au moyen format.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Denis Guillaume : J’expérimente beaucoup avec les différents appareils que je possède. Comme j’ai beaucoup de mal avec le contact humain, je recherche plutôt la discrétion et une présence aussi peu intrusive que possible.
Ces dernières années, l’essentiel de mes photographies de rue a été réalisé avec un iPhone. Cet outil discret et toujours disponible correspondait bien à ma manière de travailler, même s’il a aussi pu m’attirer quelques ennuis, sur lesquels nous reviendrons plus loin.
En ce moment, je commence à adopter davantage le Ricoh GR III, que je possède depuis quelque temps mais avec lequel j’avais eu du mal à trouver mes habitudes. J’ai également un Ricoh R1s et un Ricoh GXR — cet étonnant « ovni » de Ricoh — que j’avais achetés, eux aussi, avec la photographie de rue en tête.
Pour ma série de portraits posés, j’utilise essentiellement un Rolleiflex 3.5A du début des années 1950. Je reste néanmoins ouvert à d’autres appareils : les télémétriques à vis constituent par exemple un coup de cœur récent, que j’espère exploiter davantage dans la rue à l’avenir.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Denis Guillaume : Aujourd’hui, mon équipement préféré est le duo formé par le Ricoh GR III et le Rolleiflex. Le premier répond à mon besoin de discrétion, de légèreté et de disponibilité : il accompagne facilement la marche et permet de photographier sans transformer la présence du photographe en événement. Le second m’intéresse pour une pratique plus lente, plus posée et plus attentive, notamment dans le cadre de portraits.
L’un de mes défis est aussi d’utiliser réellement ma collection d’appareils en photographie de rue : les sortir un à un, les emmener dans des situations concrètes et découvrir ce que chacun peut m’apporter. Chaque appareil impose un rythme, une distance et une manière de composer différente ; j’essaie de considérer cela comme une contrainte créative plutôt que comme une simple variation matérielle.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Denis Guillaume : Je n’ai pas encore le sentiment d’avoir un style établi à proprement parler. Ma pratique se situe aujourd’hui entre plusieurs directions. Il y a d’abord un aspect documentaire, notamment dans mon travail sur le street art. J’aimerais aussi documenter davantage la rue elle-même, et en particulier sa diversité : les apparences, les métiers, les usages, les habitudes et les manières d’habiter l’espace urbain.
On m’encourage souvent à employer davantage l’argentique pour la photographie de rue. Cette perspective m’attire, mais je ne me sens pas encore suffisamment sûr de moi pour en faire mon médium principal dans ce domaine, en dehors des portraits posés. J’essaie donc d’avancer progressivement, en laissant mon style se construire par la pratique plutôt qu’en cherchant à l’imposer artificiellement.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Denis Guillaume : Ma référence majeure est Willy Ronis, à la fois excellent photographe et excellent pédagogue. Son regard profondément humain, attentif aux gestes ordinaires comme aux grands moments de la vie collective, reste pour moi une source d’inspiration constante. Je suis également très attaché aux photographes humanistes français, ses contemporains et ses consœurs.
J’aime beaucoup les photographes qui documentent leur ville et rencontrent les personnes qui l’habitent : Brandon Stanton, avec Humans of New York ; Kenneth Wajda, notamment pour ses portraits réalisés au Rolleiflex ; et, dans une approche plus actuelle, JB Pellerin ainsi que d’autres auteurs qui travaillent dans cette proximité avec les habitants. Passer moi-même à l’acte demeure beaucoup plus difficile, mais leur travail nourrit mon envie de progresser.
Enfin, il y a Vivian Maier. J’ai eu la chance de suivre sur Flickr les groupes dans lesquels John Maloof a publié les premiers scans issus de sa découverte, demandant alors presque naïvement si ces photographies étaient bonnes. La claque a été monumentale. Depuis, je garde une grande affection pour Vivian Maier, pour le mystère qui entoure son parcours autant que pour la puissance, l’étrangeté et la liberté de ses images.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Denis Guillaume : L’une de mes photographies de rue préférées a été réalisée à Lisbonne. Elle montre un couple dans un moment de tendresse. J’ai photographié la scène à distance, précisément pour ne pas interférer avec leur intimité ni rompre ce qui se jouait entre eux.
