L’humain entre les lignes
Un poignet immobilisé, de longs mois de rééducation, puis l’envie de regarder à nouveau dehors. Pour Olivier Lecanu, la photographie de rue est devenue une manière de reprendre contact avec le monde, mais aussi de retrouver une place dans son mouvement.
Membre de SPF, il construit ses images autour des lignes, des contrastes et des silhouettes anonymes. Dans ses compositions géométriques, la présence humaine surgit comme une ponctuation fragile au milieu de la puissance du décor urbain.
On pose les questions à Olivier…
Dans cette interview, Olivier partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Tout a commencé en août 2023, suite à une grave fracture du poignet droit qui m’a immobilisé pendant 19 mois. Pendant ma convalescence, j’ai passé beaucoup de temps à regarder des vidéos sur YouTube et c’est là que j’ai découvert la photographie de rue. Ça a été un vrai coup de cœur. Je me suis promis, dès que mon poignet me le permettrait, de faire de cette discipline mon domaine principal pour m’exprimer. Une façon pour moi de reprendre contact avec le monde.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Il m’a fallu deux années de rééducation pour retrouver une force suffisante afin de tenir un boîtier. J’ai donc véritablement commencé à pratiquer la photographie de rue au début de l’année 2025, en y allant progressivement pour réapprivoiser mon matériel et le terrain.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Olivier Lecanu : En 2022 j’ai suivi deux formations auprès de Damien Bernal. La première était axée sur la maîtrise technique de mon boitier et la seconde sur les fondamentaux de la photographie. Cela m’a été indispensable, car je partais pratiquement de zéro. Ces bases m’ont permis de me sentir plus serein lorsque j’ai pu, plus tard, me lancer concrètement dans la photographie de rue.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Olivier Lecanu : Je travaille avec un Fujifilm X-T4. Si j’ai débuté avec le zoom 16-80mm du kit, je privilégie aujourd’hui des focales fixes, plus légères et discrètes ce qui est essentiel pour soulager mon poignet. Mon sac se compose du XF 16mm f/2.8 (éq. 24mm), du XF 23mm f/2 (éq. 35mm) et du XC 35mm f/2 (éq. 50mm). Ce trio me permet de rester agile sur le terrain.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Olivier Lecanu : J’ai un faible particulier pour mon XC 35mm f/2 : bien que léger et tout en plastique, il offre un piqué remarquable et une discrétion totale.Ce qui est essentiel pour mon approche. Ces derniers temps j ai beaucoup shooté au 16 mm, quant au 23mm, je l’ai acquis tout récemment et je suis impatient de le tester sur le terrain.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Mon style est avant tout géométrique, minimaliste et très contrasté. J’aime utiliser l’architecture pour cadrer mes sujets et jouer avec la lumière pour les isoler. En résumé, je cherche à capturer une silhouette humaine, comme une ponctuation au milieu des lignes et de la force du décor urbain.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Olivier Lecanu : Plutôt que les grands classiques, je préfère mettre en avant les talents de la communauté Street Photography France. Le travail de Marc Fearnley (le boss) et Kevin Delajoud sont de véritables références pour moi. J’apprécie particulièrement l’humanité dans les photos et la chaîne YouTube de « À travers les yeux de Valou ». Je suis aussi très admiratif de Sébastien Hirsch, notamment avec son magnifique livre « En lumière » et sa chaîne YouTube, ainsi que de Fabrice Mercier, dont le livre « SynchoniCITÉ » me bluffe. Enfin, le podcast « Focus » est un support d’apprentissage incontournable que je suis avec passion.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Olivier Lecanu : Cette photo a été prise lors de ma toute première sortie au Havre. En me baladant sur le front de mer, le décor composé de structures métalliques face à l’horizon m’a immédiatement séduit. J’ai repéré un jeune homme assis en tailleur au milieu de cet espace. J’ai décidé de rester sur place, en « mode pêcheur », en me disant que la scène pourrait évoluer. Après dix minutes d’attente, il s’est levé pour faire un poirier. J’ai eu beaucoup de chance et j’ai bien fait de ne pas passer mon chemin. Quand la scène se concrétise et que toutes les planètes s’alignent, c’est une immense joie, celle d’avoir capturé exactement l’image que vous aviez imaginée.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Le défi est d’abord physique, avec la fatigue qui impacte mon bras droit au fil des heures. Il y a aussi le doute : les jours sans inspiration ou face à une météo difficile, les émotions et la fatigue font souvent baisser ma vigilance. Il suffit pourtant d’une photo réussie pour que tout se recale. Enfin, pour l’interaction avec les autres, je me suis créé une bulle en écoutant de la musique ambient sans paroles dans mes intras auriculaires. Cela m’aide à rester concentré et facilite grandement mon approche des gens sur le terrain.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Le 1er mai 2025, à Dinard, en pleine chaleur, je me promenais en famille quand une scène très intéressante s’est offerte à moi. Un enfant a lâché la main de ses parents pour courir vers un manège forain bâché et y glisser la tête. Le temps d’enlever le cache de mon appareil et de m’approcher, l’instant était déjà passé. J’ai longtemps ruminé cette image ratée, qui avait pourtant tout pour être forte. Cette expérience m’a appris une leçon essentielle : en photographie de rue, il faut toujours être en alerte.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Olivier Lecanu : Je m’interdis de photographier des enfants s’ils sont reconnaissables ainsi que des personnes en détresse. Mon style (noir et blanc contrasté, silhouettes) rend souvent mes sujets anonymes, ce qui facilite mon approche.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Olivier Lecanu : Oui, comme cette fois où un homme m’a interpellé bruyamment pour me demander d’effacer une photo. Plutôt que de fuir, j’ai privilégié le dialogue en lui expliquant calmement ma démarche d’hommage aux anonymes. Il a fini par comprendre et accepter que je garde le cliché, que je lui ai ensuite envoyé. Ce genre de situation m’a appris que la transparence et le calme sont les meilleures armes pour désamorcer une tension sur le terrain.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Avec moins de deux ans de pratique, je reste mesuré. Mon conseil : multipliez les sorties et une fois la technique un minimum comprise, détachez-vous-en pour vous concentrer sur la composition. Ne pas céder aux découragements surtout après une sortie ratée et éviter de trop se comparer aux cadors sur insta, chacun avance à son rythme! et puis c’est une discipline exigeante qui permet, par sa concentration totale de s’évader du quotidien.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Olivier Lecanu : Un début de créativité est venue en définissant mon propre style : je shoote en JPEG avec une simulation de film Accros et un filtre rouge poussé pour obtenir des noirs et blancs très contrastés. Autre clé : la pratique sans appareil. En balade, je reste en éveil sur les compositions. Habitant loin de mes spots, donc rarement plus d’une sortie par semaine, cet exercice mental m’est indispensable pour garder le rythme et nourrir mon regard.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Olivier Lecanu : Comme pas mal de membres de la communauté, je travaille actuellement sur un projet de livre avec une maison d’édition qui devrait voir le jour courant 2027. Pour le moment, j’essaie surtout d’orienter mes sorties pour construire ce projet et donner un fil conducteur à mes images.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Olivier Lecanu : Non, je me concentre uniquement sur mon livre. Si ce projet aboutit bien, j’envisage de prolonger l’aventure en tirant quelques clichés en grand format pour les exposer! Mais c’est une idée que je garde simplement en tête pour plus tard.

