Je laisse les images venir à moi

Deux Leica laissés par un père qui ne s’en servait plus, la collection LIFE reçue en 1971, des premières photographies de rue faites à Lisbonne en 1978 : Michel Maquet n’a jamais décidé un jour de devenir « photographe de rue », la pratique s’est installée toute seule. Il part rarement avec une idée arrêtée, laisse les images venir à lui, et sait attendre qu’une tête se tourne ou qu’une main se lève — quitte à ce que cela n’arrive jamais.

On pose les questions à Michel…

Michel Maquet a découvert la photographie vers 1968, à quatorze ans, avec le matériel que son père avait laissé à sa disposition : deux boîtiers Leica, une série d’objectifs du 35 au 135 mm, de quoi développer les pellicules et tirer sur papier. Autodidacte, il dit avoir fait beaucoup d’erreurs malgré la lecture assidue de nombreux ouvrages. Ses premières photographies de rue datent de 1978, à Lisbonne ; depuis 2005, la rue est devenue son sujet de prédilection.

Il travaille aujourd’hui au Leica Q3 en 28 mm et au Fujifilm X100 VI, sans attribuer ses images à une marque : ce qui compte, dit-il, c’est de connaître assez son appareil pour pouvoir l’oublier. Il photographie les petites situations de la vie quotidienne — les terrasses, les vitrines et les reflets, les gens au travail — et les coïncidences où l’humour apparaît sans qu’on ait besoin de le forcer. Il revient régulièrement sur ses anciennes images : il ne jette pratiquement rien, et son regard, lui, change.

Il tient son propre journal photographique en ligne, what-eye-saw.net.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Michel Maquet : En fait, j’ai découvert la photographie de rue sans le savoir. En 1971, mes parents m’avaient abonné à la collection LIFE – La Photographie. Chaque fois qu’une image me faisait dire : « Celle-ci, j’aurais bien aimé l’avoir faite », elle relevait de ce qu’on appelle aujourd’hui la street photo.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Michel Maquet : J’étais timide. Mes premiers sujets ont donc plutôt été les natures mortes et la macrophotographie. Photographier des objets était plus facile que de s’approcher des gens.

Je daterais mes premières photographies de rue de 1978, à Lisbonne. Ensuite, mon travail m’a amené à beaucoup voyager et à rencontrer beaucoup de gens. La photographie de rue a ainsi pris une place de plus en plus importante dans ma pratique.

Je n’ai pas décidé un jour de devenir « photographe de rue ». Cette pratique s’est installée progressivement, parmi d’autres sujets. Depuis 2005, elle est devenue mon sujet de prédilection.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Michel Maquet : Je suis autodidacte. J’ai découvert la photographie vers 1968, à quatorze ans. Mon père ne s’y intéressait plus et avait laissé son matériel à ma disposition et à celle de mon plus jeune frère, sans autre accompagnement. Je disposais donc de deux boîtiers Leica, un III f et un M3, d’une série d’objectifs allant du 35 au 135 mm, du matériel pour développer les pellicules et d’un agrandisseur pour les tirages sur papier. Tout ce qu’il fallait pour expérimenter et faire beaucoup d’erreurs, malgré la lecture assidue de nombreux ouvrages.

Je continue à apprendre en regardant les photographies des autres, mais aussi les miennes. Sur le moment, je peux avoir une intention assez précise, puis découvrir que l’image montre autre chose, ou que le détail auquel je tenais n’est finalement pas celui qui compte. Revenir régulièrement sur ses images – je ne jette pratiquement rien – est, à mon avis, une bonne manière d’avancer.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Michel Maquet : Aujourd’hui, j’utilise principalement un Leica Q3 28 mm, et un Fujifilm X100 VI.avec son complément optique de 50mm. Mes boitiers reflex sortent beaucoup moins.

J’ai longtemps utilisé du matériel Nikon, en argentique puis en numérique. Le numérique a beaucoup compté dans ma pratique. Il a rendu les essais plus faciles et m’a permis de retrouver, à la lumière du jour, tout le travail sur l’image que je faisais autrefois au laboratoire.