Cette image m’évoque beaucoup de choses : la douceur d’un geste partagé, la place de l’amour dans l’espace public, mais aussi le rôle du photographe face à une scène qui ne lui appartient pas. Elle est, pour moi, une tentative de garder la trace d’un instant sans le perturber. C’est sans doute ce qui explique l’attachement que je lui porte : elle rejoint à la fois mon intérêt pour les relations humaines et mon besoin de photographier avec discrétion, respect et distance.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Denis Guillaume : Mon principal défi est le contact avec les autres. Ces difficultés sont d’autant plus importantes que je suis sur le spectre de l’autisme, avec un diagnostic tardif de trouble du spectre de l’autisme sans déficience intellectuelle.
Il y a là un paradoxe : aborder quelqu’un est une source d’anxiété, mais je ressens malgré tout le besoin de photographier les autres. Peut-être est-ce justement une manière d’essayer de tisser un lien avec le monde et avec les personnes qui l’habitent.
Cette difficulté influence concrètement ma manière de photographier. J’ai tendance à réaliser des cadrages plus larges ou à utiliser des focales plus longues que ne le suggère une certaine tendance actuelle, souvent tournée vers la proximité et les focales courtes. Ce n’est pas seulement une limite : c’est aussi une contrainte qui participe à la construction de mon regard.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Denis Guillaume : J’ai vécu une mésaventure assez douloureuse à la suite d’une confrontation avec des serveurs. La situation a dégénéré jusqu’à entraîner des menaces physiques, l’intervention de la police et, de leur part, une forme de leçon de morale.
Cet épisode m’a marqué, mais il m’a aussi conduit à réfléchir plus sérieusement aux responsabilités du photographe de rue, à la perception parfois très différente qu’une personne peut avoir de l’acte photographique, et à la nécessité de savoir désamorcer une situation. J’ai pris le temps de décortiquer cet incident sur mon blog, en essayant de l’analyser avec le plus d’objectivité possible. Je renvoie les personnes intéressées à cet article : Denis GUILLAUME: Droit de faire des images, droit à l’image : ce qu’un incident de rue peut nous apprendre .
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Denis Guillaume : C’est une question difficile, car elle oblige chacun à définir ses propres limites : où commence l’éthique personnelle, quelle déontologie peut-on adopter dans la photographie de rue, et comment respecter les personnes sans renoncer à la liberté de documenter la vie publique ?
Ce qui me dérange le plus, à la fois comme photographe et comme personne photographiée, est l’interruption : interrompre quelqu’un dans son activité, ou être soi-même interrompu sans l’avoir souhaité. Je préfère donc photographier sans interférer avec la scène, et être photographié de la même manière. Cette approche s’inscrit, à mes yeux, dans une certaine tradition de la photographie de rue française, notamment chez Doisneau ou Cartier-Bresson, même si elle peut être mal comprise ou mal interprétée aujourd’hui.
Ma première limite est le cadre légal, mais il ne suffit pas à répondre à toutes les situations. Je veille également à ne jamais verser dans le harcèlement. Si une personne exprime, même discrètement, un refus ou un désaccord, il m’est presque impossible de poursuivre. Je n’envisagerais de faire une image malgré une opposition que dans le cas exceptionnel d’un véritable enjeu de témoignage, par exemple face à un événement grave où l’intérêt d’informer dépasse l’acte photographique individuel.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Denis Guillaume : Cette question rejoint l’expérience évoquée précédemment. La confrontation avec des serveurs, qui a nécessité l’intervention de la police, m’a appris qu’une photographie réalisée de bonne foi peut être perçue de manière très différente par les personnes présentes.
