Laurie Chiara et la construction patiente de la rue

Pour Laurie Chiara, la photographie de rue n’est ni une chasse ni un geste impulsif. Elle est d’abord une attention portée au cadre, à la lumière, aux textures et aux architectures qui façonnent nos espaces de vie. Membre de Street Photography France, elle construit ses images avec retenue, laissant la scène se former avant d’y inscrire une présence humaine.

Autodidacte, nourrie par les collectifs et les échanges, Laurie interroge autant sa pratique que les enjeux éthiques de la street photography contemporaine. Entre admiration pour la photographie humaniste et conscience des limites actuelles, elle cherche une voie personnelle, respectueuse et engagée. Dans cet entretien, elle évoque ses doutes, ses inspirations et ce premier projet pensé comme une série, où la rue devient un territoire sensible à apprivoiser plutôt qu’un terrain de capture.

On pose les questions à Laurie …

Dans cette interview, Laurie Chiara partage avec nous son parcours photographique.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Laurie Chiara : Je crois que l’Univers de la photo s’est présenté à moi via la photo de rue. À l’époque je n’imaginais pas que la photographie puisse se découper en domaines de spécialisation. Pour moi être photographe ce devait être créer les images que l’on apparente aujourd’hui à la photo de rue ou au photojournalisme. C’était être auteur et artiste. Pour autant, quand je suis réellement entrée dans la technique photographique, on m’a présenté la photo de rue comme étant tout autre chose et je n’ai pas osé m’y frotter immédiatement. Cela ne m’intéressait pas vraiment d’aller aborder les passants dans la rue pour avoir la permission de les photographier car cela tuait la magie. Depuis, grâce au collectif et à mes échanges avec des photographes de rue aguerris, j’ai découvert qu’il y avait plusieurs approches possibles et j’essaie de définir la mienne.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Laurie Chiara : Depuis l’été 2024, mais je suis photographe « sociale » depuis 3 ans et j’étais photographe de rue dans l’âme bien avant de savoir utiliser un appareil photo en mode manuel. Chaque fois que j’ai voyagé, je crois que j’ai posé sur mon environnement un regard de photographe de rue, sans avoir à l’époque les connaissances ou les moyens pour retranscrire ce que j’avais envie de partager.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Laurie Chiara : Autodidacte, j’ai beaucoup appris à travers plusieurs collectifs et grâce à des masterclass en ligne.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Laurie Chiara : J’ai un boîtier Fujifilm XT-5 et j’utilise différentes focales fixes à grande ouverture selon mes envies et mes contraintes. Préférentiellement un 16 mm, un 23 mm et un 33 mm. C’est le matériel dans lequel j’ai investi pour la photographie sociale…

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Laurie Chiara : J’aime beaucoup mon matériel, qui me pousse à réfléchir à ce que j’emporte avant une sortie, à ce que j’ai envie de faire aujourd’hui. J’ai beaucoup tâtonné avec le 16 mm (équivalent 24 mm) mais quand il est utilisé à bon escient, je le trouve fantastique. Ma principale frustration est de n’avoir jamais pratiqué en plein format.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Laurie Chiara : A priori, je ne suis pas une chasseuse. J’aime inclure les sujets dans un contexte : une architecture, une lumière particulière, des couleurs, une texture que j’ai remarquées. C’est souvent d’abord le cadre qui retient mon attention et j’essaie dans un second temps d’y inclure une action pour construire une scène. Parfois je remarque des « gueules » dans la rue, mais chaque fois que je tente de saisir une scène à la volée je me trouve assez mauvaise ! Néanmoins, j’ai un profond respect et une réelle admiration pour tout le courant de la photographie de rue humaniste. Si ce n’était pas devenu aussi compliqué d’un point de vue éthique et légal, les enfants seraient beaucoup plus au centre de mon travail.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Laurie Chiara : Énormément… Des figures célèbres évidemment comme Sabine Weiss, Henri Cartier-Bresson, Saul Leiter, Harry Gruyaert, Elliott Erwitt, Robert Doisneau, Alex Webb et Rebecca Norris Webb. Cet été, j’ai découvert lors d’une exposition à Turin le fascinant travail du photojournaliste Alfred Eisenstaedt. Mais je suis également très inspirée par le travail des membres du collectif.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confrontée en pratiquant la photographie de rue ?
Laurie Chiara : Affronter le regard des inconnus, m’affirmer dans ma démarche artistique, aller chercher quelque chose de photogénique dans mon environnement immédiat. Faire de la street quand tu considères que tu habites une « non-ville » est intéressant ! C’est d’ailleurs le sujet de ma première série.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Laurie Chiara : Il y a quelques semaines, j’explorais mon environnement urbain proche et je suis retournée sur un site réservé à des HLM. Après des années d’indignation de la population, ces constructions, dans un état de délabrement très avancé, sont en voie de démembrement.
C’est un site qui m’interpelle car on y devine des histoires étendues aux fenêtres, on y croise des silhouettes furtives. Cette fois-là, j’ai remarqué qu’un enfant en bas âge se trouvait seul sur un balcon du dernier étage, les jambes pendantes au-dessus du vide. Des agents de police évacuaient des véhicules en bas. Je suis allée les alerter, sans réaction de leur part. J’ai alors pris une photo de la scène… et ils ont enfin réagi.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Laurie Chiara : Je ne cherche pas à me cacher quand je prends une photo. Si je sens que la personne ne souhaite pas être photographiée, je respecte cela. Je joue souvent avec la lumière, les reflets, les silhouettes et je ne photographie jamais une personne en situation de vulnérabilité.
Je suis néanmoins nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue, celle de Willy Ronis, où les inconnus photographiés pouvaient simplement venir se reconnaître. Je m’interroge souvent sur l’impact qu’aurait eu aujourd’hui l’exigence d’autorisations sur son travail.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Laurie Chiara :

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Laurie Chiara : Je me considère actuellement toujours comme une débutante en photographie de rue.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Laurie Chiara : Je suis plutôt en quête de telles recommandations ! J’essaie surtout de rester ouverte à l’énergie qui m’entoure et de ne pas penser à la performance ou à « ce qui marche ».

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Laurie Chiara : Oui, mon premier projet pensé en amont. J’espère pouvoir présenter cette série prochainement sur le site du collectif.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Laurie Chiara : Un extrait de ma première série, composé de dix images, sera exposé jusqu’à fin mars 2026 dans un restaurant à Menton. Je serais également très fière de participer aux futures publications du collectif.

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Laurie Chiara : J’avais déjà vu des publications sur Instagram, mais j’ai surtout rencontré Matteo Carli Roy au festival de la photo de Mouans-Sartoux. Sa présentation du collectif et ma présélection au concours street & architecture m’ont donné le courage de franchir le pas.

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Laurie Chiara : Les projets proposés sont très stimulants. Je suis heureuse de me donner un cadre en étant membre du collectif.

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