Je m’intéresse volontiers à la technique, je peux même avoir un côté un peu geek. Mais au moment de photographier, je préfère ne plus y penser. L’appareil doit être prêt. Mon attention va au cadre et à ce qui se passe dedans.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Michel Maquet : Le Leica Q3 est aujourd’hui celui que je prends le plus volontiers. J’aime pouvoir partir avec un appareil qui ne m’oblige pas à choisir entre plusieurs objectifs. Je connais son cadre et je travaille avec lui. Le 28 mm laisse aussi une bonne marge pour recadrer en post-production. Le Fuji me donne un cadre un peu plus resserré.

Entre 2005 et 2015, j’ai surtout utilisé un zoom 24-70 mm f/2,8 sur différents boîtiers Nikon.

Je n’attribue pas mes images à une marque. J’ai réalisé des photographies auxquelles je tiens avec des appareils très différents. Ce qui compte surtout, c’est de connaître suffisamment celui qu’on a en main pour pouvoir l’oublier.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Michel Maquet : Je pars rarement avec une idée bien arrêtée de ce que je vais photographier. Je laisse plutôt les images venir à moi.

Je photographie volontiers les petites situations de la vie quotidienne. Les terrasses, les gens au travail, les passants, les vitrines et les reflets reviennent souvent. J’aime aussi les coïncidences et un certain humour, lorsqu’il apparaît sans qu’on ait besoin de le forcer.

Ce qui m’arrête est parfois très simple : une couleur qui répond à une autre, une main, deux regards qui partent dans des directions opposées.

J’accorde beaucoup d’importance au cadrage à la prise de vue, sans en faire une religion. Je peux attendre longtemps qu’un geste ou une position donne à l’ensemble son intérêt.

Mais je ne travaille pas toujours de la même manière. Il m’arrive aussi de chercher une image plus graphique, de renforcer les contrastes ou de renverser la photographie pour en modifier la lecture.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Michel Maquet : Oui, bien entendu, mais je ne cherche pas à faire du « à la manière de… ». En revanche, quand je regarde mes images, il m’arrive de penser que telle ou telle trouverait bien sa place dans un livre d’untel ou d’untel. Difficile d’être plus vague !

En fait, je ne crois pas tant que cela à l’inspiration par un autre photographe. Je pense plutôt que, lorsqu’on partage une même sensibilité, les regards peuvent se rejoindre et les images présenter des ressemblances, sans qu’on ait cherché à imiter qui que ce soit.

Cela dit, je ne sais pas très bien ce qui se passe dans ma tête quand j’appuie sur le déclencheur. Les images des autres y ont peut-être leur place sans que j’en aie conscience. Et c’est peut-être justement l’une d’elles qui m’a fait déclencher.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Michel Maquet : J’aime beaucoup « Les portraits prennent le bus ». En 2020, à Montmartre, j’ai remarqué un mur couvert de portraits derrière la vitre du café Proibido. Je bataillais avec les reflets lorsqu’un bus est arrivé. Je pensais qu’il allait les masquer et rendre l’intérieur plus visible. J’ai déclenché en rafale.

Le résultat était tout autre : le reflet du bus se superposait aux portraits, qui semblaient devenus ses passagers. L’un d’eux paraissait même ravi du voyage ! J’y suis retourné en 2024 pour rejouer la scène. J’aime cette photographie pour ce mélange d’observation, d’intention et de surprise.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Michel Maquet : Le premier est de voir assez vite. Une situation peut se défaire pendant qu’on comprend ce qui la rend intéressante.

Il y a aussi le problème inverse : trouver un cadre, sentir qu’il manque quelque chose et accepter d’attendre. Un décor bien composé ne suffit pas toujours. Il faut parfois qu’un personnage entre, qu’une tête se tourne ou qu’une main se lève. Et cela peut très bien ne jamais arriver.

Un autre défi vient après, au moment de choisir. Je garde le souvenir de la scène, de son ambiance, de ce qui s’est passé avant et après. Le spectateur, lui, n’a que la photographie. Il faut essayer de la regarder sans lui ajouter tout ce que je suis seul à savoir. Une rencontre agréable ne produit pas forcément une bonne image.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Michel Maquet : Je pense à une ruelle de Kanchipuram, en Inde, en janvier 2007. J’y ai photographié un père et son fils avec leur vélo, après leur avoir demandé leur accord. Puis je leur ai montré le résultat sur l’écran.

