François Ledermann : La rue comme miroir du monde
On pose les questions à François…
Dans cette interview, François Ledermann partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
François Ledermann :
J’ai découvert la photo de rue un peu par la force des choses. J’ai acheté mon premier appareil en 1962 alors que j’avais 7 ans. À cet âge, je ne me posais pas de questions sur le style ou le genre de photographie. J’étais émerveillé de pouvoir saisir une image avec cet outil. C’est au cours de l’adolescence et surtout lors de voyages à l’étranger que j’ai commencé à faire de la photo de rue. Genève, ma ville natale et de résidence, est venue plus tard. Je relie mon attachement à la photographie de rue au souvenir d’un retour de Grèce en 1973, alors que je me trouvais dans la Gare Centrale de Ljubljana. À cette époque, la ville était yougoslave. C’était en fin de journée. Je me déambulais en contre-jour sur un quai grouillant d’individus au moment où passa une locomotive à vapeur crachant dans le ciel pourpre des jets de braises, de vapeur et de fumée. C’était une autre époque, un autre monde, aujourd’hui disparu, et avec lui cette féerie transfigurant les visages d’individus durcis par un système totalitaire.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
François Ledermann :
Un peu plus de 30 ans. Je ne l’ai pas tout le temps pratiquée, toutefois, c’est un sujet qui m’a toujours passionné. Cela fait maintenant une dizaine d’années que j’ai repris la photo de rue. Aujourd’hui, je suis retraité, et elle fait partie de mon quotidien. En fait, j’avais le projet de me consacrer plus à la photographie de rue une fois que je n’aurais plus autant d’activités professionnelles.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
François Ledermann :
Je suis autodidacte.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
François Ledermann :
Je privilégie la liberté de mouvement, la légèreté du matériel et l’APSC répond bien à cela. Je n’utilise que des focales fixes : 23mm (35mm), 35mm (50mm), parfois un 56mm (85mm). Pas d’accessoires.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
François Ledermann :
Fuji X PRO 2 avec un 23 mm et mon Ricoh GR IIIX.
Je suis droitier, et le viseur du Fuji X Pro permet d’avoir un œil droit sur la scène à travers le viseur, tandis que l’œil gauche n’est pas obstrué par le boîtier, ce qui me permet de suivre l’évolution de l’événement… Le 23 mm (35mm) est une focale à dimension humaine et de proximité. J’aime l’amplitude du champ qu’elle couvre, que ce soit en rapproché ou à distance. Elle apporte quelque chose de plus à la dimension narrative de la photographie que je ne ressens pas avec d’autres focales.
Quant au Ricoh GR IIIX, il n’a pas de viseur. C’est un appareil rapide, instinctif, intuitif, où il ne faut pas trop s’attarder aux réglages… C’est un peu comme un saut à l’élastique, un « allez, on y va ! ». Discret et performant, c’est l’appareil que je sors dans des endroits sensibles, là où la précarité s’exprime avec une certaine agressivité et où certains individus lorgnent sur les richesses des intrus. C’est aussi l’appareil qui m’accompagne quotidiennement dans une poche de ma veste.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
François Ledermann :
Empirique, spontané, intuitif, des images saisies sur la rivière des instants. Elle coule trop vite pour entendre et apprécier l’instant, si furtif ou long soit-il. Je cherche ce souffle et, à travers lui, la poétique des humains dans le clair du jour.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
François Ledermann :
Sans hésitation : Henri Cartier-Bresson, Dorothea Lange, Josef Koudelka, Thomas Leuthard, Robert Burri, Robert Doisneau, et d’autres à qui je demande pardon de ne pas être capable de me souvenir de leur nom. Mais aujourd’hui, je regarde le magnifique travail de nombreux photographes que je découvre sur les réseaux dédiés à la photographie, comme Hitoshi Matsumoto (Japon) ou Enrike Salvo (Nicaragua)… Il y a tant de belles fenêtres ouvertes sur le monde.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
François Ledermann :
Dans une grande rue marchande de Genève, à une cinquantaine de mètres devant moi, trois femmes arabes déambulaient. Elles avaient cette démarche dansante propre aux femmes drapées de tissus qui recouvrent tout le corps. Je n’ai pas résisté à l’envie de capturer cet instant. Au moment où j’appuie sur le déclencheur, la femme de droite tourne la tête et me regarde. Il s’est passé quelque chose, une connexion imperceptible, et cette photographie prend tout son sens dans la présence de ce regard.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
François Ledermann :
Je cherche à être le témoin de l’instant où la nature humaine s’offre au vivant, où un individu crée, malgré lui, l’événement qui devient photographie. C’est spontané, intuitif, rien ne prévient de son surgissement. En même temps, c’est une forme de méditation, un état d’ouverture et de réceptivité élargie, comme si l’on traversait un champ fleuri en respirant ses mille parfums, les yeux tournés vers le ciel. Je cherche la poésie.
