Photographier à l’instinct. Jerome Verrier

Jerome Verrier est venu à la photographie de rue presque sans savoir que cela portait un nom : il a toujours aimé observer les gens, les attitudes, les petits détails et ces scènes ordinaires qui, le temps d’une fraction de seconde, deviennent presque extraordinaires. Autodidacte, nourri par l’esthétique des années 50 et 60 et par une masterclass avec David Ken, il photographie aujourd’hui au Leica Q3 43, après une période au M11 Monochrom. Il dit n’avoir pas de style bien défini et s’ennuyer dès qu’il s’impose un fil conducteur : ce qu’il cherche, c’est moins un lieu qu’un instant, une attitude, une lumière, parfois une simple coïncidence.

On pose les questions à Jerome…

Autodidacte, Jerome Verrier photographie la rue à l’instinct, au Leica Q3 43. Il raconte ici cette image prise sous des arcades, où une silhouette s’arrête devant une vitrine et donne soudain une autre dimension au décor ; la distance qu’il ne franchit pas volontiers dans la vie et que la photographie lui permet de tenir autrement ; et cette idée qu’on apprend surtout en regardant le travail des autres, parce que la rue, elle, n’explique rien et ne recommence jamais la scène.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Jerome Verrier : Je crois que je suis venu à la photo de rue assez naturellement, presque sans savoir au départ que cela portait un nom.

J’ai toujours aimé observer les gens, les attitudes, les petits détails et ces scènes ordinaires qui, pendant une fraction de seconde, deviennent presque extraordinaires. La rue est un formidable terrain pour cela : rien n’est écrit, rien n’est vraiment prévisible et tout peut disparaître l’instant d’après.

J’ai aussi toujours été très attiré par les photographes et l’esthétique des années 50 et 60, par cette manière de raconter une époque à travers des scènes simples du quotidien. C’est probablement ce qui m’a donné envie, à mon tour, de regarder la rue autrement.

Aujourd’hui, c’est finalement ce que je recherche lorsque je photographie : moins montrer un lieu que saisir un instant, une attitude, une lumière ou parfois simplement une coïncidence. Une petite histoire qui n’a existé que quelques secondes… et que la photographie permet de garder.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Jerome Verrier : J’ai du mal à mettre une date précise sur le début de ma pratique de la photo de rue. J’ai eu plusieurs périodes dans ma vie où j’ai flirté avec des appareils photo, parfois beaucoup, parfois moins, sans forcément chercher à mettre une étiquette sur ce que je photographiais.

Avec le recul, je me rends compte que c’est surtout l’humain qui m’a toujours donné envie de déclencher. Les attitudes, les regards, les gestes, les rencontres improbables ou simplement quelqu’un qui, pendant quelques secondes, trouve naturellement sa place dans un décor.

C’est assez paradoxal d’ailleurs, parce que je ne suis pas forcément à l’aise pour aller vers les gens. La photographie me permet peut-être justement de franchir cette distance à ma manière : observer, attendre et saisir un instant sans nécessairement provoquer la rencontre.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Jerome Verrier : Je suis essentiellement autodidacte. Je n’ai jamais suivi de formation photographique à proprement parler, même si une MasterClass avec le talentueux David Ken m’a permis de faire quelques ajustements dans ma pratique et, surtout, de porter un regard différent sur certaines de mes habitudes.

Pour le reste, j’ai appris comme beaucoup : en pratiquant, en me trompant, en recommençant… et surtout en regardant.

Regarder le travail des autres photographes, essayer de comprendre pourquoi une image nous touche, pourquoi une composition fonctionne, observer une lumière, un cadrage, une attitude. Je pense qu’on apprend énormément de cette façon.

Et puis la rue est probablement l’une des meilleures écoles : elle ne vous explique rien, ne recommence jamais la scène et vous laisse rarement le temps de réfléchir très longtemps !

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Jerome Verrier : Aujourd’hui, j’utilise essentiellement un Leica Q3 43. J’aime sa simplicité, sa discrétion et cette focale de 43 mm qui me convient particulièrement bien dans la rue : suffisamment proche de ce que je vois, tout en m’obligeant à me placer et à composer.

Je ne peux pas non plus oublier ma période avec le M11 Monochrom. Une expérience assez particulière, avec un boîtier que j’ai adoré, mais aussi beaucoup plus exigeant pour moi. Le télémètre ne pardonne pas grand-chose et, à mon niveau, il m’arrivait parfois de rater techniquement une image que j’avais pourtant bien vue !