Le souvenir est agréable, l’image pas très bonne !

Ce qui me reste, c’est surtout ce qui entourait la photographie. Un collègue a photographié ces moments : on me voit d’abord chercher mon cadre, puis regarder l’image avec eux. C’est assez amusant de découvrir l’envers du décor, sa propre posture, sa manière de s’approcher.

Dans cette ruelle, les portraits en appelaient d’autres. Un enfant arrivait, puis d’autres personnes voulaient être photographiées à leur tour. J’allais de rencontre en rencontre. C’était assez grisant.

L’appareil peut aussi être une raison de se rencontrer, même brièvement. Ce jour-là, il m’a permis de partager un moment avec des gens que je n’aurais probablement pas abordés autrement.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Michel Maquet : Je suis surtout attentif à préserver la dignité des personnes que je photographie. Une expression, un geste ou une situation peuvent faire une image intéressante, mais je ne souhaite pas que ce soit à leurs dépens. J’aime l’humour dans la rue, mais je fais une différence entre sourire d’une situation et se moquer de quelqu’un.

Pour un portrait, je peux demander l’accord de la personne et prendre un moment avec elle. Pour une scène sur le vif, les choses se passent autrement. Je reste attentif aux réactions : une réticence ou un refus comptent davantage que la photographie que j’espérais faire.

Cette attention se poursuit au moment de choisir les images et de les montrer. Ce qui m’a amusé ou intrigué à la prise de vue peut paraître moins innocent une fois isolé dans un cadre. Je me demande alors comment la personne pourrait recevoir cette image d’elle-même.

Les textes demandent la même vigilance. Sur mon site, certaines photographies donnent naissance à des récits imaginaires. Je peux inventer une conversation à partir d’une scène, mais je tiens à ce qu’elle reste une fiction, sans la faire passer pour la vie réelle des personnes photographiées.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Michel Maquet : Curieusement, mes plus mauvais souvenirs concernent des remarques faites par des personnes qui étaient complètement hors champ, ou qui se croyaient le sujet principal de la photographie.

Je pense notamment à un homme qui m’a interpellé sous la canopée du Forum des Halles. J’avais pris une vue d’ensemble au 28 mm, depuis l’entrée. Il se trouvait tout au fond, mais semblait persuadé que c’était lui que je photographiais. Nous n’avions manifestement pas la même idée de sa place dans l’image !

Si une personne manifeste son désaccord, je préfère interrompre la prise de vue et discuter calmement. Une photographie ne mérite pas qu’on transforme une rencontre en rapport de force.

SPF : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui débute en photographie de rue ?

Michel Maquet : Je me garderais bien de donner des leçons, mais je lui dirais tout de même de choisir un appareil qu’il connaît et de sortir avec, sans passer son temps à se demander s’il lui faudrait autre chose.

De marcher au hasard et de faire des images. Beaucoup d’images, énormément même. C’est en pratiquant qu’on prend peu à peu confiance, surtout lorsqu’on a tellement regardé les photographies des maîtres qu’on n’ose plus faire les siennes !

Et avec le numérique, ce n’est plus la ruine.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Michel Maquet : Je ne sais pas très bien comment on développe sa créativité. Dans mon cas, je crois que cela passe surtout par la pratique et par la liberté de faire des essais, même s’ils ne donnent pas grand-chose.

Je pars rarement avec une idée précise. Je marche, je regarde et quelque chose m’arrête : un reflet, un geste, deux éléments qui semblent se répondre. À force de photographier, on finit peut-être par mieux reconnaître ce qui nous intéresse, sans forcément savoir l’expliquer.

Je reviens aussi régulièrement sur mes anciennes images. Certaines que j’avais laissées de côté prennent de l’intérêt avec le temps. Les photographies sont les mêmes, mais mon regard a changé. C’est aussi comme cela que j’avance.

Je ne sais pas si cela répond à la question !

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Michel Maquet : Pouvoir en faire encore longtemps !

J’ai aussi beaucoup de prototypes de livres, chacun imprimé en un seul exemplaire sur du papier de qualité. En voir un publié serait un aboutissement.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Michel Maquet : Rien de prévu pour le moment, mais l’envie est là !

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