Je suis thérapeute. Il m’est impossible d’ignorer le lien étroit entre la photographie de rue et ma vocation. Ces deux pratiques m’ancrent quotidiennement dans l’intérêt que je porte à l’humanité, à cette singularité qui se révèle dans la lumière des jours. Nous ne sommes que des possibles, en quête de notre destinée. Saisir un instant de cette quête a quelque chose de sacré. Témoigner de cette fragilité, de cette humanité offerte au monde à chaque inspiration et chaque expiration, voilà ce qui me guide autant en photographie que dans l’accompagnement des personnes.
L’instant est parole. En photographie, il inscrit dans le langage de la lumière les chemins de vie à travers un visage, une attitude, une posture, un vêtement… Derrière les traits parfois durcis par un quotidien harassant, la beauté, innée en chacun, semble parfois absente, mais au fond des regards brille toujours cette petite lueur qui ne s’éteint jamais.
Je ne sais pas si j’arrive à capturer tout cela, mais c’est ce à quoi j’aspire dans ma pratique de la photographie de rue.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable vécue en faisant de la photographie de rue ?
François Ledermann :
Je me promenais le long d’un sentier bordant le Rhône lorsqu’un homme, solitaire, fixé sur le paysage, attira mon regard. Il se tenait au bout d’une digue étroite s’avançant sur une trentaine de mètres dans le fleuve. Ce jour-là, j’avais un reflex. Je lève mon appareil, capture l’instant, puis relève les yeux : il m’observe en train de le photographier. Je le salue de loin, il me répond et… s’excuse de m’avoir « gâché » la photo !
Je lui demande alors s’il accepterait de reprendre la pose. Il acquiesce, et je déclenche à nouveau. Je le remercie d’un grand geste, et je continue mon chemin.
Une quinzaine de minutes plus tard, il me rattrape. Nous échangeons quelques mots, puis il me demande s’il peut voir la photo. Il l’observe, l’apprécie, me remercie… et disparaît comme il était venu. Je n’ai même pas eu le temps de lui proposer de lui envoyer une copie.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
François Ledermann :
C’est un point sensible dans la photographie de rue. Lorsque les choses se passent comme dans l’exemple que j’ai mentionné plus haut, j’ai les outils en main pour gérer cette question. Mais dans bien des situations, il n’est pas possible de demander l’accord des sujets ni de recueillir leurs coordonnées pour un éventuel contact ultérieur. Cependant, je veille toujours à respecter la dignité de la personne.
La photographie de rue est un langage, elle communique quelque chose, elle est discursive et représentative de notre monde actuel. Elle n’a pas pour vocation de blesser, de déshonorer ou de diminuer quelqu’un.
Il m’arrive parfois de réaliser une série de photos qui me tient particulièrement à cœur, comme celle d’un mendiant tendant la main sur un pont, tandis que de nombreux passants défilent sans lui prêter la moindre attention. J’ai capturé une dizaine d’images où se révèle toute la cruauté de l’indifférence face à la précarité. Cette série n’est pas là pour humilier, mais pour témoigner d’une réalité de notre société.
Pour résumer, je me laisse guider par cette phrase du poète Pierre Reverdy :
« L’éthique, c’est l’esthétique du dedans. »
SPF : Avez-vous déjà vécu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
François Ledermann :
Oui, cela arrive. Une fois, je photographiais des skateurs réalisant des acrobaties devant une école maternelle. Mon sujet était les skateurs, et les enfants présents dans le cadre n’étaient visibles que par leurs bras sortant des grilles du préau, en signe d’acclamation.
