Istanbul, à hauteur d’humain. Nijat Kazimov
Nijat Kazimov souhaite, à travers cet article, montrer Istanbul sans artifice, telle qu’elle se vit au quotidien. À hauteur d’humain, il observe la ville non comme un décor spectaculaire, mais comme un espace habité, traversé par des gestes simples, des regards furtifs et des silences chargés de sens. Sans chercher à capturer l’instant, il accompagne le réel avec discrétion, dans une démarche photographique attentive, humble et profondément humaine.
Istanbul est une ville qui ne peut être comprise par la seule logique des cartes, des itinéraires touristiques ou des récits historiques. Elle se révèle à travers les corps qui l’habitent, les gestes ordinaires, les silences entre deux appels à la prière. Elle se laisse approcher par l’observation patiente et l’attention à ce qui, souvent, échappe aux discours. Une approche photographique, non spectaculaire mais sensible, permet de saisir cette complexité. Durant ce séjour, l’exploration de la ville n’a pas été guidée par une volonté de produire des images marquantes. Ce fut plutôt une démarche d’écoute visuelle. Accompagné ponctuellement par Mustafa Seven, figure emblématique de la photographie documentaire en Turquie..
Dans les zones plus calmes, la photographie s’est déplacée vers des détails du quotidien. Des enfants jouant dans une ruelle. Un tramway traversant la foule sur Istiklal, avec des passagers absorbés dans leurs pensées. Ces instants n’ont rien d’exceptionnel. Leur force réside dans leur banalité persistante, dans la façon dont ils dessinent une ville non pas mythifiée mais vécue. Le musée Ara Güler, quant à lui, a offert un temps de recul. Les images exposées y rappellent que la photographie peut, lorsqu’elle est honnête, documenter la vie sans l’exagérer. La visite de cet espace a renforcé l’idée que photographier ne signifie pas embellir, mais témoigner avec précision. La mosquée Süleymaniye a proposé un autre rapport au temps et à l’espace. L’architecture y impose le calme. Le vide devient structurant. Dans ce lieu, un chat est apparu. Il ne cherchait pas l’attention, mais se déplaçait lentement, comme s’il connaissait les lieux mieux que les visiteurs. Ce moment a été photographié, non pour figer l’animal dans un rôle symbolique, mais pour enregistrer la manière dont il habitait l’espace. La photographie sert ici à mettre en évidence des présences qui, bien que discrètes, construisent l’atmosphère d’un lieu.
Plusieurs lieux ont structuré cette expérience, chacun révélant une facette particulière d’Istanbul. Dans le quartier de Saraçhane, un vaste mouvement de protestation s’est formé. La densité du rassemblement, la tension palpable, les slogans criés dans toutes les directions, tout cela témoignait d’un moment politique intense. Malgré les gaz lacrymogènes, les photographies ont été prises. Elles ne prétendent pas raconter l’événement dans son ensemble. Elles montrent des fragments de résistance, des regards dans la foule, des mains levées, des corps debout malgré la fatigue.
Dans la cour tranquille de la mosquée Süleymaniye, une vieille porte reliait discrètement la mosquée au quartier voisin. Le soleil de fin d’après-midi illuminait les pierres d’une lumière dorée. Des escaliers anciens, datant de l’époque ottomane, descendaient entre les murs étroits — le seul passage vers l’autre côté.
En bas des marches, en levant les yeux, on pouvait voir un homme immobile, une cigarette à la main, observant le silence du lieu. Il y avait là une simplicité forte, une sorte de géométrie paisible, presque suspendue dans le temps.
Je ne sais plus vraiment quand j’ai entendu l’appel à la prière pour la dernière fois. Peut-être à mes 18 ans. Même à Marrakech, je ne l’ai pas entendu — peut-être que le bruit de la ville l’avait étouffé. Mais à Istanbul, tout était différent.
Ce soir-là, je marchais sans destination, sans GPS, laissant mes pas me guider. Mon seul but était de croiser des regards, des scènes, et de laisser mon appareil photo raconter leur histoire. Il faisait nuit. La ville était vivante, mais une autre vie commençait à se révéler.
J’ai vu des silhouettes pressées se diriger vers une mosquée. J’ai compris que c’était le Ramadan, probablement les derniers jours. Poussé par quelque chose de plus grand que moi, j’ai retiré mon chapeau, mes chaussures, et je suis entré. Je me suis assis, discret, parmi ceux venus chercher un souffle d’éternité.
Les voix ont commencé à s’élever, lentes, profondes, comme si elles nettoyaient l’air autour de nous. Je prenais quelques photos, par réflexe, puis l’imam a croisé mon regard. J’ai eu un doute. Était-ce juste ? Était-ce respectueux ? Mais il m’a souri, d’un léger signe de tête. Comme s’il disait que j’étais le bienvenu, tel que j’étais. Alors j’ai rangé l’appareil. Et j’ai écouté.
Lorsque je suis sorti de la mosquée, l’appel à la prière a commencé. Cette fois, le son n’était pas lointain. Il était là, tout près. En tournant la tête vers la gauche, j’ai été saisi. Deux imams, élégants dans leurs costumes et cravates, récitaient l’appel à tour de rôle, leurs voix s’entrelaçant comme une prière partagée. C’était la première fois que je me trouvais si proche de quelqu’un qui récitait l’adhan. Et dans cette proximité, il y avait quelque chose de sacré, d’intime. Comme si le divin s’était approché, non pas d’en haut, mais d’à côté.
Après la prière, les deux imams sont venus vers moi. Ils m’ont tendu la main, simplement, humainement.
Je leur ai dit doucement que je croyais n’avoir jamais senti Dieu d’aussi près.
Je me suis souvenu, à cet instant, que peu importe notre religion, notre culture, notre langue. Au fond, nous naissons tous humains. C’est cela qui devrait nous unir, non ce qui nous divise.
Toutes ces situations ont en commun le refus du spectaculaire. L’appareil photo ne cherche pas à capturer. Il accompagne, il enregistre, il garde une trace. Il se met au service du réel sans chercher à le dominer. Ce travail photographique, réalisé à Istanbul, ne vise pas à construire un récit total sur la ville. Il ne propose pas une vérité, mais des pistes. Il pose des questions sans y répondre. Il montre des formes de vie, des détails d’architecture, des gestes simples. Il suggère que la ville existe aussi dans ses plis invisibles. Et que ces plis sont accessibles à ceux qui prennent le temps de les regarder.

