Je vais dans la rue avec une image en tête — Laurent Martinez

Laurent Martinez a quitté un poste de professeur d’espagnol pour devenir photographe, et c’est la rue qui lui a servi d’épreuve. Il commence en 2015 à Marseille, pratique deux ans, puis s’éloigne : devenu professionnel en 2017, il met la photographie de rue de côté pour les séances rémunérées. Il y revient aujourd’hui, pour le plaisir de créer des images qui lui parlent, sans pression et sans devoir plaire pour vendre. Un Fujifilm X-T2 et un 28 mm, rien d’autre ou presque, plus un trépied depuis qu’il compose en superposant plusieurs prises pour peupler des rues qui, dans sa ville, restent vides. Saul Leiter et Alex Webb reviennent toujours dans ses réponses. Son conseil tient en deux gestes : ouvrir des livres de grands photographes, et sortir faire des photos.

On pose les questions à Laurent…

Laurent Martinez a découvert la photographie de rue en quittant l’enseignement : professeur d’espagnol, il choisit d’en faire son métier et voit dans la rue le meilleur moyen de se confronter à la réalité du terrain. Il commence en 2015 à Marseille, s’arrête après un déménagement dans une ville plus petite qui ne l’inspire pas autant, devient photographe professionnel en 2017 — et laisse la rue de côté pendant des années, le temps des commandes.

Il s’est formé seul, par des cours en ligne, des chaînes YouTube, des forums et des livres empruntés. Son matériel tient en peu de chose : un Fujifilm X-T2, un Meike 28 mm, un Samyang 12 mm à l’occasion, et un trépied pour les poses longues. Longtemps attaché au minimalisme — un lieu, un sujet — il cherche depuis quelques mois des compositions plus denses, quitte à superposer plusieurs prises pour rassembler les passants d’une ville qui en compte peu.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Laurent Martinez : J’ai décidé de quitter mon poste de professeur d’espagnol pour devenir photographe. La photographie de rue a été le meilleur moyen pour me challenger, rassurer mes proches, et me confronter à la réalité du terrain.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Laurent Martinez : J’ai commencé en 2015 à Marseille, j’ai pratiqué la photo de rue pendant deux ans, puis j’ai déménagé dans une ville beaucoup plus petite qui ne m’inspirait pas autant. En 2017, je suis officiellement devenu photographe professionnel, mais j’ai mis de côté la photo de rue pendant longtemps pour privilégier les séances clients, rémunérées.

Aujourd’hui, je reviens à ma première passion, cette période bénie où je me baladais dans les rues avec mon appareil photo, juste pour le plaisir de créer des images qui me parlent, sans pression, sans devoir plaire pour vendre.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Laurent Martinez : J’ai suivi des formations sur Empara.fr, avec des vidéos enregistrées sur des sujets spécifiques, puis des directs où on pouvait poser des questions. Pour les sujets non abordés, j’ai suivi la plupart des youtubeurs photo de l’époque, comme Sébastien Roignant ou Le Studio de Poche avec Arnaud Thiry, et d’autres photographes espagnols et latino-américains. Les forums ont été très utiles aussi : pas de ChatGPT à l’époque !

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Laurent Martinez : Un Fujifilm X-T2 avec un Meike 28 mm f/2.8 dans 90 % du temps, et un Samyang 12 mm f/2 de temps en temps.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Laurent Martinez : Avant, j’avais un 23 mm et un 35 mm, mais je n’arrêtais pas de changer de l’un à l’autre selon les situations. J’en ai eu marre, donc j’ai opté pour un 28 mm — équivalent 42 mm en plein format — et depuis je ne change plus. En plus de mon Fujifilm X-T2 et de son Meike 28 mm f/2.8, j’ai investi dans un trépied pour les poses longues et les superpositions de photos.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Laurent Martinez : Avant, j’aimais beaucoup le minimalisme : une image facile à lire, un endroit et un sujet, ça me suffisait. Il y a quelques mois j’en ai eu marre, j’ai donc cherché de nouvelles manières de composer, j’ai étudié sérieusement le sujet, emprunté des livres de photographie de rue — et je suis tombé sur votre chaîne YouTube à l’occasion.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Laurent Martinez : J’ai eu plusieurs chocs photographiques sur ces dix dernières années, mais les deux photographes qui me reviennent toujours en tête sont Saul Leiter et Alex Webb.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Laurent Martinez : C’est cette photo de rue qui m’a éclaté aux yeux lors de mes premières sorties dans le métro de Marseille. Il y a deux grands cercles dans les murs du métro, de chaque côté de la voie. Je me suis placé de sorte à créer un effet tunnel et aligner les cercles. Je gênais un peu le passage des gens car j’étais juste en bas des escaliers qui menaient au métro, mais bizarrement les gens étaient très compréhensifs. Deux photos sont sorties de cette composition : une avec le métro et les personnes dedans, et celle-ci, où un homme s’est placé de lui-même au bon endroit !

La fin est triste : j’ai pleuré pour des photos pour la première fois de ma vie. J’ai perdu toutes les photos de ces six mois dans le métro de Marseille, et les seules qui restent sont celles que j’ai réussi à récupérer sur un vieux compte Instagram, inexploitables car la qualité de récupération est horrible.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Laurent Martinez : Dans ma ville, il n’y a pas beaucoup d’habitants : pour faire du minimalisme, c’est le top ; par contre, lorsqu’on veut remplir le cadre et s’exercer au layering, c’est insupportable. En ce moment, je continue de choisir l’arrière-plan, je cadre comme je veux — car au final c’est ça qui me plaît dans la photo de rue — puis je mets l’appareil sur trépied pour capturer plusieurs sujets, et je compile ensuite les photos pour avoir tous les sujets sur la même image.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Laurent Martinez : J’ai déjà dû me confronter à des dealers qui pensaient que j’étais un flic en civil venu pour les pister.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Laurent Martinez : Je me suis renseigné sur la loi, je sais ce que j’ai le droit de faire et de ne pas faire, puis en situation réelle j’adapte selon la personne que j’ai en face.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Laurent Martinez : On me demande tout le temps pourquoi je prends des photos. En général les gens sont très contents, ils me demandent pour quel journal je travaille, puis je leur réponds que c’est une pratique artistique ; on engage la conversation et ça se passe très bien. Seulement deux fois on m’a demandé de supprimer la photo : je le fais avec le sourire en disant que c’est dommage, et puis c’est tout.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Laurent Martinez : Ouvrez des livres de grands photographes, et sortez faire des photos.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Laurent Martinez : Pour ma part, je vais dans la rue avec une image en tête très précise : ça me fait gagner du temps et ça m’évite d’être déçu. Pour la créativité, dites-vous que la seule manière d’être unique, c’est de faire avec les moyens du bord.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Laurent Martinez : Je développe en ce moment des séries photo qui se déroulent exclusivement dans l’espace urbain et public. Une série s’appelle Ascenseur social : le but est de montrer les problèmes et les solutions qui mènent à la réussite. La première photo est un adolescent dans un ascenseur, portant un casque de réalité virtuelle, les pieds dans une montagne de livres.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Laurent Martinez : J’ai déjà une exposition de prévue en décembre 2026, et je viens d’en terminer deux cette année dans ma ville. Grâce à votre site, je voudrais partager beaucoup plus avec des photographes de rue, se tirer mutuellement vers le haut, organiser des sorties, aller à des expositions, rencontrer des gens inspirants.