Julien Maury : Instinct, hasard et liens humains – la rue comme terrain sensible
La photographie de rue apparaît ici comme un espace de liberté fragmenté, fait d’intuitions, de détours et de moments arrachés au flux du quotidien. Entre deux rendez-vous, dans les interstices du temps professionnel, la rue devient un terrain d’expression brute où le hasard, le cadrage instinctif et l’émotion immédiate dictent le déclenchement. Une pratique nourrie autant par l’observation obsessionnelle des images que par la nécessité intime de s’exprimer.
Membre de SPF, Julien Maury développe une photographie naïve au sens noble du terme, attentive aux riens, aux coïncidences troublantes et aux scènes ordinaires soudain chargées de sens. Son travail avance sans certitudes figées, dans une recherche permanente de justesse et de lien humain, où la rue n’est pas seulement un décor, mais un lieu de rencontres, d’échanges et de construction progressive d’un regard personnel.
On pose les questions à Julien…
Dans cette interview, Julien Maury partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Julien Maury : La street photo, au départ, n’était qu’une case parmi d’autres dans l’immense palette de la photo artistique. Je l’ai découverte à travers les hors-séries de mon magazine photo, vers 2005.
En sortant m’entraîner, j’ai d’abord cadré l’architecture, puis les objets, avant de me concentrer sur les gens.
Avec le temps et les projets — artistiques ou mariages —, le manque de disponibilité s’est fait sentir. Alors, depuis 2019, je profite de mes déplacements pros. Sans famille ni obligations en soirée, je glane ces instants volés, entre deux rendez-vous, pour arpenter et shooter.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Julien Maury :
Au début, j’ai été fasciné par la force des images, leur capacité à me captiver. Je pouvais les observer pendant des heures, tant dans leur ensemble que dans leurs moindres détails. Après avoir remporté un concours photo, j’ai commencé à apprendre avec un appareil que je ne maîtrisais pas du tout. Pour moi, la photo est une façon de m’exprimer, un besoin vital de m’extérioriser.
Je le fais aussi à travers le sport, ça m’apaise. Mais je manque de patience pour la peinture, la musique ou l’écriture, des domaines où je ne me sens pas à l’aise pour exprimer une émotion ou une idée.
Avec mes études scientifiques, j’ai abordé la photographie par l’optique, la lumière et l’électronique et cela était accessible pour moi.
Bref, je suis autodidacte.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue ?
Julien Maury : Leica Q2 et Q3 43 / Ricoh GR3
Argentique : Nikon 35TI / Ricoh GR / Canon Ixus M1
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Julien Maury : Non, mon matériel préféré, c’est le mien. Chacun à son utilité :
Qualité de construction et objet iconique / image parfaite / portabilité et réglage ultra rapide / et le coté fun de l’argentique.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Julien Maury : Mon style s’est construit avec difficulté, car j’aime le faire vivre, le faire bouger. Je capte souvent des instants au feeling, quand j’ai cette intuition qu’il va se passer quelque chose — sans savoir quoi. Je recadre sans hésiter, je déclenche presque à l’instinct.
C’est une photographie naïve, en somme : une façon de sublimer le quotidien, même dans sa banalité, sa laideur, ou ses moments brutaux. Des riens qui, soudain, vous touchent.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Julien Maury : Je vais être très classique : mes préférés : Vivian Maier, Martin Parr et Bruce Gilden.
J’aime le détail les images de très près et les scènes théâtrales.
Sinon, Harry Gruyaert, Alex Webb, Helen Levitt.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Julien Maury : Il y a eu ce vieux monsieur dans le métro, en 2007. Agacé, il se retourne au moment où je déclenche : derrière lui, l’affiche ne laisse apparaître que le mot « vieux » de « Vieux Lyon ».
Ce hasard parfait m’a scotché. Depuis, cette image m’a happé, vraiment.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Julien Maury : Je pense que l’étape d’après c’est d’être plus en lien avec mes sujets. mais je vous ai rencontré et je vois certains de vos artistes qui m’apprennent déjà beaucoup en savoir être.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable vécue en photographie de rue ?
Julien Maury : Une mamie de 96 ans m’a donné son numéro pour que je lui envoie une photo de son « jeune mari », prise le jour de leur mariage.
Et puis, il y a tous ces inconnus qui me voient shooter et s’interrogent sur ce que je fabrique — des rencontres qui finissent souvent par des échanges surprenants.
Dernièrement, j’ai commencé à faire des sorties photo à plusieurs, et c’est vraiment génial.
Je pense qu’en dehors de la beauté de l’image, cette question me rappel que c’est la création du lien ma prochaine étape.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue ?
Julien Maury : Je m’appuie surtout sur les textes de loi qui rappellent qu’en matière de street photography, l’aspect artistique l’emporte sur le droit à l’image — dans la limite du raisonnable.
Dès qu’un doute subsiste sur le préjudice potentiel pour une personne, la règle est simple : soit on ne publie pas, soit on rend le visage non identifiable.
SPF : Avez-vous déjà rencontré des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Julien Maury : Un jour, un homme m’a agressé en pensant que je l’avais photographié — ce qui était vrai, mais sans intention. Je l’ai rassuré en promettant d’effacer toute trace s’il apparaissait, même partiellement. Il est parti.
Une autre fois, une femme a cru que je la prenais chez elle, depuis la rue. Je lui ai montré l’écran pour prouver le contraire. c’était faux bien sûre.
Enfin, après un portrait serré d’une jeune femme et sa grand-mère, elle m’a interpellé de loin : » je vous ai vu » Je lui ai montré les photos, expliqué ma démarche en souriant. Elle a feuilleté mon Instagram, mais m’a demandé de ne pas publier son image.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Julien Maury : travail, travail, travail.
Non je déconne, allez juste vers ce que vous aimer et prennez du plaisir. C’est tout.
Et puis aussi ne pas juste dire qu’on ne fait pas ça pour les likes. Osez montrer vos photos.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Julien Maury : Tout à fait :
La dernière : construire une narration dans la série, éliminer les images qui ne sont pas une expression personnel mais la reproduction d’un style déjà vu, mettre de la cohérence dans la fluidité de la série (les images se suivent avec logique)
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue ?
Julien Maury : Construire un corps d’oeuvre plus grand et plus qualitatif, et aussi quelques sujets qui je pense n’ont jamais été traité. Allez la ou je connais le milieu et shooter.

