Patrick Affouard : La Passion retrouvée
On pose les questions à Patrick…
Dans cette interview, Patrick Affouard partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Patrick Affouard : D’abord à travers les ouvrages consacrés au travail de Robert Doisneau. C’était à une époque où internet et les réseaux sociaux n’existaient pas et les magazines photo étaient assez peu nombreux. Dans mon souvenir c’était une discipline plutôt confidentielle mais qui avait l’avantage de permettre de pratiquer la photo sans avoir des gros moyens ni d’être obligé de parcourir le monde.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Patrick Affouard : J’ai commencé à pratiquer à la fin des années 70 mais très vite j’ai dû mettre la photographie entre parenthèse pour des raisons professionnelles. Cette pause a duré presque une trentaine d’années. L’essor du numérique faisant je m’y suis remis il y a peut-être 15 ans maintenant sans être un stakhanoviste pour autant…
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Patrick Affouard : J’ai d’abord été au milieu des années 70, à 18 ans, assistant d’un photographe de mode et de beauté qui a signé de nombreuses publicités, pour des parfums notamment. Puis j’ai eu la chance d’effectuer mon service militaire en tant que photographe sur une base aéronavale où l’on m’a formé au reportage, à la photo aérienne et au laboratoire noir et blanc. Par la suite j’ai intégré un grand quotidien en tant que rédacteur et très vite le poids des mots a éclipsé le choc des photos…
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Patrick Affouard : Au tout début, j’ai commencé avec le Foca de mon grand-père puis un vieux Leica M d’occasion, très fatigué, équipé d’un 21 mm. Ces dernières années j’ai utilisé un Nikon D80 et divers petits appareils numériques. J’ai toujours un Canon Eos 5D mark II de 2012. Un très bon appareil avec lequel j’ai fait énormément de photos mais qui est très lourd et pas vraiment discret. Il me sert essentiellement pour le paysage ou quand j’ai besoin de focales longues. Aujourd’hui j’utilise un Fuji X 100 V. Il m’est aussi arrivé de m’essayer à la photo de rue avec une GoPro tenue dans le creux de la main en déclenchant au jugé et j’ai eu quelques bonnes surprises. En tous les cas question discrétion on ne fait pas mieux…
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Patrick Affouard : Pour l’instant je travaille avec mon petit Fuji X 100 V parce qu’il est léger et discret et que la qualité des images est vraiment bonne. Mais je pense monter en gamme avec un plein format comme le Leica Q3 et son 28 mm par exemple.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Patrick Affouard : La photo de rue est en mouvement perpétuel et il est parfois difficile de se définir ou de se reconnaître dans un tel foisonnement de styles et de courants. Je pense que mes photos sont empreintes d’humanité, de poésie aussi et d’humour parfois. J’essaie de privilégier la spontanéité, de saisir cet instant décisif qui est mon moteur. Alors si je devais définir mon style je le qualifierais d’inspiration humaniste, opportuniste et plutôt classique sans prétention aucune.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Patrick Affouard : Bien sûr, tous les grands maîtres du genre, Elliott Erwitt, Willy Ronis, Brassaï, Cartier-Bresson, Saul Leiter… Mais Robert Doisneau reste mon préféré.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Patrick Affouard : J’aime beaucoup la photo de ce jeune homme déguisé en marin distribuant des flyers à Time Square pour la pièce « La Cage aux folles » qui se jouait à Broadway. Quand il a vu que je le photographiais il a commencé à prendre la pose et à surjouer, m’entraînant dans une sorte de chorégraphie bon enfant. Après coup je me suis rendu compte que pratiquement toutes les personnes présentes sur cette photo me regardaient me contorsionner moi qui essaie toujours d’être le plus discret possible quand je photographie…
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Patrick Affouard : C’est d’abord d’arriver à sortir de ma zone de confort en osant aller vers les autres. Et de réussir à rentrer chez moi avec une photo qui raconte une histoire ou qui émeut, et qui ne soit pas seulement qu’une photo prise dans la rue…
