Greg Evrard : La Rue en Argentique
On pose les questions à Greg…
Dans cette interview, Greg Evrard partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Greg : Un peu par hasard au final. Je venais de mettre la main sur mon premier boîtier argentique et le labo où je voulais faire développer organisait un walk dans Bruxelles ce jour-là. J’y suis allé et j’ai trop kiffé ! J’ai donc commencé à me renseigner sur la pratique de la street photo à partir de là.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Greg : J’ai commencé en 2021, j’entre donc dans ma quatrième année de pratique.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Greg : Ma formation en cinéma comprenait une petite formation en photographie, j’ai donc reçu l’éducation de base.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Greg : Je shoote principalement en argentique. J’utilise un Canon AE-1 ainsi qu’une série d’optiques Canon FD SSC. Je shoote principalement au 50mm, mais il m’arrive de passer au 85mm pour aller chercher du détail ou au 35mm pour profiter de mon environnement plutôt que pour isoler. J’utilise du film « Cinestill » car j’adore le rendu de ces pellicules ; elles me permettent d’ajouter une couche supplémentaire de composition avec les hautes lumières.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Greg : J’adore photographier en argentique. Les contraintes que ce support ajoute me permettent de vraiment prendre le temps de faire de la photo. Le fait de n’avoir que 36 poses sur une pellicule me force à bien sélectionner mes sujets, mes angles, mes compositions et à m’assurer que tout est prêt avant de déclencher. Alors oui, je rate parfois le moment parfait, mais c’est comme ça que je profite de la photographie de rue.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Greg : J’ai tendance à croire que mon style se trouve dans la recherche d’esthétique des moments banals du quotidien. Je reste la plupart du temps « loin de l’action » et compose avec les lignes de la ville. Une bonne lumière qui éclaire une scène où il ne se passe rien ou pas grand-chose peut me faire déclencher plus facilement qu’une scène incongrue mais où il n’y a pas de ligne ou de lumière intéressante.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Greg : Oui, ma principale source d’inspiration serait Joel Meyerowitz pour son utilisation de la couleur en photographie de rue, Henri Cartier-Bresson pour son positionnement et sa façon de prendre des photos, et Elliott Erwitt pour ses compositions.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Greg : J’ai pris cette photo lors de mon deuxième voyage en Chine. J’étais sur « Nanjing Road », qui est l’une des artères commerciales les plus importantes de Shanghai. Lors de ma balade, je remarque ce policier, fort, inflexible et surtout immobile. Je me dis que c’est un bon sujet pour jouer sur des flous de mouvement entre lui et les milliers de passants de part et d’autre de lui.
J’amorce donc mon film, me mets à 1/15 de seconde, m’approche à quelques mètres vu que je n’avais que mon 50mm et porte mon viseur à l’œil. Je remarque à ce moment-là qu’il regarde droit dans mon objectif. Pris d’un certain stress, car je ne sais pas comment il va réagir, je décide de rester deux secondes sans rien faire. Son immobilisme me donne l’impression que c’est ok, je déclenche donc et m’en vais une fois la photo prise.
En m’éloignant, je suis pris d’un doute : est-ce que 1/15 ne serait pas un peu audacieux dans ces conditions ? S’il est flou, l’ensemble de la photo ne peut fonctionner. Je décide donc de me mettre à 1/30 et d’y retourner. Je me retrouve à faire exactement la même chose avec la même interaction.
Je ne saurai jamais si j’avais le droit de prendre ces photos, mais ce que je sais, c’est que ce soir-là, j’ai adoré entrer en interaction avec ce policier. Et que les autres policiers de la rue semblaient avoir à chaque fois une discussion au talkie à mon arrivée lorsque j’arpentais le reste de la rue…
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Greg : La photographie argentique et ses restrictions sont les plus gros défis auxquels je suis confronté. Devoir armer un film, remonter la pose, etc., fait que parfois je manque le bon moment d’une scène.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Greg : Un soir, après une soirée chez des amis, je rate le train pour rentrer chez moi. C’est une froide nuit d’hiver, et je peux attendre une heure dans une gare. Je me vois déjà passer une heure sur mon téléphone quand j’aperçois, de l’autre côté du rail, un homme qui venait d’arriver. Il porte une mallette et un imperméable tout droit sorti d’un film d’Alfred Hitchcock.
J’avais mon boîtier avec moi et je me suis imaginé comme spectateur en temps réel de La Mort aux trousses. Cet homme et son look ont rendu mon attente beaucoup plus productive et intéressante.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Greg : La plupart du temps, mes sujets sont soit peu reconnaissables, soit ne font rien de plus que marcher dans la rue ou attendre. Je considère que prendre une photo d’eux dans l’espace public ne constitue pas une violation de leur vie privée. Le fait de shooter en argentique m’empêche de supprimer une photo si une personne m’aborde pour que je le fasse (ce qui n’est jamais arrivé).
Dans le cadre d’une prise de vue à des fins commerciales, je demande l’accord et les informations de la personne pour pouvoir lui communiquer une cession de droits à l’image.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Greg : Non, rien ne me vient à l’esprit.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Greg : Le meilleur conseil que je puisse donner est de prendre son temps. Une scène ou une balade peut être enivrante et excitante, mais malgré ça, je pense qu’il faut savoir garder l’excitation sans qu’elle n’impacte le rythme de ce qu’on photographie.
Chaque photo prise mérite le temps : le temps de la réflexion, le temps de la composition, le temps d’attente du meilleur moment. J’ai personnellement beaucoup progressé quand j’ai décidé de prendre le temps, quitte à perdre un moment ou une scène.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Greg : Banksy a dit : « Les mauvais artistes copient, les bons artistes volent », en volant lui-même cette citation à Pablo Picasso.
Je recommande à chaque personne qui se trouve en manque d’inspiration de trouver l’inspiration chez les autres : un maître reconnu, un collègue photographe, un amateur qui a fait une belle photo qui vous parle, ou même un inconnu pratiquant un autre art. Il ne faut jamais hésiter à rentrer en contact, à se poser des questions sur ce qui nous plaît et à s’approprier ce que ce questionnement aura fait émerger.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue ?
Greg : J’aimerais exposer une série de photos faites en Chine, voire sortir un livre.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Greg : Mon ami Christophe Bouaissi m’a parlé de la communauté et m’a (fortement) encouragé à vous rejoindre.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Greg : Appartenir à cette communauté est une source d’inspiration, de motivation à faire de la photographie de rue et d’échange avec d’autres photographes. Ce sont des points essentiels qui permettent à l’art et aux artistes d’aller plus loin.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Greg : Je trouve que la communauté dispose déjà de beaucoup d’éléments entre les publications sur les réseaux sociaux, les publications éditoriales et les concours.
Néanmoins, je me demande dans quelle mesure il serait intéressant d’organiser une exposition communautaire une fois par an. Demander aux membres intéressés de fournir une photo afin de réunir une série et de les imprimer pour les exposer quelque part en France. Ce serait l’occasion de rencontrer les personnes derrière les photos, de discuter avec elles et de s’inspirer mutuellement.