Le surveillant de l’école est sorti et m’a demandé d’effacer les images. J’ai tenté de lui expliquer que mon intention n’était pas de photographier les enfants et que leurs visages n’étaient même pas visibles, mais il n’a rien voulu entendre. Dans ce genre de situation, je préfère ne pas insister et j’efface les clichés.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
François Ledermann :
Je me considère toujours comme un débutant lorsque je pars photographier la rue. Il y a toujours une part d’inconnu, d’apprentissage, et c’est ce qui rend cette pratique passionnante.
Je n’ai jamais cette intention « féroce de faire », cette volonté absolue de revenir avec des images fortes. Si la photographie exige parfois une certaine proximité avec le sujet, j’ai constaté qu’entrer dans la dynamique de l’instant permet une connexion plus naturelle. Sans cette sensibilité, j’ai l’impression de capturer un instant au lieu de le recueillir.
Photographier frontalement un sujet peut être perçu comme intrusif. Il est essentiel d’établir un lien, de ne pas réduire la personne à une simple image. Parfois, une conversation s’engage, un échange se crée, on apprend à connaître l’autre. Ce dialogue peut aboutir à un partage, voire à l’envoi de la photo à la personne.
Prendre soin du lien humain dans la photographie de rue, voilà peut-être le conseil que je donnerais.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
François Ledermann :
Je repense à une phrase trouvée sur un site suisse qui dit :
« La photographie de rue est une forme d’art qui s’exécute de préférence dans la solitude. »
Cela ne signifie pas qu’il faut être isolé, mais que l’observation silencieuse, la contemplation, permettent d’affiner son regard. En même temps, il est important de nourrir son inspiration en regardant le travail d’autres photographes.
La créativité naît du dépassement des modèles et des influences. Il faut se laisser porter par l’inattendu, s’affranchir des règles, explorer son propre langage visuel pour libérer ce qui est singulier en nous.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
François Ledermann :
J’ai deux projets en lien avec la rue :
-
Un portrait de mon quartier
Il s’agit d’un des quartiers les plus populaires de Genève, à la fois polyethnique et socialement contrasté. Ici, la précarité côtoie l’opulence, les institutions officielles font face aux centres alternatifs, et les rives du Rhône deviennent un lieu de fête et de rencontre. Ce quartier, nommé « La Jonction », est marqué par la rencontre de deux rivières, l’Arve et le Rhône. Je souhaite réaliser ce projet en collaboration avec les acteurs sociaux du quartier pour en dresser un portrait authentique et humain. -
Un projet sur les personnes âgées en EMS
Celui-ci est plus délicat. Il s’agit de photographier des personnes très âgées vivant dans des établissements médicalisés (EMS), qui ne peuvent plus arpenter les rues de la ville. Ces « rues intérieures », constituées de couloirs et de chambres, deviennent leur dernier espace de vie.
Ce projet me tient à cœur en raison de ma formation en thanatologie et en soins palliatifs. Mais il nécessite un cadre légal strict, car tous les résidents sont sous curatelle et sous la responsabilité de l’établissement. Pour mener à bien ce projet, je devrai obtenir un soutien institutionnel et légal.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
François Ledermann :
Oui, j’ai une exposition confirmée pour décembre 2025. Elle présentera une série de photographies et de textes réalisés en 2023 lors d’un séjour dans une communauté amérindienne du nord de l’Argentine. Ce travail a été réalisé dans le cadre d’une étude médicale sur les habitudes alimentaires de cette communauté.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
François Ledermann :
J’ai reçu une invitation via Instagram.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
François Ledermann :
- Participer à un réseau qui donne du sens et met en lumière l’importance de la photographie de rue.
- Témoigner, à travers un collectif, des changements et de l’évolution de l’expression humaine au cœur des villes.
- Partager mon travail et découvrir celui d’autres photographes dans un cadre dédié à la photographie de rue.
- Faire partie d’une aventure humaine où les règles et les codes légitiment l’expression de cet art.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
François Ledermann :
Je découvre encore cette communauté, et je trouve magnifique le travail qui y est fait.
Si je devais formuler un souhait, ce serait que la bienveillance avec laquelle les nouveaux membres sont accueillis reste la plus belle carte de visite de Street Photography France.

