La présence humaine au cœur des sillages — Pierre Joulié

Pierre Joulié photographie la rue depuis deux ans. Venu du paysage et de l’architecture, il a déplacé son regard vers ses contemporains et vers ce que l’humain laisse derrière lui : même absent, il reste selon lui une résonance. Pentaxiste attaché au reflex, il travaille le contraste et la matière, intègre l’humain comme l’élément d’un ensemble plus vaste, de dos, de profil ou de trois-quarts, et refuse de s’imposer à ses sujets. Ce qu’il cherche tient en une phrase : la présence humaine au cœur des sillages.

On pose les questions à Pierre…

Pierre Joulié pratique la photographie de rue depuis deux ans environ. Il y est venu par les livres et les expositions des grands maîtres, avec un attachement particulier pour Vivian Maier et Édouard Boubat. Il photographiait alors le paysage, l’architecture et un peu d’animalier ; sa pratique s’est déplacée en observant ses contemporains dans la ville.

Il a combiné formation et autodidaxie : une formation courte auprès du photographe dijonnais Frédéric Coignot pour réviser ses bases, puis un cursus de neuf mois à l’école Arvia auprès d’Éric Petiot pour approfondir la technique et la démarche photographique. Le reste, dit-il, est un travail de terrain et beaucoup de pratique.

Pentaxiste convaincu et attaché au reflex, il sort avec un K-1 Mark II et un KP, souvent les deux à la fois pour réagir vite, et choisit ses focales selon la lumière. Il n’utilise quasiment jamais de flash. Sa photographie s’ancre dans le réel pour raconter des histoires sans les mots, dans un style graphique texturé et contrasté, autour d’une intention qu’il résume d’une phrase : capturer la présence humaine au cœur des sillages.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Pierre Joulié : Tout simplement en découvrant les livres et les expositions des grands maîtres. J’ai un attachement particulier pour Vivian Maier et Édouard Boubat, dont les sensibilités me touchent profondément. Bien d’autres noms ont contribué à forger mon intention photographique, que je résumerais ainsi : capturer la présence humaine au cœur des sillages

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Pierre Joulié : Depuis relativement peu de temps, environ 2 ans. Au départ, je me tournais vers le paysage, l’architecture et un peu d’animalier. Puis ma pratique a évolué en observant mes contemporains dans la ville, mais pas seulement. Les traces humaines sont partout : même quand l’humain est physiquement absent, il reste une forme de résonance qui me captive.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Pierre Joulié : J’ai combiné formation et autodidaxie. J’ai d’abord suivi une formation courte auprès du photographe dijonnais Frédéric Coignot pour réviser mes bases, puis un cursus de 9 mois à l’école Arvia auprès d’Éric Petiot pour approfondir la technique et la démarche photographique. Pour le reste, c’est avant tout un travail de terrain et beaucoup de pratique.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Pierre Joulié : Je suis un pentaxiste convaincu, attaché au reflex — un des derniers des Mohicans ! J’utilise deux boîtiers : un Pentax K-1 Mark II (plein format) et un Pentax KP (APS-C). Je sors souvent avec les deux pour réagir vite sans passer mon temps à changer d’objectif. Mon choix d’optiques dépend de la lumière : en basse luminosité, je privilégie les focales fixes lumineuses comme le Pentax FA 50mm f/1.7 ou le FA 35mm f/2.0. Quand la lumière le permet, j’apprécie la polyvalence de zooms comme le HD 24-70mm f/2.8 ou le DFA 28-105mm f3.5-5.6. Pour les grands espaces dégagés comme les quais ou les places, j’embarque une plus longue focale. Et je n’utilise quasiment jamais de flash.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Pierre Joulié : Pas un matériel unique, mais pour rester léger et mobile, mon combo de prédilection reste le Pentax KP. Je l’associe soit avec le smc FA 28mm f/2.8, soit avec le 20-35mm f/4.0. J’ai aussi un pancake 40mm f/2.8 que je réserve au plein format K-1 Mark II ; sur le KP, le facteur de cadrage (x1,5) donne une focale équivalente à 60mm, ce que je trouve un peu trop long et fermé pour la rue.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Pierre Joulié : Loin des fables et des artifices, ma photographie s’ancre dans le réel pour raconter des histoires sans les mots. Je ne cherche ni le passé des êtres ni leur apparence, mais la présence humaine au cœur des sillages. À travers un style graphique plutôt texturé et contrasté, je cherche à susciter une émotion brute, aiguiser l’imaginaire et saisir l’immédiateté des traces urbaines.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Pierre Joulié : Il n’y a pas d’inspiration directe, car je cherche avant tout à tracer mon propre chemin. Je suis ce que je suis sur le terrain. En revanche, certains maîtres ont fonctionné comme des révélateurs. La sensibilité d’Édouard Boubat et l’œil instinctif de Vivian Maier ne m’ont pas dicté quoi photographier, mais m’ont confirmé une chose : la beauté d’une image réside dans l’immédiateté du réel. Leurs travaux m’ont simplement aidé à nommer ma propre quête — cette présence humaine au cœur des sillages que je révèle par le contraste et la matière.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Pierre Joulié : C’est une image un peu atypique pour moi, car je recherche rarement le contraste extrême. Mais ce jour-là, la lumière a sculpté l’espace de manière presque théâtrale. Le musicien était ancré dans l’ombre au milieu de cette architecture de pierre texturée. C’est un instant où la rue devient un décor éphémère, où l’humain s’efface en silhouette tout en occupant tout l’espace par sa résonance. D’ailleurs, cette photo s’est méritée : je suis d’abord passé devant sans m’arrêter, puis je suis revenu une première fois. Restant insatisfait du résultat, je suis retourné sur mes pas une seconde fois pour enfin obtenir ce que je voulais.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Pierre Joulié : Le principal défi, c’est l’imprévisibilité totale — mais c’est aussi tout ce qui fait le charme de la rue. On doit composer avec des conditions de lumière changeantes, des passants qui traversent le cadre au mauvais moment ou un objectif qui n’est pas le plus adapté à l’instant T. Il y a aussi cette forme de frustration quand une scène parfaite s’échappe par manque de réactivité ou par hésitation. Mais c’est précisément ce qui rend aussi la recherche exigeante et stimulante.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Pierre Joulié : Je n’ai pas un souvenir unique qui éclipserait tous les autres, car pour moi, chaque sortie dans la rue est une expérience mémorable. La photo de rue ne vit pas d’événements spectaculaires, mais de cette tension constante entre l’attention et l’imprévu. Qu’il s’agisse d’une lumière soudaine qui découpe une silhouette ou d’un regard croisé le temps d’une seconde, chaque image porte en elle son propre souvenir et sa propre histoire.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Pierre Joulié : Pour moi, l’éthique repose sur la distance, le respect et le discernement. Je trie rigoureusement les situations que je photographie pour toujours respecter l’individu : je ne cherche ni la vulnérabilité, ni le portrait frontal ou intrusif. J’intègre l’humain comme un élément d’un ensemble plus vaste, avec des sujets généralement captés de dos, de profil ou de trois-quarts. On cite souvent la phrase de Robert Capa, “Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près”, mais elle s’inscrivait dans le contexte du reportage de guerre. Aujourd’hui, il y a une réticence moralement légitime à se faire photographier en proximité dans l’espace public. Je refuse de m’imposer à 50 cm des gens. Et demander une permission avant de déclencher transforme l’instant : le sujet pose, la spontanéité s’efface, et avec elle tout l’intérêt de la photo de rue.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Pierre Joulié : C’est un phénomène relativement rare, mais qui arrive. Nous sommes bien loin de l’époque de Doisneau ou Cartier-Bresson : aujourd’hui, la peur de l’image et la défiance sont omniprésentes dans l’espace public. J’ai déjà eu quelques situations délicates :

