La photographie de rue, c’était mieux avant ? – Philippe Marsal écrit…

Les différences entre la photographie de rue d’aujourd’hui et celle
des années 70-80

Philippe Marsal écrit…

La photographie de rue est un concept un peu « valise », aux multiples définitions possibles. Pour fixer les idées, prenons la définition actuelle de la photo de rue donnée par Wikipédia :

« La photographie de rue est une pratique de la photographie en extérieur, dont le sujet principal est une présence humaine, directe ou indirecte, dans des situations spontanées et dans des lieux publics comme la  rue, les parcs, les plages ou les manifestations ».

Ce champ photographique a pris naissance dans la première moitié du XXème siècle. On parlait alors de photographie humaniste. Sa vocation était de montrer comment les hommes vivaient dans l’espace urbain et d’illustrer l’ordinaire du quotidien. « Un corps dans un décor » selon la formule chère à Jean-Christophe Béchet.

Cette photographie était informelle, souvent tendre, parfois ironique, navigant entre empathie idéalisée et illustration documentaire.

Elle a pris son essor dans les années 70-80, à la suite notamment des évènements de 1968 qui ont changer la manière de voir la vie et de concevoir la photographie : libération des mœurs, revendications sociales, évolution des conditions de vie.

 

Elle était illustrée par les maîtres français Cartier-Bresson, Doisneau, Weiss, Ronis… :

 

Edouard BOUBAT Première neige jardin Luxembourg 1955

Henri CARTIER-BRESSON rue de Vaugirard Paris 1968

Robert DOISNEAU Les tabliers de la rue de Rivoli 1978

 

Willy RONIS Café de France Isle sur la Sorgue 1979

Sabine WEISS Couple et dame lisant Paris 1985

Dans les années 70-80 : 

J’ai commencé la photo de rue au début des années 80, en argentique donc, uniquement en noir et blanc, en développant et tirant moi-même. Résidant alors à Paris, la photo de rue s’est imposée à moi comme une évidence : garder une trace de la vie quotidienne d’une époque, avec son authenticité, ses anecdotes et ses surprises. Je m’efforçais de rendre intéressant ce qui était banal, avec empathie et un peu d’impertinence.

 

Ph MARSAL Tour Eiffel 1980  

Ph MARSAL Trocadéro 1980   

Ph MARSAL Canal Saint Martin 1980

Ph MARSAL Manifestation pour la protection du Larzac Paris 1980

Ph MARSAL Jardin du Luxembourg Paris 1980

Ph MARSAL Foire du Trône Paris 1980

On évoluait encore dans un courant humaniste, avec une vision réaliste, un peu vieillotte, plus objective, centrée sur l’extérieur du photographe.

Elle privilégiait plus le fond que la forme, bien que les grands photographes français qui m’inspiraient à l’époque avaient un sens naturel de la composition, de la gestion de la lumière et des contrastes, quasiment toujours en noir et blanc.

Elle montrait la vie quotidienne, à la manière d’un reportage, par des images prises à la sauvette (HCB) fixant des instants uniques non reproductibles.

Elle contribuait à l’écriture de l’Histoire sociale, mais restait confidentielle, peu diffusée dans la presse quotidienne et les magazines.

L’esthétique était peu importante et les images étaient classiques.

Les prises de vue étaient fortement contraintes par le matériel et plus sélectives en raison du coût des appareils photos, des pellicules, des développements et des tirages par des labos industriels, trop souvent de mauvaise qualité. Les pellicules ne contenaient que 24 ou 36 poses. Les ASA (alias ISO) se limitaient à 100 et 400 (voire à 25 et 64 pour les diapos) Et les obturateurs dépassaient rarement le 1/1000ème.

Aujourd’hui :

On évolue maintenant dans un courant moderniste plus subjectif, un peu nombriliste, centré sur le « soi » du photographe.

L’esthétique est devenue très importante. La forme est novatrice, plus conceptuelle, renforcée par l’usage (parfois abusif) de la post-production et la prédominance de la couleur.

Les années 2000 ont vu apparaitre le numérique et les smartphones qui ont favorisé le « Spray and Pray » : on mitraille tout et n’importe quoi et on prie pour avoir de bonnes photos.

Les effets de mode sont aussi nombreux qu’éphémères. Les réseaux sociaux encouragent les photographes à se copier entre eux pour améliorer leurs scores de « likes ». On a une désagréable impression de déjà vu et de duplication sans fin.

La photo de rue s’est diversifiée sous des multiples formes, sans ou avec personnages : architecture, urbex, mobilier urbain, animaux, portraits posés, sous-expositions….

D’autre part, on assiste aussi à de la méfiance voire de l’agressivité vis-à-vis des photographes de rue. Les paparazzi ont fortement contribué au discrédit de ce genre photographique.

Issu de la culture procédurière importée des USA dans les années 90, il y a un recours abusif au « droit à l’image » sans avoir connaissance de la législation applicable. Le juridique a façonné et influencé les écritures photographiques. Ce qui est en contradiction avec l’usage intensif des smartphones et des réseaux sociaux et l’étalage des vies privées par le biais des selfies.

 

En conclusion :

Aujourd’hui, les photographes de rue ont tendance à privilégier davantage l’esthétique, à coup d’artifices techniques et de post-production, et à ne pas raconter une histoire, voire l’Histoire.

C’est sans doute pour se démarquer et créer leur propre style.

A mon avis, la photo de rue devrait refléter davantage une réalité sociale, dépeindre notre époque, ses modes de vie, les moyens d’expressions, notre quotidien.

La photographie de rue était humaniste avant d’être esthétique. C’est l’inverse maintenant : elle est devenue esthétique avant d’être humaniste. 

Les images prises en 2023 susciteront-elles encore de l’intérêt dans 40 ans ?

 

Philippe Marsal

Membre de SPF

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