Ludovic Viévard : La Photographie de Rue comme Révélateur de la Vie Quotidienne
La Photographie de Rue est un art captivant qui offre une fenêtre ouverte sur la vie trépidante et les scènes du quotidien. Pour Ludovic Viévard, photographe de rue et membre du site Streetphotographyfrance.fr, ce genre photographique est bien plus qu’une simple capture brute de la réalité. Dans un entretien exclusif, il nous fait part de son parcours et de sa passion pour la photographie de rue, ainsi que des défis auxquels il est confronté en tant que photographe de rue.
Ludovic reconnaît que la photographie documentaire peut avoir un impact social plus direct que la photographie de rue. Cependant, il souligne que la photographie de rue possède également une dimension éditoriale, où l’appareil photo est un outil au service d’un propos. Chaque photographie de rue est le résultat d’un regard subjectif du photographe, influencé par ses idées, ses représentations et ses a priori. Ludovic croit fermement que cette forme d’expression peut contribuer à la construction de la perception sociale et politique en montrant des pratiques, des modes de vie et des réalités quotidiennes. En tant qu’outil, la photographie de rue donne à voir une vision particulière et peut influencer la manière dont nous appréhendons notre société.
Viévard explique comment son cheminement vers la photographie de rue a été réactivé grâce à l’omniprésence de son téléphone portable. Ayant toujours son téléphone à portée de main, il a saisi l’opportunité de capturer des moments de la vie quotidienne qui l’ont touché. Cependant, il a rapidement ressenti une frustration quant aux limites de contrôle qu’offre un téléphone portable en matière de photographie. Ainsi, il a fait le choix de se rééquiper d’un appareil photo de type Fuji pour retrouver la maîtrise des possibilités de création offertes par un boîtier. Pour Viévard, la photographie de rue est une forme de mise en scène subjective, même si les sujets eux-mêmes ne sont pas conscients de ce qui se passe. Ce qui le fascine, ce sont les personnes ordinaires qui, sans le savoir, composent l’espace public et en deviennent une partie intégrante. Il voit de la grâce, de la beauté, de l’inattendu, de l’humour, de la fragilité et de la dureté dans ces scènes urbaines, des éléments que la photographie peut non seulement capturer, mais aussi révéler.
On pose les questions à LUDOVIC…
Préparez-vous pour une interview exclusive avec Ludovic Viévard, l’artiste qui fige l’éphémère et sublime la beauté de la vie quotidienne à travers son objectif.
Ludovic : Je n’avais plus de pratique photographique depuis longtemps – à l’époque en argentique et elle était restée très modeste –, et j’en ai retrouvé le chemin grâce à mon téléphone portable. L’avoir toujours avec moi m’a donné des occasions de capturer des scènes de la vie de tous les jours, des tableaux de rue qui me touchaient. Un mobile c’est pratique, mais la frustration m’a assez vite rattrapé. Je ne dis pas qu’il n’est pas possible d’obtenir de très bons résultats – il n’y a qu’à voir l’ouvrage Mobile Street Photography – mais j’avais besoin de me réapproprier les possibilités de contrôle qu’offre un boitier. Parce qu’une photo ce n’est pas que la captation brute d’une scène, c’est aussi la construction de cette captation. Or avec un smartphone, celle-ci vous échappe totalement. Je me suis donc rééquipé – avec un Fuji. Contrairement à certains pour qui une photo de rue doit représenter le plus fidèlement possible un instant particulier, j’assume qu’une photo de rue est un regard subjectif, construit et qu’il y a une forme de mise en scène y compris lorsque le ou les sujets de la photo ignorent tout de ce qui se passe. Ce qui me fascine dans ce type de photos ce sont précisément ces personnes : des gens qui vivent leur vie, vont au boulot, prennent le métro, se posent dans la rue, mangent une glace… et qui ne se rendent pas comptent à quel point ils « composent » l’espace public exactement comme des éléments d’un tableau dont ils ignorent faire partie. Et pourtant, ils lui appartiennent, de fait. Ce sont eux, dans ce cadre, qui m’intéressent. Il y a de la grâce, de la beauté, de l’inattendu, de l’humour, de la fragilité, de la dureté aussi, des contrastes parfois violents que la photo ne fait pas que capter pour les restituer mais qu’elle peut dévoiler. C’est en cela que je crois que la photo de rue n’est pas qu’une fenêtre ouverte sur la rue mais qu’elle est aussi un révélateur de ce qu’y s’y passe. Elle ne fait pas que documenter les situations vécues et les modes de vie, elle est un outil qui en construit la perception pour d’autres.
SPF : Pensez-vous que la photographie de rue peut avoir un impact social ou politique ?