L’inquiétude du public : Un contrôle de police dans un parc public suite au signalement d’un riverain, ou des personnes demandant à vérifier si des enfants figuraient sur mes clichés.

L’excès de zèle : Un gardien de musée venu me faire la morale sur le domaine public alors que le sujet était une silhouette totalement anonyme dans l’ombre.

Les réactions réflexes : Grimaces, langues tirées ou gestes d’humeur.

Ma gestion repose toujours sur le calme et la pédagogie. Face à la police ou aux passants inquiets, je montre spontanément mes photos sur l’appareil et mon portfolio pour prouver ma bonne foi et la réalité de ma démarche artistique. Avec le gardien de musée, nous sommes même allés ensemble voir la personne concernée, qui a confirmé elle-même que l’anonymat de l’image ne lui posait aucun problème.

Enfin, pour les réactions d’humeur ou les doutes persistants, je trie et j’efface simplement chez moi : ma démarche vise à capter des émotions, pas à froisser qui que ce soit

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Pierre Joulié : Mon premier conseil est de ne surtout pas investir massivement dans du matériel. La photo de rue ne dépend pas de la puissance d’un boîtier, c’est une affaire d’œil et d’attention au monde. Ensuite, il n’y a pas de secret : il faut pratiquer, pratiquer, pratiquer. Apprendre à marcher, à observer, à apprivoiser l’imprévu et à accepter la frustration des images ratées. C’est en faisant du kilomètre qu’on affûte ses réflexes, qu’on trouve sa juste distance et qu’on finit par développer sa propre écriture visuelle.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Pierre Joulié : Pour moi, la créativité ne vient pas d’un coup de génie, elle découle d’un état d’esprit. J’ai remarqué qu’une posture positive et empathique aiguise considérablement le sens de l’observation. Quand on aborde la rue avec bienveillance, on perçoit mieux la poésie du quotidien et les scènes qui résonnent avec sa propre intention photographique. Le reste, c’est de la rigueur : pratiquer sans cesse, puis analyser froidement ses images. Regarder ses photos réussies pour comprendre ce qui a fonctionné, mais surtout décortiquer ses photos ratées pour identifier le manque de réactivité, le mauvais cadrage ou l’erreur d’anticipation. C’est ce travail d’édition qui nourrit la créativité suivante.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Pierre Joulié : Mes objectifs s’articulent sur deux niveaux. Sur le plan artistique, ma priorité reste d’affiner encore mon regard et de renforcer la cohérence de mon portfolio autour de cette quête de la présence humaine et de la matière. Sur le plan concret, je structure actuellement mon activité : je finalise mon site internet pour proposer des tirages d’art en éditions limitées, et je travaille sur des projets de zines photo — même s’il est encore un peu tôt pour en dévoiler les titres. Enfin, faire voyager ces images hors de l’écran à travers une exposition en galerie serait une étape passionnante pour concrétiser cet échange avec le public.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Pierre Joulié : Comme je l’évoquais, ce sont des étapes qui se préparent activement. À très court terme, mon actualité passe par des candidatures à des concours internationaux majeurs, ce qui constitue une première forme de diffusion et de confrontation au milieu professionnel. Pour les expositions et les éditions (zines), même si les thèmes sont déjà définis, je préfère prendre le temps de construire des séries véritablement abouties avant de les présenter à des galeries ou des éditeurs. La qualité de la sélection prime sur la précipitation.