Paradigmes artificiels. Fred Jouaret
À partir d’une photographie réalisée à Marrakech, Fred Jouaret soumet l’intelligence artificielle à un jeu d’ambassadeurs virtuels : une image est décrite par une IA, puis recréée par une autre, avant que le cycle ne recommence.
De génération en génération, la scène documentaire glisse vers une vision de plus en plus lisse, souriante et stéréotypée. Les singularités disparaissent, tandis que surgissent logos, accessoires et marqueurs de « couleur locale ».
Cette expérience, menée sans assistance IA dans son écriture, interroge autant la technique que notre imaginaire collectif : que révèle la machine lorsqu’elle moyenne, polit et réassemble les images dont elle s’est nourrie ?
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De l’audace créative à la carte postale bardée de clichés
Pratiquant la photographie depuis cinquante ans, je suis à la fois ébahi et interloqué par l’avènement de la génération d’images par l’intelligence artificielle. Dans ma pratique courante, j’utilise avec parcimonie ce qui est intégré aux logiciels classiques tels que Lightroom ou Photoshop, où l’IA, de plus en plus présente, permet de gagner beaucoup de temps sur certaines opérations ou d’améliorer certaines images au niveau de la netteté ou du bruit, par exemple. Les évolutions de l’IA sont permanentes, y compris dans ces logiciels où il sera sans doute bientôt possible de générer une image à partir de la page blanche, ou de dicter un « prompt » — une requête — pour modifier une image comme on le souhaite sans toucher au moindre curseur, comme on peut déjà le faire avec les outils IA généralistes.
Faut-il craindre cette (r)évolution ? La rejeter, l’ignorer, l’utiliser ? Il y aura là un point de vue pour chaque photographe, suivant sa philosophie de l’image photographique et, bien sûr, de la place que tient la pratique photographique dans sa vie. Il y aura aussi un point de vue pour chacun en tant que citoyen, en fonction des enjeux sociétaux soulevés par le sujet.
Ce n’est pas le débat que je souhaite ouvrir ici. Il s’agit plutôt, sur la base d’une expérience pratique que j’ai menée récemment pour voir ce que l’IA nous proposait, de partager un constat et une réflexion sur la façon dont elle traite et restitue les données qu’on lui fournit — images et textes — pour nous proposer une réponse qui s’appuiera sur les quantités phénoménales d’informations qu’elle a déjà ingurgitées par ailleurs. Cette réflexion est autant sociologique que technique : que peut-on observer sur la forme et le fond de ce qui est restitué ?
Je serais ravi si vous pouviez me faire part d’autres observations et commentaires que ce travail vous inspire, ou simplement partager vos propres réflexions sur la relation photographie–IA en général.
Le jeu des ambassadeurs virtuels
Connaissez-vous le jeu des ambassadeurs, où un message est porté de bouche à oreille par une série de personnes successives et se trouve bien souvent, à la fin, sérieusement déformé ? J’y ai joué avec l’IA. Pour rendre à César ce qui lui appartient, je précise que j’ai repris cette idée d’un travail récent du photographe lyonnais Philippe Liev-Pourcelot, que je salue au passage.
J’ai d’abord fourni à une IA la photographie ci-dessous, accompagnée du prompt suivant : « Je suis un artiste visuel. Je dois fournir un prompt à une IA afin qu’elle génère l’image ci-jointe. Rédige ce prompt. »
Le point de départ : ma photographie (Marrakech, novembre 2025).
Voici la réponse que j’ai obtenue, c’est-à-dire la proposition de texte à utiliser pour demander à une autre IA de générer cette image.
Prompt
Une photographie documentaire de rue ultra-réaliste, prise sur un marché en plein air d’Afrique du Nord, sous un ciel bleu profond sans nuages. La scène est photographiée avec un objectif grand-angle (environ 24 mm), depuis une position très basse, presque au niveau des cagettes de fruits, créant une forte perspective immersive.
