L’Approche Unique de Philippe Caron en Photographie de Rue
On pose les questions à Philippe…
Dans cette interview, Philippe Caron partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous pousse à vous concentrer exclusivement sur la photographie de personnes dans la rue et ce qui rend ces sujets si captivants pour vous ?
Philippe Caron : La photographie de rue, ou ce que j’appelle plus exactement « portraits de rue » est une période importante et longue dans ma photographie. J’aime à voir et ressentir les émotions et l’esthétisme que des personnes inconnues peuvent m’apporter. Je ne les photographie pas systématiquement, car je préfère travailler dans un cadre et des conditions de lumière que je connais.
SPF : Vous vous spécialisez dans la capture de portraits de passants. Comment abordez-vous l’approche de ces inconnus pour obtenir leur consentement ou leur coopération ?
Philippe Caron : Une de mes interrogations est de connaître la nature et la définition du portrait. J’aime me faire oublier, être discret, pour saisir des moments qui sont rarement montrés. Je pense que le portrait de face est toujours une projection du modèle qui est en représentation, et ce n’est pas ce que je recherche. Je préfère « voler » mes portraits, même si ce terme n’est pas juste. Lorsqu’il m’arrive de solliciter un portrait, je le fais avec un regard ou un sourire, en cas de refus je n’insiste jamais.
SPF : Chaque visage que vous photographiez a son propre récit. Comment choisissez-vous les personnes que vous photographiez et qu’espérez-vous révéler à travers leurs portraits ?
Philippe Caron : Mon choix de photographie se fait très souvent au moment de la prise de vue. Je ne choisis pas mes portraits au hasard en essayant de ne pas m’éparpiller. Pour cela, je garde constamment à l’esprit le thème et les objectifs de la série que je suis en train de travailler. Je souhaite que mes portraits illustrent, montrent et fassent découvrir les idées que je développe dans mes photographies.
SPF : La photographie de rue implique souvent d’être présent au bon moment. Pouvez-vous partager une expérience où la chance a joué un rôle crucial dans la création d’une de vos photos mémorables ?
Philippe Caron : Au cours d’une soirée-spectacle, à la fin de la soirée que j’accompagnais les spectateurs vers la sortie, mon appareil au niveau de la ceinture, une jeune femme se mit à rire vraiment joyeusement, j’incline instinctivement l’appareil dans sa direction, trois clichés et une superbe photo.
SPF : Quels aspects de la vie quotidienne et de la personnalité des gens trouvez-vous les plus fascinants à capturer dans vos photographies ?
Philippe Caron : Je pense me situer à deux extrêmes. La première, lorsque les personnes sont obligées d’attendre quelques instants et qu’ils se relâchent ou s’abandonnent au cours de ces moments. À quoi pensent-ils ? La seconde, quand des personnes se déplacent d’un lieu à un autre, l’intensité du mouvement, la vitesse, la concentration du sujet. Où vont-ils et pour faire quoi ?
SPF : Comment gérez-vous les défis éthiques liés à la photographie de personnes dans la rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée ?
Philippe Caron : Je me pose deux limites, le respect de la dignité des personnes et de la vie privée. Sur ces points, je suis en accord avec les textes réglementaires et la jurisprudence. Il est tout de même difficile actuellement de déterminer les limites de la vie privée dans un espace public. Il est souvent nécessaire de prendre le risque d’une confrontation.
SPF : Pouvez-vous nous décrire une photographie en particulier qui a une signification spéciale pour vous et nous raconter l’histoire derrière cette image ?
Philippe Caron : Une soirée de concert en plein air un soir d’été, le portrait de face d’un homme de couleur aux yeux bleus pétillants et un sourire éclatant. C’est pour moi l’image d’un sourire et d’un regard offert en connexion au mien. Une image simple mais très forte dans sa relation. Nous n’avons échangé aucun mot. Je distingue cet homme dans la foule qui se dirige dans ma direction, il est à deux mètres. Arrivé à ma hauteur, je lui tape sur l’épaule, il me regarde et nous nous sourions. Je lui montre mon boîtier et il me sourit en acquiesçant.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux photographes de rue qui souhaitent se lancer dans la capture de portraits de personnes dans des environnements urbains ?
Philippe Caron : Selon ma pratique photographique, de ne pas projeter une intention, une idée sur les sujets que nous photographions. De rester le plus neutre possible, bien sûr que c’est impossible, mais d’être au plus près de la réalité. J’ai souvent remarqué que dans cette situation, les avis et les interprétations de différents spectateurs aboutissent à des échanges. C’est agréable de savoir que des photos puissent faire les spectateurs se parler.
SPF : Comment percevez-vous l’évolution de la photographie de rue centrée sur les portraits à l’ère numérique, et en quoi cela a-t-il influencé votre propre approche ?
Philippe Caron : De quelle photographie de rue et de portrait pouvons-nous parler aujourd’hui ? La facilité du numérique et des outils à notre disposition ont démultiplié le nombre de clichés disponibles de façon à ce que nous ayons de plus en plus de mal à en distinguer l’intérêt. Mais ce que je retiens le plus de cette évolution est le développement abusif de la revendication du droit à l’image, avec cette étrangeté qu’elle n’est opposée très majoritairement qu’aux possesseurs d’appareils photos. Même si je ne crains pas de me confronter, je suis fatigué de devoir m’expliquer auprès de personnes qui connaissent si peu la véritable nature du droit à l’image, une sorte d’auto-restriction vient assez naturellement. J’observe, j’essaie de comprendre les réactions possibles et je perds souvent la photo…