Depuis, j’essaie avant tout de ne pas alimenter l’escalade : rester calme, expliquer ma démarche lorsqu’un échange est possible, écouter les objections et renoncer à l’image si la situation devient trop tendue. Cette expérience a renforcé ma prudence, mais elle ne m’a pas fait renoncer à la photographie de rue. Elle m’a plutôt conduit à mieux réfléchir à la manière dont je souhaite la pratiquer : avec discrétion, respect et attention au contexte.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Denis Guillaume : Je conseillerais d’abord d’enrichir sa culture photographique. Il faut découvrir les grands noms du genre, français bien sûr, mais aussi les auteurs étrangers, notamment américains, japonais et britanniques. Explorer d’autres domaines de la photographie est tout aussi utile : le portrait, le documentaire, le paysage, la photographie de mode ou l’architecture peuvent nourrir le regard et ouvrir de nouvelles pistes.
Suivre des photographes qui pratiquent aujourd’hui, y compris au sein de communautés telles que Street Photography France, permet de voir des démarches très diverses et de mieux comprendre ce qui est possible sur le terrain. Il est également important de connaître le cadre légal : le droit à l’image, bien sûr, mais aussi le droit de photographier dans l’espace public. Cette liberté doit être comprise, défendue et exercée avec responsabilité.
Enfin, pour les personnes qui ressentent de l’anxiété, je recommande de sortir à plusieurs au début. Photographier avec d’autres peut aider à franchir le pas, à observer les différentes manières de travailler et à gagner progressivement en confiance.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Denis Guillaume : Je crois beaucoup à l’intérêt des contraintes choisies. Pour une sortie, on peut se fixer un objectif précis et partir presque comme pour une chasse au trésor : rechercher une couleur, une forme, une situation, une ombre, un type de geste, un rapport entre les personnes et les affiches, ou une ambiance particulière.
Il est également utile d’expérimenter : changer de focale, choisir un appareil différent, travailler en noir et blanc, essayer l’argentique, s’imposer un format carré ou revenir régulièrement dans le même quartier. Ces contraintes obligent à regarder autrement et permettent parfois de sortir de ses automatismes.
Enfin, reproduire temporairement le style ou la méthode d’un photographe que l’on admire peut être un excellent exercice. L’objectif n’est pas de l’imiter durablement, mais de comprendre concrètement ses choix : sa distance aux sujets, son cadre, sa lumière, ses thèmes et son rythme de travail. C’est souvent une manière féconde de découvrir ensuite sa propre voix.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Denis Guillaume : Je souhaite continuer à documenter la vie des rues de Lyon et de mes lieux de voyage. J’aimerais y observer plus attentivement les signes d’une époque, les évolutions de l’espace urbain, les usages, les rencontres et les formes de diversité qui s’y manifestent.
Je souhaite également poursuivre mon travail de documentation du street art, qui reste pour moi une manière très directe de suivre l’évolution d’une ville, de ses expressions populaires, de ses revendications et de ses imaginaires.
Enfin, l’un de mes projets est de réaliser davantage de portraits posés d’inconnus rencontrés dans la rue, notamment au moyen format, mais sans m’interdire d’autres médiums. C’est un projet ambitieux pour moi, car il suppose de travailler précisément sur cette difficulté du premier contact, tout en gardant une pratique respectueuse et sincère.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Denis Guillaume : Dans le domaine précis de la photographie de rue, je ne considère pas encore que mon corpus soit suffisamment conséquent ou suffisamment cohérent pour une exposition personnelle. Je préfère poursuivre le travail, photographier davantage et prendre le temps d’éditer les images avant de chercher à les montrer sous une forme aboutie.
Je pourrais néanmoins commencer par quelques expérimentations dans le cadre de l’exposition annuelle de mon club photo local. Ce serait une première occasion de confronter un petit ensemble d’images au regard du public, de recueillir des retours et de réfléchir à la manière de construire une présentation cohérente.


