La rue comme archive du présent. Romain Wisniewski
Pour Romain Wisniewski, la rue est à la fois un terrain d’observation et une archive du présent. Ses photographies documentent les gestes ordinaires, les contrastes sociaux et les instants qui racontent la vie des populations européennes.
Autodidacte, il découvre la photographie en 2022 après avoir regardé des documentaires consacrés à Vivian Maier et Guy Bourdin. Cette curiosité de spectateur devient rapidement une pratique : quelques mois plus tard, une journée à Paris confirme son envie de saisir les histoires qui se déroulent devant lui.
Sa double formation en histoire et en sociologie nourrit une approche documentaire attentive aux dissonances et aux paradoxes de notre époque. De l’iPhone mini aux appareils les plus discrets, le matériel reste secondaire : l’essentiel est de raconter sans juger et de ne jamais nuire aux personnes photographiées.
On pose les questions à Romain…
Dans cette interview, Romain partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Romain Wisniewski : J’ai découvert la photographie de rue en 2022, presque par hasard. Je venais d’arriver à Tours pour mes études et, sans connexion Internet dans mon appartement, j’avais téléchargé quelques documentaires sur Arte.tv. L’un d’eux était consacré à Vivian Maier et à Guy Bourdin. J’ai alors compris tout ce que la photographie pouvait offrir en matière de discipline, d’art, de structure et de narration. J’aime raconter des histoires, mais je ne trouvais pas toujours le bon médium ; la photographie m’a révélé un champ de possibilités immense.
J’ai commencé à découvrir d’autres artistes, à consulter leurs portfolios et à feuilleter des livres. J’avais 18 ans et je regardais tout cela par plaisir et par curiosité. Ce qui a réellement transformé ce plaisir de spectateur en pratique, c’est la proximité de la photographie de rue avec le photojournalisme. J’ai toujours aimé l’aventure et les récits de photographes parcourant le monde pour témoigner de l’actualité et de la grande Histoire.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Romain Wisniewski : J’ai commencé très peu de temps après cette découverte. Je voulais comprendre ce que ressent un photographe lorsqu’il saisit un moment de vie. Je m’y suis mis naïvement, pour expérimenter ce regard d’observateur le temps d’un instant, puis la pratique m’a plu. En novembre 2022, je suis parti une journée à Paris ; j’y ai réalisé des images et saisi des instants que j’apprécie encore énormément.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Romain Wisniewski : Je n’ai jamais suivi de formation professionnelle en photographie. Je me suis renseigné sur la composition des images et sur la manière de raconter une histoire à travers ce médium, mais je suis véritablement autodidacte. Ce qui façonne ma photographie de rue et ma photographie sociale, c’est surtout ma double licence en histoire et en sociologie.
La sociologie m’aide à déceler les dissonances et les paradoxes sociaux ou visuels, mais aussi à réunir des images prises dans des lieux et à des moments différents pour former une série cohérente. Elle me permet de raconter des histoires qui ont une importance sociale. L’histoire, quant à elle, me fait prendre conscience de la valeur d’archive de nos photographies : elles transmettent notre regard sur le monde et sur notre époque aux générations futures. C’est pour cela que j’ai très vite souhaité archiver mes images, notamment à la Bibliothèque nationale de France.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?
Romain Wisniewski : Mon matériel varie selon les périodes : téléphones, petits appareils et caméras compactes. Je crois profondément que le matériel et les accessoires sont secondaires. Tant que nous sommes capables de raconter quelque chose, l’essentiel est là. Les outils les plus imposants ne sont pas toujours les plus adaptés aux instants furtifs ; je privilégie donc la flexibilité. J’utilise aussi un ordinateur pour travailler mes images et, surtout, une bonne paire de chaussures, car je marche beaucoup.
SPF : Avez-vous un équipement préféré, et pourquoi ?
Romain Wisniewski : Si je voulais être caustique, je dirais que mon meilleur équipement, ce sont mes yeux — même si je suis fortement hypermétrope. J’ai surtout un attachement particulier au premier appareil avec lequel j’ai pratiqué : un iPhone mini. Il était performant, mais plus limité que mes outils actuels. Cette contrainte représentait un défi technique et m’obligeait à trouver des solutions ingénieuses pour produire des images lisibles et de qualité.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Romain Wisniewski : Je le définirais comme une photographie documentaire et sociale qui observe la vie des populations européennes. Ma formation en sociologie et en histoire a progressivement renforcé cette orientation. Mettre l’art au service de la recherche, et inversement, me paraît à la fois utile et créatif.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Romain Wisniewski : Il est essentiel d’avoir des sources d’inspiration : nous devons nous situer par rapport à ce qui existe déjà avant de pouvoir proposer quelque chose de personnel. Vivian Maier et Henri Cartier-Bresson ont été mes premières références. J’ai ensuite découvert Elliott Erwitt, dont j’aime particulièrement l’humour et la tendresse avec lesquels il photographiait les animaux dans la ville.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Romain Wisniewski : Je ne sais pas si c’est ma photographie préférée, mais son histoire me fait sourire. J’étais à Londres en 2025, tôt le matin, lorsque j’ai aperçu un chantier. Comme chaque fois qu’une scène attire mon regard, j’ai sorti mon appareil et pris une photo. Plus tard, en examinant l’image, j’ai découvert le regard que l’ouvrier me lançait. Avec ses bras musclés et ses tatouages, il paraissait assez impressionnant ; je me suis dit que j’aurais peut-être hésité si j’avais remarqué son expression sur le moment. Sur Instagram, j’avais même publié plusieurs recadrages pour insister sur ce regard. C’est ce détail découvert après coup qui rend l’image si particulière à mes yeux.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Romain Wisniewski : Le premier défi est la météo. La pluie, le vent, la chaleur ou le froid influencent notre humeur et celle des personnes que nous photographions ; ils modifient donc profondément les conditions et les scènes que nous pouvons saisir.
Mon autre défi est de toujours raconter une histoire sans jamais nuire aux personnes présentes dans l’image. J’aime montrer des figures humaines belles, souriantes ou porteuses de valeurs, sans jugement, critique ni sarcasme. Je préfère laisser chacun interpréter les situations. Cette règle vient aussi de la méthodologie sociologique qui guide mon travail.

