Je prends et ensuite je réfléchis
Michel Jacquelin photographie la rue depuis 1976, découverte par hasard à vingt ans dans les rues de Lyon. Autodidacte complet, il a commencé au noir et blanc en 6×9 avec un Kodak des années 1930 et développait ses tirages dans la cave de sa grand-mère. Il travaille aujourd’hui au Lumix FZ300 ou au Canon 2000D, avec une canne photo, un filtre ND et un parapluie orange glissé dans le dos. Il cite Doisneau et Cartier-Bresson, cherche « la vie dans l’image » et prépare un livre ; son club, « Regards croisés », monte une exposition pour la fin de l’année.
On pose les questions à Michel…
Michel Jacquelin a découvert la photographie de rue par hasard, à vingt ans, en traînant dans les rues de Lyon à la recherche de lumières et de contre-jour. Cinquante ans plus tard il photographie toujours — autodidacte complet, formé seul dans la cave de sa grand-mère à partir d’un vieux manuel qui expliquait jusqu’à la fabrication du révélateur. Ce qu’il cherche, il le dit simplement : la vie dans l’image, « pas seulement l’humain mais l’humain qui vit ». Il se décrit « la plupart du temps chasseur, rarement pêcheur », travaille vite, et réfléchit ensuite. À quelqu’un qui débute, il conseille de sortir avec un but et de rester en éveil permanent.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Par hasard, j’avais 20 ans et je traînais dans les rues de Lyon, je faisais du N&B, je cherchais des lumières, des contre-jour. Je me suis pris au jeu.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Assidûment depuis au moins 50 ans, depuis 1976.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Michel Jacquelin : Autodidacte complet. J’ai commencé par le noir et blanc en format 6×9 vers 15 ou 16 ans, avec un appareil Kodak des années 1930, développé négatifs et tirages papier dans la cave de ma grand-mère, tout en lisant un vieux bouquin qui indiquait même comment fabriquer son révélateur. Je crois que j’ai toujours ce livre dans une étagère. Ont suivi un Zenith, un Olympus OM1, un Pentax.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Michel Jacquelin : Soit un Lumix FZ300 de Panasonic, soit un Canon 2000D, objectif 18-55 / 2.8 ou 75-300 / 3.5, un filtre ND, une canne photo pour les photos au zoom, un pied (lourdingue mais efficace), un parapluie dont je glisse le manche entre ma veste et ma chemise dans mon dos. (Le parapluie est très discret, orange vif, prévu pour les chasseurs qui sont postés dans les battues.)
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Michel Jacquelin : Le Lumix ou le Canon indifféremment, selon les conditions extérieures, avec une canne photo pour stabiliser dès que je zoome un peu. Le Lumix a une grande plage d’utilisation de focale, 25 à 1200, très discret parce que bridge, pas de bruit de miroir qui claque. Le Canon est plus lent et plus bruyant, le rendu de la lumière est différent, plus simple à utiliser.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Aujourd’hui, qu’est-ce que je recherche dans la photographie ? La vie dans l’image. Pas seulement l’humain, mais l’humain qui vit : ses joies, ses peines, ses douleurs, l’humain qui vit le temps, les émotions des yeux, la gourmandise des plaisirs, la rudesse des déconvenues, l’attente, la surprise, l’ennui du temps gris…
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Michel Jacquelin : Doisneau, Cartier-Bresson, et tant d’autres.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Michel Jacquelin : Assis à la terrasse d’un café en Espagne, j’attends mon fils qui s’est absenté quelques instants. Je veux tuer le temps. Je chausse le filtre ND, il y a énormément de lumière, je veux faire une prise assez lente pour avoir le mouvement des gens qui déambulent. Ma canne photo est appuyée sur mon siège, je fais plusieurs clichés. Et sur l’un d’entre eux, cette petite fille immobile pendant que tout le monde s’agite gaiement. Je ne vois le résultat qu’une fois rentré à la maison. C’est le contraste entre le mouvement autour d’elle et son attitude immobile. Restons précis : elle n’a dû rester immobile que 1,5 seconde, le temps de la pose du cliché.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Saisir un instant qui raconte une histoire, tout en tenant compte de la lumière, des contrastes, du cadrage. Un instantané, c’est toujours un moment de décision extrêmement rapide. Ça fonctionne une fois sur 100. C’est comme choisir un chocolat dans une boîte toute pleine : ils sont tous bons mais on ne sait pas lequel on va goûter, s’il va nous plaire ou en appeler un autre, un meilleur ou un décevant.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Je suis certainement trop modeste pour supposer qu’une expérience puisse être mémorable, ou tout au moins digne de la postérité s’il fallait la présenter. Chaque photo a son histoire, son moment, ses propres lumières. Même en groupe, je suis parfaitement solitaire avec mon appareil entre les mains. Je peux vous parler et faire tout autre chose en même temps.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Michel Jacquelin : J’essaie d’être discret, au mieux possible, très rapide. Je prends et ensuite je réfléchis. Jamais en espace privé sans demander l’autorisation. Jamais dans une situation gênante pour autrui. Je suis la plupart du temps chasseur, rarement pêcheur. La plupart du temps, il est dans la boîte avant même qu’il me comprenne avec un appareil photo dans les mains.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Michel Jacquelin : Bien sûr il y en a eu. La plupart du temps je règle le problème avec celui ou celle qui semble perturbé par ma présence et mon appareil, en faisant un signe de la main à la personne de s’écarter comme si je voulais prendre ce qui est derrière elle. Ça marche 9 fois sur 10. Et puis parfois, au flan, je dis à la personne qu’avec un peu de chance ma photo passera dans le prochain Paris Match… Mais j’essaie surtout d’être très rapide avant qu’il n’y ait quoi que ce soit comme réaction. Je n’ai pas peur de prendre le visage des gens, c’est leur visage qui porte une émotion, une attitude, une mimique qui me passionne. Le téléobjectif avec la canne photo est bien pratique dans beaucoup de cas, pour prendre en focale longue sans avoir de flou de bougé. Je mets également parfois mon appareil sur le pied, je démarre la gestion à distance sur mon téléphone ; comme je ne suis pas derrière l’appareil et que je regarde mon téléphone, le passant ne suppose même pas qu’il vient d’être pris en instantané.
SPF : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui débute en photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Il faut être aux aguets avant tout, rapide pour déclencher la prise de vue. Sortir avec un but : comme par exemple aujourd’hui il pleut, il peut y avoir de jolis reflets, des situations d’empressement… Le but fait une partie de la sortie, la réussite est due aussi en grande partie au fait d’être en éveil permanent. Une heure de travail, pas plus, sur le sujet voulu, le reste au hasard des rencontres.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Michel Jacquelin : Je ne saurais même pas définir ce qu’est la créativité, sinon de laisser son humeur saisir celle des autres. Je ne suis pas un fêlé de technique, j’utilise même parfois le mode entièrement automatique quand je sens que les conditions deviennent difficiles. Mais le mode P la plupart du temps.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Michel Jacquelin : Faire un livre, partageable avec ceux qui aiment la photo de rue, sans prétention de perfection, juste pour le plaisir de l’image.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Michel Jacquelin : Dans notre petit club naissant, le but de la fin d’année est de faire une exposition. On est 5, notre club s’intitule « Regards croisés ». On veut travailler sur un ensemble de thèmes et partager chacun une ou deux photos de chaque thème avec le public.