Au premier plan, plusieurs cagettes débordent de citrons verts et jaunes brillants. Une grande passoire blanche en plastique est inclinée au-dessus des fruits. À droite, très proche de l’objectif, le bras et le buste partiellement cadrés d’une cliente vêtue d’un polo bleu vif, portant des lunettes de soleil et plusieurs bracelets métalliques, tendant la main pour choisir un citron.
Au centre, un marchand âgé, mince, souriant, portant une casquette bleu marine, une chemise bleu vif et un pull sans manches bleu foncé, se penche vers les fruits en servant la cliente. Son expression est chaleureuse et naturelle.
À gauche, un grand parasol vert apporte une masse graphique importante. En arrière-plan, plusieurs passants discutent et circulent : une femme assise portant un foulard, une jeune femme de dos avec une robe vert pâle, un homme chauve, un homme âgé avec une casquette claire, des véhicules utilitaires, des panneaux publicitaires usés et des présentoirs de photographies, évoquant une promenade ou un marché côtier.
Lumière de midi très dure, soleil haut, ombres franches, couleurs saturées mais naturelles. Atmosphère vivante, authentique et spontanée.
Style : photographie de rue, reportage humaniste, esthétique Magnum Photos, instant décisif, profondeur de champ importante, netteté élevée sur toute la scène, rendu photographique réaliste, textures détaillées de la peau, des vêtements et des agrumes.
Composition dynamique avec de forts éléments au premier plan, sujet principal légèrement centré, nombreuses diagonales créées par les bras, les cagettes et la perspective grand-angle. Impression d’être physiquement présent au stand de fruits.
Prompt négatif
Peinture, illustration, CGI, 3D, rendu artificiel, visage déformé, doigts supplémentaires, membres supplémentaires, flou, faible résolution, surtraitement HDR, couleurs irréalistes, arrière-plan vide, pose figée, composition symétrique, studio, éclairage doux, objets flottants, texte, filigrane, logo.
J’ai été assez épaté par la précision de cette analyse, aussi bien sur le descriptif de la scène que sur l’analyse technique de l’image — composition, focale, profondeur de champ, considérations esthétiques. J’ai aussi été étonné et amusé que l’IA génère d’elle-même, sous une rubrique qu’elle nomme « prompt négatif », une liste des éléments à éviter. Bon à savoir pour rédiger des requêtes…
Et les ambassadeurs, me direz-vous ? Eh bien, j’ai demandé à une autre IA de générer l’image correspondant à ce prompt, après quoi j’ai recommencé ainsi — demander la description de la nouvelle image, puis l’utiliser pour en générer une autre — jusqu’à la quatrième image artificielle.
Première génération IA
C’est évidemment l’image qui se rapproche le plus de l’original en termes de cadrage, d’angle et d’intention. Parmi bien d’autres différences, l’IA recrée le bras gauche de la cliente, sur lequel elle invente une montre. Ces nouveaux éléments — bras et montre — seront conservés dans les versions ultérieures.
Plus surprenant encore, l’IA génère le célèbre logo au crocodile : à l’origine, la chemise de la dame ne provient pas de cette marque, mais compte tenu de sa texture et de sa couleur, l’IA l’associe à celle-ci… Vive la France… Ce détail réapparaîtra dans certaines des versions suivantes.
En revanche, un détail minuscule mais pour moi essentiel de l’image originale disparaît à jamais : la petite abeille qui s’éloignait dans le ciel bleu, non loin de la cliente, a été ignorée par l’IA.
Enfin, je note que le troisième personnage, situé derrière les protagonistes principaux et qui me semblait plutôt issu du « clan des Siciliens » sur ma photographie, avec sa casquette et ses lunettes noires, est devenu dans l’esprit de l’IA un Marocain standard affublé d’un bonnet — je blague, bien sûr, en parlant d’esprit de l’IA.
Deuxième génération IA
L’angle de vue a commencé à évoluer vers une perspective plus classique, plus « dans la moyenne » : par exemple, la contre-plongée a disparu et le buste de la cliente apparaît entièrement ; il ne ferme plus le cadre comme sur l’original. Les citrons sont désormais davantage jaunes que verts. L’arrière-plan gagne en détails, fidèle à ce que l’on peut attendre d’un marché en Afrique du Nord.