Ludovic : Peut-être la photographie documentaire a-t-elle davantage d’impact que la photo de rue. Mais cette dernière a aussi une réelle dimension éditoriale. J’entends par là que l’appareil photo est un outil au service d’un propos. Cela illustre ce que je disais avant : une photo est plus que la capture d’une scène, c’est la vision du photographe sur cette scène. Il y a le sujet – c’est-à-dire les personnes, la rue, l’atmosphère… – et il y a le photographe – avec ses idées, ses représentations, ses a priori. Il m’est impossible d’imaginer qu’il soit objectif. Il a toujours un propos – même si ce n’est qu’inconsciemment – qui va se traduire dans le choix du thème, du cadrage, de la lumière, de la post-production… bref… dans tout ce qui va faire que la photo sera cette photo et pas une autre. Pour moi, c’est tout l’intérêt que la photographie de rue peut apporter à un propos social ou politique. D’ailleurs, on m’a proposé un projet d’exposition, justement au motif que la photographie de rue est un point de vue sur les pratiques sociales, les façons de faire et d’être des gens « de tous les jours » dans une ville « de tous les jours ». Tout récemment, j’ai organisé un atelier photo pour une collectivité territoriale qui souhaitait que les participants construisent en images leur vision de ce qu’est un espace public apaisé et inclusif. Tout cela s’inscrit bien dans le principe que la photo de rue peut peser sur nos représentations sociale et politique.
SPF : Quelles sont vos sources d’inspiration pour votre travail en photographie de rue ?
Ludovic : Mon intérêt est traversé par deux grands courants, qui ont en commun de donner à voir des points de vue assez forts. Le premier, très classique, est celui des maîtres de la photo de rue en noir et blanc, comme Vivian Maier ou Henri Cartier-Bresson. Dans cette veine, j’aime énormément le travail de Clay Benskin ou Ash Shinya Kawaoto, par exemple. Le second courant est celui des artistes de la couleur très brute, voire brutale, et très tranchée, comme Martin Parr qui, lui aussi porte un propos fort sur la société du quotidien, de l’ordinaire. Aujourd’hui, je suis très admiratif de ce que proposent des photographes comme Ilya Niko, Melissa O’Shaughnessy ou, dans une autre ambiance, Billy Dinh. Mais je n’ai pas une grande culture photographique. Je confesse que je suis un boulimique d’Instagram ! Je regarde des photos, beaucoup, tout le temps. Au hasard de ce que je vois, ma curiosité est piquée, ça stimule mon intérêt, et ça contribue très certainement à faire évoluer mon regard, mes envies et ma pratique. J’expérimente, je me cherche.
SPF : Pouvez-vous nous parler de votre processus créatif lorsque vous prenez des photos dans la rue ? Comment choisissez-vous vos sujets et capturez-vous l’instant décisif ?
Ludovic : Quand je sors, mon appareil est toujours sur « on » avec des réglages de base « tout terrain », qui me permettent d’avoir bien en tête des repères clairs et de pouvoir m’adapter rapidement. Souvent, il me faut du temps et quelques déclenchements superflus avant de trouver mes marques, de prendre suffisamment confiance, de parvenir à m’immerger dans l’ambiance de la rue et de la voir avec les yeux de l’objectif. En général, je marche sans but bien précis, en me laissant porter par les flux de vie et d’activité. Parfois, je m’arrête, je me poste à un endroit dont je pressens qu’il est porteur de scènes intéressantes. Ma pratique de l’argentique est très loin derrière moi et je n’ai pas de retenus comme on l’avait, avec des déclenchements parcimonieux. Donc je shoote beaucoup ! Il m’arrive même de déclencher sans cadrer, au jugé, pour une scène totalement imprévue qui fait irruption dans mon champ de vision. Mais je jette aussi énormément ! Il y a plein de choses que je cherche et que j’espère présentes quand je déclenche. D’abord, il faut qu’une photo raconte au moins une histoire, plusieurs c’est encore mieux, quand des scènes se croisent dans le cadre. Il faut qu’elle donne à voir, à travers mon regard, la singularité d’un moment. Je cherche aussi à traduire mon émotion ou ma réflexion face à une situation de rue, mais je sais alors qu’il y a un risque que ma photo ne parle qu’à moi-même.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en tant que photographe de rue ?
Ludovic : Le principal défi est de faire vivre à celui qui va voir ma photo la même émotion que celle que j’ai ressentie dans la rue. Ça peut être une émotion esthétique – la grâce d’un mouvement, d’une posture –, ça peut être une interrogation sociale, ça peut être un étonnement, un sourire… bref… des choses assez différentes mais qui ont du sens pour moi au moment où je les ressens. Parce que quand je déclenche, c’est souvent autant pour fixer ce qui m’apparaît dans l’objectif que parce je me sens vivre une situation particulière, immergé dans une ambiance puissante. Or, formellement, les personnes qui vont regarder ma photo n’accèdent qu’à ce qui est figé sur l’image. On ne peut pas suspendre le moment vécu, le conserver dans une boite, et leur donner véritablement à vivre : elles ne ressentent pas la chaleur, le bruit et le mouvement de la rue, ni votre fatigue ou la pression éventuelle, rien de l’ambiance… Le défi, c’est ça : montrer au-delà de ce qui est visible. Sans cela, et c’est ce que je disais, il se peut fort bien que la photo n’ait de sens que pour vous.
