Mohammed ou la rue du temps. Thierry Gloux

À Sidi Bou Saïd, Thierry Gloux rencontre Mohammed et réalise son portrait. Au fil de leur échange, le photographe découvre un parcours fait de locomotives, de confiseries et de souvenirs.

Portrait de Mohammed à Sidi Bou Saïd, photographie de Thierry Gloux

Ce soir de février à Sidi Bou Saïd, la lumière du soir était douce, la nuit était tombée, le ciel avait décidé de se reposer sur les toits bleus et blancs du village.

C’est là, dans cette rue centrale pavée de souvenirs, que j’ai croisé Mohamed.

Il remontait la pente d’un pas lent, les mains derrière le dos, comme s’il portait le poids de toutes les histoires qu’il avait traversées.

Je l’ai photographié sans hésiter. Mon appareil a saisi l’instant où il me regardait droit dans les yeux,

Derrière lui, les murs blancs brillaient sous les lampadaires, et les portes bleues semblaient retenir leur souffle.

Mohammed, lui, souriait à peine, mais ses yeux disaient tout.

« Tu as capturé mon âme, » m’a-t-il dit en voyant l’image sur mon écran. « Mais tu ne sais pas encore ce qu’elle a vu. :

J'ai vendu des locomotives à vapeur, tu sais ? »

J’ai levé les yeux, surpris. Des locomotives ? Ici, dans ce village accroché à la colline ?

« Oui, oui. À l’époque, le port de Tunis en était rempli. On les exportait, on les réparait. Moi, j’étais l’homme qui savait les faire briller. Pas seulement le métal… les idées aussi. »

Il a souri, comme s’il revoyait les machines cracher leur fumée dans le ciel. « C’était bruyant, sale, mais beau. Chaque locomotive avait son caractère. Comme les gens. »

Puis sont venues les confiseries. « Un jour, j’ai réalisé que le sucre faisait plus rêver que la vapeur. Alors j’ai ouvert une petite boutique. Les enfants couraient pour mes Flayou, mes café au lait mes papillons (marques de bonbon qui évoquent beaucoup de souvenirs aux Tunisien ) et mes amandes caramélisées.

Leur joie, c’était mon salaire. »

Il a marqué une pause, comme pour savourer le souvenir. « J’ai vu grandir des générations grâce à mes bonbons. Et puis, un matin, j’ai compris que j’avais assez donné. »

Aujourd’hui, Mohamed coule des jours heureux.

Pas très riche, non. Mais riche de ses histoires qu’il porte en lui comme on porte un vieux manteau : usé par endroits, mais toujours chaud.

Sa maison, modeste, sent le thé à la menthe et les vieux livres. « Je n’ai plus besoin de vendre quoi que ce soit, » m’a-t-il dit en me servant une tasse fumante.

"Maintenant, je vends du temps. À moi-même. »

Quand je suis reparti, ce soir-là, j’ai emporté son portrait dans mon appareil. Mais c’est son histoire qui s’est gravée en moi, bien plus que mes clichés.

Thierry Gloux

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