Plus récemment, j’ai investi dans un SL3-P. Par boulimie photographique, soyons honnête… Mais aussi avec l’envie de sortir un peu de mes habitudes, d’utiliser d’autres focales et d’aller chercher des images différentes.

Finalement, j’aime le beau matériel, je ne vais pas prétendre le contraire, mais une fois dans la rue j’essaie surtout de l’oublier. Le meilleur appareil reste celui qui ne m’empêche pas de voir ce qui se passe devant moi.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Jerome Verrier : Sans hésiter, mon fidèle Leica Q3 43 !

Compact, discret, rapide… son 43 mm colle parfaitement à ma façon de voir la rue. Avec lui, je ne réfléchis plus vraiment au matériel : je regarde, je cadre, je déclenche.

Il est devenu mon compagnon de virée, presque une extension de mon œil.

Et si je sors sans lui ? Je me sens nu comme un ver…

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Jerome Verrier : Pas simple… Je suis encore un peu trop immature… en photo, je parle ! … pour prétendre avoir un style bien défini.

J’ai toujours l’impression de partir dans tous les sens. Une lumière, un visage, une silhouette, une scène improbable… tout peut m’attirer.

Et dès que j’essaie de m’imposer un fil conducteur, je m’ennuie !

Alors mon style, finalement, c’est peut-être justement de ne pas trop en avoir. Photographier à l’instinct, selon l’humeur et ce que la rue décide de mettre devant moi.

Un joyeux bordel photographique finalement !

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Jerome Verrier : Oui, beaucoup ! Et justement parce qu’ils ont chacun leur propre personnalité et leur façon de raconter la rue.

J’aime beaucoup le travail de Sébastien Hirsch ou encore celui de Laurent Licari, mais je suis aussi régulièrement bluffé par les images de nombreux membres de Street Photography France.

Je regarde énormément ce que font les autres, pas pour copier, mais pour nourrir mon regard. Une image peut parfois te mettre une vraie claque… et te donner furieusement envie de ressortir ton appareil !

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Jerome Verrier : J’aime beaucoup cette photo parce qu’elle résume assez bien ce que je cherche dans la rue.

Sous ces arcades, j’ai d’abord été attiré par la lumière, les lignes et cette perspective presque sans fin. Puis la silhouette s’est arrêtée devant une vitrine et, d’un seul coup, le décor a pris une autre dimension.

J’aime cette présence humaine toute petite face à l’architecture, et surtout le mystère de la scène : on ne sait pas ce qu’elle regarde, ce qu’elle pense, ni pourquoi elle s’est arrêtée.

Finalement, l’histoire de cette photo appartient davantage à celui qui la regarde qu’à celui qui l’a prise… et ça me plaît bien.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Jerome Verrier : Le principal défi pour moi, c’est probablement cette frontière entre photographier et s’immiscer dans la vie de quelqu’un.

Aller vers la personne, demander son autorisation… ou justement ne pas le faire. Je ne suis pas toujours à l’aise avec cette intrusion et, paradoxalement, j’aime garder une certaine distance avec les personnes que je photographie.

Ne pas forcément communiquer laisse aussi une part de mystère. Je capture quelques secondes de leur vie sans connaître ni l’avant, ni l’après.

Et souvent, au moment de l’editing, je me surprends à regarder un visage et à imaginer son parcours, sa vie, ce qui l’a amené là à cet instant précis.

Finalement, cette distance qui me pose parfois problème est peut-être aussi ce qui me fascine le plus dans la photo de rue.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Jerome Verrier : C’était mi-octobre 2025, à la sortie du Salon de la Photo à la Villette, où j’étais allé m’en mettre plein la vue… et probablement quelques mauvaises idées en tête.

En marchant vers la Philharmonie de Paris à la recherche de reflets et de belles perspectives, je tombe sur THE scène : un jeune gars plutôt baraqué, allongé sur un muret, Paris en arrière-plan. Une 8.6 et son skate posés au sol, les dreads pendant de chaque côté, il regarde le ciel en fumant une roulée dont il souffle la fumée comme une cheminée d’usine.

Avec mon Q3, l’affaire aurait pris trois secondes.

Mais non… j’ai voulu faire le malin.

Je sors mon vieil Hasselblad de 1956 équipé de son dos numérique. Format carré, Biogon 38 mm, des milliers de pixels : dans ma tête, je tenais déjà mon chef-d’œuvre !

Évidemment, entre la visée par-dessus, les réglages et l’obturateur manuel, l’opération prend un peu de temps. Je cadre enfin… CLAC !

Il tourne la tête et me fixe.