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Patrick Affouard : Cette histoire m’est arrivée en 2013 alors que je travaillais à l’écriture d’un livre sur l’un des plus iconiques taxis new-yorkais dont la disparition venait d’être programmée. Je me promenais très tôt, un lundi férié, dans un Manhattan désert quand j’ai aperçu de loin un de ces taxis sur le toit, à l’angle de Park Avenue et de la 53e. Je n’en croyais pas mes yeux… Je me suis mis à courir sans réfléchir vers ce taxi et arrivé au milieu de cet immense carrefour, j’ai à peine eu le temps de prendre trois ou quatre photos que deux personnes venues de je ne sais où m’ont attrapé par les bras et m’ont fait quitter les lieux. J’étais tellement hypnotisé par cette épave de taxi que je n’ai pas vu tout de suite le chaos indescriptible qui régnait tout autour de moi : il y avait des gravats partout, des voitures de police détruites, criblées d’impacts de balles, deux autres taxis sur le toit, des gens immobiles un peu partout… Je venais de débarquer au beau milieu du tournage de la scène finale du film The Amazing Spider-Man 2 de Marc Webb. Heureusement les caméras n’étaient pas encore entrées en action !
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Patrick Affouard : Je suis quelqu’un de très respectueux, plutôt souriant, et je ne photographie jamais quelqu’un dans des conditions dégradantes ou une situation qui pourrait lui porter préjudice. Je n’ai encore jamais eu à effacer une photo, mais si quelqu’un me le demandait je le ferais non sans avoir auparavant justifié ma démarche et présenté mon travail.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Patrick Affouard : Oui j’ai connu une fois ce genre de situation. C’était une nuit, encore dans New York. Je photographiais la devanture illuminée d’un restaurant assez connu lorsqu’un type en costume a surgi de nulle part, a foncé sur moi en gesticulant et en vociférant. Il était complètement surexcité et je n’étais pas rassuré. Il hurlait que le propriétaire du restaurant ne voulait pas que l’on photographie son établissement, enfin c’est ce que j’ai cru comprendre. Alors je lui ai répété plusieurs fois en français que j’étais un touriste et que je ne comprenais pas ce qu’il disait… ça a fini par le décontenancer et, exaspéré par ce dialogue de sourds, il a tourné les talons. Et moi j’ai filé sans demander mon reste mais avec mes photos. La prochaine fois que je retournerai aux États-Unis je me renseignerai sur les lois ou les usages en vigueur là-bas en matière de droit à l’image des personnes et des bâtiments…
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Patrick Affouard : Le premier serait d’exercer son regard en s’entraînant à lire la rue, à anticiper les mouvements ou les trajectoires, avec ou sans appareil photo. La rue est un immense théâtre à ciel ouvert et les scènes s’y multiplient à l’infini. La matière est inépuisable même si les déceptions sont parfois grandes.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Patrick Affouard : Je ne sais pas, je pense plutôt être moi-même en demande. Mais visiter les expos ou les sites internet et s’intéresser à la littérature consacrée aux grands maîtres et à la photo dans son ensemble ne peut pas faire de mal… Tout comme parcourir les galeries des membres de SPF qui sont elles aussi très inspirantes.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Patrick Affouard : Rien d’arrêté pour l’instant, mais j’y travaille maintenant que j’ai du temps pour moi. Cela reste aujourd’hui l’un de mes principaux objectifs.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Patrick Affouard : J’ai découvert Street Photography France à travers ses concours et ses nombreuses publications sur les réseaux sociaux et cela m’a donné envie d’intégrer cette communauté qui me semble réellement bienveillante, prolifique et talentueuse.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Patrick Affouard : Cela permet de me sentir moins isolé, d’avoir des repères, de suivre l’évolution de la photo de rue et en même temps de me pencher sur la légitimité de mon travail et de progresser. Grâce à SPF je peux présenter plus largement un aperçu de ce travail, ce que je n’avais jamais vraiment fait auparavant.