L’IA commence à générer une interaction plus étroite entre le marchand et la cliente, avec des sourires plus francs. Elle a « décidé » qu’une interaction sociale plus marquée et joyeuse était appropriée pour cette image. Le troisième personnage se rapproche d’ailleurs de l’action, gagnant ainsi en importance et esquissant lui aussi un sourire bienveillant — youkaïdi, youkaïd-IA ?
Il est intéressant de noter que le marchand et ce troisième personnage ressemblent à s’y méprendre à leurs homologues de l’image précédente, à quelques détails près concernant leur tenue. Il doit s’agir du « standard IA » pour un visage d’homme d’Afrique du Nord dans la cinquantaine selon une IA qui est, rappelons-le, animée par un moteur essentiellement occidental.
Troisième génération IA
La composition diffère ici assez peu de la précédente, l’interaction entre le commerçant et la cliente restant au premier plan. Tous deux affichent un large sourire et l’homme met directement un citron dans la main de sa cliente. Il est décidé par l’IA que, dorénavant, les deux hommes porteront une chemise à carreaux dont je subodore qu’elle fait aussi partie de l’arsenal de « clichés IA » relatifs à la tenue vestimentaire moyenne de l’homme de la rue local, au même titre que la casquette ou le bonnet.
Il est intéressant de noter que l’invite — le prompt — générée automatiquement à partir de l’image précédente pour créer celle-ci a spontanément suggéré certains paramètres techniques : « 35 mm, f/5,6, ISO 100, 1/800 s, profondeur de champ moyenne ». Ceci est en contradiction avec le tout premier descriptif, qui me semblait pertinent, et déjà bien éloigné des réglages réels de la photographie originale — 24 mm, f/10, ISO 400, 1/640 s — pour laquelle j’avais recherché une profondeur de champ maximale afin d’obtenir une netteté sur tous les plans, du premier au dernier.
Le dernier tour : la quatrième génération IA
L’image a désormais des allures de carte postale, avec un angle et une composition très classiques, pour ne pas dire « bateau » : prise de vue à hauteur d’humain, symétrie, ligne de fuite marquée qui mène — soit dit en passant — à un minaret probablement ajouté par l’IA comme un attribut supplémentaire faisant « couleur locale » pour parfaire la scène.
Une foule plus dense occupe désormais l’espace de la rue. Le marchand et la cliente semblent franchement complices : tout va très bien dans le meilleur des mondes de la photographie touristique. Et pour finir, le logo au crocodile est maintenant entièrement visible, offrant ainsi une publicité gratuite — ou presque — à la marque…
Et alors ?
Et alors, on en pense exactement ce qu’on veut. Moi, ce qui m’a surpris et m’interroge le plus, c’est, en vrac :
- la précision du descriptif initial ;
- la capacité de l’IA à générer des images qui sont, somme toute, réalistes — c’est de plus en plus vrai ;
- l’apparition de détails inattendus tels qu’un logo de grande marque ou un minaret pour « faire couleur locale » ;
- l’évolution progressive vers une composition académique, faisant fi d’une singularité pourtant plutôt bien identifiée et traduite dans la toute première description obtenue. Cela confirme sans surprise que l’IA ne sait pas faire autrement que de « moyenner, polir les choses » si on la laisse se parler à elle-même ;
- et surtout, le renforcement progressif de l’interaction sociale entre les personnages, accompagné du renforcement d’une émotion — la joie — qui n’est que suggérée dans ma photographie. C’est ce qui m’a le plus surpris ; je ne m’attendais pas à cela. Si l’IA n’a strictement aucune émotion, il semblerait qu’elle cherche pourtant à nous en proposer. Cette bestiole aurait-elle, au final, une légère propension bisounours ou fleur bleue ?
Fred Jouaret
Septembre 2026
