J’aime le flou et ne pas tout maîtriser. Agathe Lippa

Elle a découvert la photographie en 2008, un peu par hasard, avec l’ancien appareil de sa sœur, et la photographie de rue vers 2012, en sortant marcher dans Paris. Depuis 2016, ses images de rue naissent surtout de ses voyages — l’Iran, l’Inde, la Colombie, la Turquie. Elle travaille en couleur et cherche le beau et l’harmonie : des reflets, des ombres, des superpositions de plans, et des silhouettes plutôt que des visages. Elle revendique le flou et le fait de ne pas tout maîtriser — c’est, dit-elle, ce qui donne à ses photographies leur part d’inconscient.

On pose les questions à Agathe…

Agathe Lippa photographie depuis 2008 et la rue depuis une douzaine d’années, le plus souvent en voyage. Elle raconte ici pourquoi la technique l’intéresse peu, comment une photographie prise à l’aveugle, le boîtier calé contre le ventre, est devenue l’une de ses préférées, et ce qu’elle a saisi à travers la vitre mouillée d’une cabine téléphonique, un jour de pluie à Saint-Jean-de-Luz.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Agathe Lippa : J’ai découvert la photographie en 2008, un peu par hasard. Ma soeur m’avait donné son ancien appareil-photo et ça a tout de suite été une révélation. La photographie de rue est venue plus tard, je dirais vers 2012, quand j’ai voulu devenir photographe d’art. Je sortais souvent avec mon appareil-photo en bandoulière à Paris. Puis à partir de 2016 quand j’ai commencé à faire de beaux voyages. Mes photos de rue sont principalement des photos réalisées à l’étranger.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Agathe Lippa : Plus d’une dizaine d’années mais je ne me définis pas comme photographe de rue même s’il m’arrive de faire des photos dans la rue.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Agathe Lippa : Les deux. J’ai suivi une formation en photographie et j’ai aussi appris par moi-même. Mais j’avoue que la technique m’importe assez peu. Surtout en photographie de rue où il faut être constamment prêt à shooter. Pas trop le temps pour des réglages précis… Et puis j’aime bien le flou et j’aime aussi ne pas tout maîtriser. Mon manque de technique a toujours alimenté mon syndrome de l’imposteur mais je crois que finalement cela fait partie de mon approche de la photographie. Je pense que cette « naïveté », cette spontanéité apporte quelque chose à mes images et surtout si je pensais trop en termes techniques, je photographierais moins, moins bien paradoxalement et prendrais moins de plaisir.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Agathe Lippa : En ce moment j’ai un hybride Canon, et deux optiques (un zoom et une focale fixe pour les portraits).

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Agathe Lippa : Vous savez ce que l’on dit, le meilleur équipement est celui qu’on a toujours avec soi. Et c’est souvent son smartphone. En tout cas, je privilégie le côté pratique avec un boîtier léger et petit (adapté à mes petites mains). Si c’est encombrant, je le prendrai rarement avec moi. Le zoom est parfait pour la photo de rue puisque cela évite de devoir changer d’objectif (ce qui n’est pas très pratique et nous fait manquer des occasions).

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Agathe Lippa : Des images en couleurs, une recherche du beau et de l’harmonie, des jeux de reflets, d’ombres, des superpositions de plans (transparence des vitres, etc.). Si je prends des personnes en photo elles sont souvent assez méconnaissables, c’est plutôt leur silhouette qui m’intéresse, la présence humaine qu’elles représentent, pas leur identité ni leur visage.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Agathe Lippa : On m’a parfois dit qu’il y avait dans mon style quelque chose de Saul Leiter. Et il est devenu sans conteste mon photographe de rue préféré, pour son sens du beau, de la couleur et ses cadrages radicaux. J’aime aussi son humilité… c’est agréable les photographes qui ne se prennent pas au sérieux.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Agathe Lippa : « Abstract Street » qui est une photo prise non à l’oeil mais de façon « aléatoire », le boîtier calé contre mon ventre en marchant. Je m’étais amusée à prendre quelques photos de cette façon, un peu à la manière des surréalistes. Et c’est certainement une de mes meilleures photos ! J’aime la part de hasard (et de magie) qu’offre la photo de rue où tout bouge tellement rapidement. Il y a toujours un décalage entre ce que l’on perçoit et ce que l’on saisit… les secondes ça change tout en photo de rue. J’aime être surprise (en bien, évidemment) par mes photos et puis je crois que ça illustre plutôt bien ma façon de percevoir la photographie comme le témoignage de quelque chose d’inconscient : on sent qu’il se passe ou va se passer quelque chose, c’est de l’ordre de l’intuition.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Agathe Lippa : Le principal défi c’est certainement pour moi le regard des gens. Je n’aime pas être vue quand je prends en photo et surtout je n’aime pas être vue par les personnes que je prends en photo. En cela je ne serai jamais une véritable photographe de rue ! Je manque beaucoup d’occasions évidemment. C’est pour cela que j’aborde la question différemment, je ne prends pas les gens de façon frontale mais plutôt de loin, ou de façon détournée, dans un reflet, à travers une vitre, etc.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Agathe Lippa : Peut-être l’histoire de mon image « la Fille au Bonnet Rouge ». J’étais à Saint Jean de Luz, sur le bord de mer et il s’était mis à pleuvoir à verse,  alors je m’étais réfugiée dans une des dernières cabines téléphoniques qui existait encore à l’époque et j’ai voulu prendre à travers la vitre mouillée de la cabine la photo d’une personne qui courait. Tout cela n’a duré que quelques instants mais j’ai réalisé à ce moment-là une de mes photos préférées.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Agathe Lippa : Grâce à tous ces truchements justement, en prenant les photos d’un peu loin et à la dérobée, et puis je ne cherche pas à photographier les gens, leur identité, leur visage m’importe assez peu. Je ne m’aventure pas sur ce terrain-là.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Agathe Lippa : Non, cela ne m’est pas arrivé. Il faut dire que je ne prends pas beaucoup de risques. Mais c’est vrai que j’ai pris pas mal de photographies lors de mes voyages en Colombie, en Iran, en Turquie ou en Inde sans me cacher et avec mon appareil-photo, et ce serait peut-être plus délicat aujourd’hui, voire même impossible parfois, notamment en Iran.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Agathe Lippa : Je leur dirais que la rue appartient à tous et que les instants à saisir, les images à réalisées et les sujets sont inépuisables. Je leur conseillerais de s’amuser surtout et si possible de trouver un angle particulier, s’ils souhaitent se démarquer et construire une série solide.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Agathe Lippa : Oser et faire abstraction du regard des autres, la gêne ne dure pas alors que la satisfaction d’avoir fait une bonne photo est infinie. Ou alors tenter de trouver des façons d’améliorer sa discrétion. Mais faire preuve d’audace est souvent payant.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Agathe Lippa : Ce serait plutôt des projets de voyage…

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Agathe Lippa : J’ai beaucoup exposé entre 2015 et 2019. Le covid puis la naissance des mes deux enfants ont marqué un coup d’arrêt. Pour la photographie, il faut avoir du temps mais aussi de l’énergie, de l’espace dans sa tête à y consacrer… Mais maintenant j’ai envie de recommencer à participer à des expositions. En revanche, la plupart des salons parisiens auxquels je participais ont disparu depuis le covid. Je devrais donc m’y prendre différemment… j’y réfléchis. Quant aux publications, oui j’ai envie de faire des livres de photographies donc c’est également un projet.

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