Quelques secondes plus tard, la marmule est debout, me gratifie de noms d’oiseaux et envisage très sérieusement de mettre fin à la carrière de mon Hasselblad à coups de skateboard.

J’ai donc immédiatement effacé mon futur chef-d’œuvre.

Ce jour-là, je n’ai pas ramené la photo… Mais j’ai appris qu’en street, le choix du boîtier peut parfois avoir une influence directe sur l’espérance de vie du photographe !

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Jerome Verrier : C’est vraiment du cas par cas. La photo de rue se nourrit de spontanéité et, forcément, la frontière entre observer et être intrusif est parfois assez mince… et il m’arrive encore de la chercher !

J’ai néanmoins quelques limites. Je m’interdis de photographier un enfant de manière identifiable sans l’accord de ses parents. Je suis également très mal à l’aise avec la photographie de la pauvreté ou de personnes en situation de grande fragilité. J’ai toujours peur que l’image devienne plus spectaculaire qu’humaine.

Avant de déclencher, j’essaie donc de me demander ce que je photographie vraiment : une scène, une émotion, une lumière… ou simplement la vulnérabilité de quelqu’un.

Je n’ai certainement pas toujours la bonne réponse et, comme on l’a vu précédemment, ça dérape parfois un peu ! Mais je crois qu’en street, avoir un appareil photo entre les mains ne donne pas tous les droits.

Il faut savoir déclencher… mais parfois aussi savoir baisser l’appareil.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Jerome Verrier : Oui, forcément… et mon Hasselblad s’en souvient encore ! 😅

Plus sérieusement, une personne peut très bien accepter d’être photographiée, comme elle peut le vivre comme une intrusion.

Et dans ce cas, je ne cherche jamais l’affrontement.

Si quelqu’un m’interpelle, j’explique simplement ce qui m’a intéressé dans la scène ou pourquoi j’ai déclenché. Très souvent, quelques mots suffisent à désamorcer la situation.

Et si la personne ne veut vraiment pas être photographiée, je respecte son choix et j’efface l’image. Une photo, aussi bonne soit-elle, ne mérite pas de transformer une rencontre en conflit.

Avec le temps, j’apprends aussi à mieux sentir les situations… même si, manifestement, j’ai encore quelques progrès à faire !

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Jerome Verrier : Je ne suis pas certain d’être déjà suffisamment autonome pour donner des conseils.

Mais je dirais : sortez, marchez, regardez… et faites des photos.  Il faut apprendre à observer avant même de penser à déclencher, accepter de rater des images et surtout ne pas chercher immédiatement à avoir un style. Il viendra… enfin j’espère !

Regardez aussi énormément le travail des autres, pas pour le reproduire, mais pour comprendre pourquoi certaines images vous touchent.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Jerome Verrier : Être curieux ! Sortir de ses habitudes, changer de quartier, de focale, de lumière…

et parfois même photographier des choses qu’on pensait ne pas aimer.

Je crois aussi qu’il faut regarder ailleurs que dans la photographie : le cinéma, la peinture, le graphisme, l’architecture, la musique… tout peut nourrir notre façon de voir. l’actualité plus que jamais peut être source d’inspiration et obliger à penser autrement.

Ne pas partir avec une image déjà toute faite dans la tête. Personnellement, dès que je m’impose un thème ou un fil conducteur, je m’ennuie assez vite.

Je ne sais pas comment fonctionnent les autres photographes, mais j’ai l’impression aussi que comme pour une écrivain ou un illustrateur, parfois c’est page blanche.

Personnellement j’aime me perdre, observer et laisser la rue me surprendre.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Jerome Verrier : Mon activité de chef d’entreprise me laisse malheureusement trop peu de temps pour cette passion.

Mon premier projet est donc assez simple : réussir progressivement à me libérer du temps. Du temps pour partir sans forcément savoir où je vais, marcher, observer, photographier… et rentrer parfois avec trois images, parfois avec aucune.

Je n’ai pas encore de grand projet photographique précisément défini. j’aime simplement profiter de ces moments rares et précieux.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Jerome Verrier : Si l’occasion se présente, pourquoi pas ! L’idée me plaît forcément.

Encore faut-il que j’aie suffisamment de matière à montrer et, surtout, que je sois assez satisfait de mes images pour avoir envie de les accrocher sur un mur ou de les voir imprimées.

Je suis probablement mon premier critique… et pas toujours le plus tendre !

Alors aucune urgence. Je préfère laisser les images s’accumuler, mon regard évoluer et attendre le moment où j’aurai vraiment quelque chose à raconter.

Et ce jour-là… oui, avec grand plaisir !

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