Une neutralité bienveillante. Fred Jouaret
Fred Jouaret photographie d’assez près et écoute ses propres sentiments, à l’affût de situations visuellement esthétiques ou qui donnent à réfléchir sur notre société — en tout cas qui permettent au spectateur de s’arrêter un instant et d’observer. Il ne juge pas les gens et conserve une certaine distance avec la situation : son regard, dit-il, est plutôt empreint de neutralité bienveillante, parfois humoristique voire caustique.
On pose les questions à Fred…
SPF : Ton style de photographie de rue semble générer une large gamme d’émotions, allant de la sereine contemplation au sentiment de malaise en passant par l’étonnement et le sourire. Comment choisis-tu tes sujets pour induire ces différentes réactions chez les spectateurs ?
Fred Jouaret : Je photographie d’assez près et j’écoute mes propres sentiments en essayant d’être à l’affut de situations qui sont soit visuellement esthétiques, soit qui donnent à réfléchir sur notre société, soit les deux – en tous cas qui permettent au spectateur de s’arrêter un instant et d’observer, de s’interroger sur ce qui m’a amené à choisir cette image. C’est parfois évident, parfois moins, mais il y a toujours une raison. Il y a souvent dans les images que je publie une dimension humaine forte et un certain second degré dans les détails. L’histoire racontée peut être drôle ou tragique suivant la situation et le point de vue (ce qui me semble touchant peut te sembler anecdotique, drôle ou tragique…). Je m’intéresse beaucoup à la relation entre les gens et l’environnement urbain, en étant attentif aux messages envoyés par le décor – que ce soit la publicité, les enseignes, les œuvres de street art ou l’architecture. Il y a souvent matière à montrer un accord ou un décalage entre ce que nous raconte ce décor et la façon dont les passants l’habitent.
SPF : Peux-tu partager une expérience particulière où tu as réussi à saisir une émotion particulière ? Qu’est-ce qui rend cette photo spéciale pour toi ?
Fred Jouaret : La photo d’une famille de cinq personnes – les parents et leurs trois jeunes enfants – sur un scooter à Naples. Ils sont apparus devant moi au détour d’une rue, se sont arrêtés juste un bref instant où j’ai shooté d’instinct. Cette photo représente pour moi l’insouciance, la joie de vivre, la dolce vita à l’italienne.
SPF : Comment parviens-tu à saisir l’aspect ludique ou inquiétant de la vie quotidienne dans tes photos de rue ? As-tu une approche particulière pour saisir ces moments ?
Fred Jouaret : En général je ne juge pas les gens et je conserve une certaine distance avec la situation qui se présente, tout en étant attentif à des détails. Mon regard est plutôt empreint de neutralité bienveillante, bien que parfois humoristique voire caustique à l’instar de certains de mes photographes préférés comme Martin Parr ou Elliott Erwitt. Et puisqu’il s’agit de photographie, je m’applique à la lumière et à la composition. Je fais pas mal de photos où il ne se passe rien de spectaculaire mais qui peuvent provoquer une émotion par leur composition (angle, équilibre, harmonie ou chaos…).
SPF : Justement, quels éléments esthétiques recherches-tu lorsque tu composes tes photos pour créer des réactions émotionnelles contrastées chez les spectateurs ?
Fred Jouaret : Tous d’abord chercher une interaction ou un contraste entre les personnes entre elles, ou entre les personnes et l’environnement. Ensuite bien construire la composition, en y mettant de la profondeur autant que possible. Je favorise presque toujours une grande profondeur de champ et si cela me semble pertinent, j’essaie de composer avec plusieurs plans mais je n’en fais pas une fin en soi. Je travaille la plupart du temps en focale courte (24 ou 26) mais je pratique aussi le 35 et le 40 et à l’occasion le 70 si je sors mon zoom standard. Mais ma palette va jusqu’au 300mm : j’ai le plus souvent envie d’être tout près des gens et même parmi eux, mais pourquoi se priver d’être à l’occasion « sniper » à longue distance ? L’esthétique et les émotions qui en ressortent sont différentes et je ne souhaite pas générer sans cesse le même type d’images même si cela semble payant en termes de lisibilité ou de notoriété.
SPF : Y a-t-il des endroits ou des moments spécifiques que tu préfères photographier pour obtenir des images qui suscitent des réactions fortes ?
Fred Jouaret : Soit de jolis décors où la ville est mise en valeur, soit des endroits où les murs « dialoguent » avec les passants. Esthétiquement, je préfère les lumières du matin ou du soir mais ça ne me gêne pas de shooter en pleine lumière. J’aime bien les contre-jours, aussi, j’en fais assez souvent soit à la lumière naturelle, soit à la lumière des vitrines. Et puis j’ai la chance de pouvoir voyager pas mal et j’aime bien proposer des images des rues d’ailleurs qui ont une certaine portée documentaire et donnent à réfléchir à nos ressemblances et nos différences.
SPF : Tu photographies essentiellement en couleurs. Pourquoi ce choix ?
Fred Jouaret : Vaste sujet… Je préfère spontanément la couleur car mon propos est plutôt naturaliste, montrer ce qui se passe de façon assez neutre. J’utilise d’ailleurs assez peu d’effets d’ajustement de couleurs à l’édition – je ne sais pas trop faire dans la couleur subjective et d’autres font ça très bien. Mais j’ai aussi pratiqué le noir et blanc en digital comme en argentique. Il permet de se concentrer sur la narration, la lumière et les contrastes et j’en fais un peu à l’occasion. Mais la couleur me manque vite.
SPF : As-tu déjà eu des réactions inattendues ou controversées à une de tes photos qui suscite le rire ou le malaise ?
Fred Jouaret : Les photos de sans-abri, même esthétiques, empreintes d’humanité et de bienveillance, peuvent susciter un malaise et même une réprobation. Les spectateurs n’ont sans doute en général pas trop envie de regarder la misère, alors qu’elle fait aussi partie de la rue. Je suis bien sûr très attentif à ce qu’aucune de mes images ne soit dégradante ou puisse porter préjudice à ses protagonistes.
SPF : Outre le contenu émotionnel, quelles autres histoires ou messages souhaites-tu communiquer à travers tes photos de rue ?
Fred Jouaret : L’universalité du genre humain, au delà de nos singularités et nos différences. Au coin de notre rue comme à l’autre bout du monde, je pense que les humains ont plus de points communs que de différences.
SPF : Comment trouves-tu l’équilibre entre l’objectivité du photographe de rue et ton interprétation personnelle de la scène ou de la situation que tu photographies ?
Fred Jouaret : Je ne pense pas que l’objectivité existe en photographie, il y a toujours une interprétation sinon c’est sans grand intérêt. A cet égard, il vaudrait peut-être mieux appeler nos lentilles des subjectifs que des objectifs !
SPF : Peux-tu nous parler d’un projet futur ou d’une direction que tu souhaites explorer dans ta photographie de rue ? Qu’est-ce qui te motive à évoluer en tant que photographe ?
Fred Jouaret : Continuer à échanger avec des pairs au travers de collectifs dont SPF. Continuer d’exposer et de proposer des livres – ou livrets – thématiques. J’ai envie aussi d’explorer des cadrages plus atypiques et peut-être un peu de flash. Je me trouve encore souvent un peu trop sage dans ce domaine. Sortir du cadre…