SPF : Et comment surmonter ce défi ?
Ludovic : Pour moi, au-delà des questions techniques, cela passe par le fait d’être proche des sujets photographiés et de me sentir bien dans le temps de l’action. Or cela me renvoie à ma principale difficulté en photo de rue : devoir photographier des gens sans qu’ils sachent qu’ils le sont. Ça me place souvent dans une situation de porte-à-faux où se trouvent mis en tension deux principes, celui de la tranquillité des personnes dans l’espace public et celui de la liberté de création. Bien sûr, il est possible d’informer la ou les personnes et de demander l’autorisation, mais alors, pour moi, on quitte la photo de rue – candide en tout cas – et on entre dans une pratique tout autre. Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant – d’ailleurs j’adore le travail de Jean-Baptiste Pellerin –, mais c’est autre chose. Or, pour moi, l’intérêt de la photo de rue tient justement à l’innocence des sujets ou la spontanéité de leur réaction. Paradoxalement, pour réduire cette crainte, je me suis forcé à aller vers les gens en leur demandant si je pouvais les photographier. J’ai construit ça comme un exercice régulier qui me permet de dépasser un peu ma timidité et qui m’a donné plus d’aisance dans la rue. Cela a aussi été l’occasion de m’apercevoir que beaucoup de gens, finalement, ne craignent pas l’objectif et sont assez partant pour ce jeu. Peut-être que le smartphone y est pour quelque chose… que la photo ayant envahi l’espace quotidien ce n’est plus un problème, surtout pour les plus jeunes. D’ailleurs, il m’arrive assez fréquemment qu’ils m’accostent pour me demander de les prendre en photo ! Ça m’étonne toujours. Une autre chose, c’est la réception du travail. Les retours positifs m’aident à me sentir légitime et donc à avoir plus d’assurance dans la rue. Mais je lutte toujours !
SPF : Vous photographiez à la fois en noir et blanc et en couleur. Qu’est-ce qui influence votre décision de choisir l’un ou l’autre pour une photo spécifique ?
Ludovic : Mon premier choix de postproduction est le noir et blanc. Je trouve qu’il donne une atmosphère toute particulière à l’image. Il lui confère un statut autre. En fait, il installe un cadre plus propice à la réception de l’image par celui qui la regarde. C’est pour cela que quand je maintiens la couleur, c’est toujours après m’être questionné sur ce qu’elle apporte à l’image, à sa dynamique, à l’histoire, à tel ou tel effet. Si elle n’apporte rien, la photo est diffusée en noir et blanc.
SPF : En tant qu’abonné mensuel du magazine Street Photography France, comment pensez-vous que les magazines et les publications spécialisées contribuent à la promotion de la photographie de rue ?
Ludovic : Je n’ai pas une vision exhaustive des supports proposés. Encore une fois, ma source, c’est beaucoup Instagram. Je trouve qu’il y a sur ce média social beaucoup de gens qui effectuent un travail de curation intéressant. Ils filtrent l’immense flux des images en provenance du monde entier, sélectionnent celles qu’ils jugent intéressantes, donnent à voir des courants photographiques, des tendances, des approches très diverses. Surtout, l’intérêt est qu’il s’agit d’un espace ouvert où chacun peut proposer ses images, quelle que soit sa technique, l’ancienneté de sa pratique, qu’il soit professionnel ou amateur. Sans cela, je pense que ces derniers seraient assez peu visibles. Mais c’est un espace où l’on est seul ! Il peut manquer un cadre, un accompagnement, une exigence plus forte que celle du grand tout des images indifférenciées. C’est pour ça que je vois tout l’intérêt de médias plus spécialisés en photo de rue, comme Street Photography France, animant une communauté de photographes certes plus restreinte, mais aussi plus pointue, et dont les membres ont besoin d’être soutenus pour franchir une ou plusieurs étapes dans leur parcours. Du conseil technique, un regard de professionnel sur ses images, de l’information sur la législation concernant aussi bien le droit à l’image que les droits d’auteur, la possibilité de faire connaître son travail à un public plus aguerri, de le vendre en tout confiance. Ça compte !
SPF : Avez-vous des conseils ou des astuces pour les photographes débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Ludovic : Je ne me sens pas du tout légitime pour donner des conseils ! Je leur dirais ce que je me suis dit : « Sors… prends des photos, encore, encore et encore, et fais-toi plaisir ! ».
