Les Clowns et la Mélancolie des Jours Oubliés. Article de Nijat Kazimov
« Bonjour et merci beaucoup d’avoir accepté mon invitation » .
J’ai eu l’occasion de discuter avec les membres de l’association des clowns dans un café. Notre rencontre était programmée avec les femmes clowns de l’association « Coeur de Clown ». À ce moment-là, j’avais déjà en tête un projet de photographie. Quand ils m’ont informé de leur visite à l’EHPAD, j’ai été surprise et j’ai alors demandé s’il était possible d’obtenir une autorisation pour réaliser notre séance photo sur place.
Tout cela s’est déroulé il y a plusieurs mois. Depuis lors, nous avons réfléchi, recherché et rédigé des lettres, entre autres démarches. Finalement, Joanne, la directrice de l’association, m’a contacté en écrivant : « Le 14 novembre, seriez-vous disponible ? Nous avons une animation prévue à la maison de retraite de Vendenheim. » Sans hésitation, j’ai répondu « oui ».
J’ai pris avec moi mon équipement numérique habituel ainsi que, pour la première fois, le célèbre appareil photo soviétique FED2, et je me suis rendu en train sur les lieux. Malgré le froid, l’anticipation des photos à venir m’a permis d’oublier la météo.
À l’heure convenue, j’ai retrouvé les clowns, Orianne et Agathe, à la maison de retraite. Ce sont des personnes merveilleuses. Orianne exerce ce métier depuis de nombreuses années, elle a même travaillé dans un cirque. J’avais déjà commencé à prendre des photos lorsque les clowns ont débuté leur séance de maquillage dans la pièce. J’ai assisté à une véritable métamorphose : Orianne et Agathe, qui étaient vêtues de manière ordinaire un instant plus tôt, avaient complètement embrassé leur identité de clown.
Nous avons été accueillis par une jeune femme nommée Clémence Kayser, responsable des projets d’animation à la maison de retraite. Elle veille toujours à proposer des activités enrichissantes pour maintenir le moral des résidents au plus haut. Clémence est également une photographe, et j’ai beaucoup apprécié les photos en noir et blanc qu’elle m’a montrées.
Clémence Kayser
Orianne
Agathe
Il s’agissait de ma première visite dans une maison de retraite. Calme, spacieuse, accueillante, avec de longs couloirs… Cela évoquait plus un hôtel cinq étoiles qu’une maison de retraite.
Clémence nous a d’abord conduits dans une salle pouvant accueillir entre 16 et 30 personnes. J’ai entendu la voix d’Elvis Presley. Dans une autre salle, les résidents étaient installés et écoutaient de la musique spécialement sélectionnée pour eux. Cette maison de retraite offrait toutes les commodités imaginables : salle de cinéma, chambres privées, salle de sport, avec un personnel dévoué à leur service en permanence. Elle ressemblait davantage à une station balnéaire qu’à une maison de retraite. Pourtant, la plupart des personnes présentes se trouvaient aux stades avancés de la maladie d’Alzheimer.
La première chambre que nous avons visitée était celle de Madame M. Elle avait oublié son propre nom. Les clowns lui ont dit : « Bonjour M., vous êtes magnifique aujourd’hui. Nous sommes venus vous divertir. » Elle a répondu : « Qui est M. ? » C’est là que j’ai pris conscience de la gravité de la situation.
J’ai compris alors que les clowns n’étaient pas simplement des figures de divertissement, mais de véritables psychologues.
Madame M. : « Je veux mourir. »
Orianne a répliqué avec sang-froid : « Quoi ? Vous voulez sourire ? Vous savez, le mot « mourir » provient de « rire ». Alors, nous devrions rire. » Elle a ensuite changé de sujet et a réussi à esquisser un sourire sur le visage de Madame M.
L’heure du déjeuner arrivant, j’ai eu l’occasion de rencontrer Madame Graber, la directrice de la maison de retraite. Gérer un établissement de cette qualité ne doit pas être une tâche aisée. Bien qu’elle fût occupée dans son bureau, elle m’a accordé quelques minutes de son précieux temps. Nous avons discuté des photographies prises ce jour-là, évoquant même la possibilité d’une exposition de ce travail. Je tiens à remercier chaleureusement Madame Graber, non seulement pour m’avoir permis de capturer ces instants en images, mais aussi pour son engagement envers l’humanité à un niveau aussi élevé. Le système qu’elle a mis en place donne l’impression d’être plus proche d’un hôtel cinq étoiles que d’une maison de retraite. Il est difficile de maintenir le moral des 50 à 60 personnes âgées que j’ai rencontrées et de prendre soin d’elles. Mais Madame Graber et son équipe y parviennent avec brio.
J’ai pris au total 80 photos. Après avoir obtenu l’autorisation de toutes les familles, j’aimerais organiser une exposition et publier un livre de ces clichés. Je souhaite mettre en avant l’importance du métier de clown au même titre que celui de médecin, de policier ou de juge, car faire rire une personne mérite autant d’attention que de faire rire le monde entier. Je souhaite également rendre hommage au personnel de la maison de retraite, car servir une personne dans le besoin, c’est servir l’humanité tout entière. Enfin, je désire aborder le thème de la vieillesse, car personne ne peut échapper au passage du temps, et il est essentiel de vivre pleinement chaque instant de notre existence.

