Francis GOUSSARD : PLAYDOYER POUR LA RETOUCHE !

Dans un contexte où la photographie est de plus en plus sommée de se justifier — brute de capteur, sans retouche, authentique — le débat autour de la post-production ressurgit avec force sur les réseaux sociaux. Entre dogmes, jugements hâtifs et idées reçues, la retouche est parfois assimilée à une forme de triche, voire de falsification.

Membre de Street Photography France, Francis Goussard propose ici une réflexion personnelle, argumentée et assumée sur la place de la retouche en photographie. À travers des exemples concrets, des rappels techniques et une mise en perspective historique, il défend l’idée que le post-traitement n’est ni un artifice ni une tromperie, mais un prolongement naturel du regard du photographe et de son intention créative.

Nous vous invitons à découvrir ce plaidoyer pour la retouche, qui questionne notre rapport à la réalité photographique et à la notion même d’authenticité.

« La photographie telle qu’il l’envisage ne doit pas témoigner d’une réalité mais traduire la vision du photographe. »
David Du Chemin

La réflexion qui suit me vient de la lecture de certains post sur les réseaux sociaux, dont les auteurs se glorifient de présenter une photo « sans retouche » ou « brute de capteur ». Comme si retoucher nos photos était un acte délictueux ; j’ai même pu lire que la retouche était une sorte de « triche » !
Le photographe n’est-il pas en train de tricher en permanence avec la réalité, si tant est que celle-ci existe ? En tout cas, chacun semble détenir sa vérité et s’en accommoder ! Le photographe fait des choix dès la prise de vue : le cadrage tout d’abord, ou l’on choisit d’intégrer ou non tel ou tel élément ; la profondeur de champ ensuite, qui permet d’isoler un élément ; le choix de la focale encore : choisir un téléobjectif pour « tasser » la perspective et donner l’impression de « foule », par exemple, ou au contraire choisir un grand-angle pour mettre en valeur un premier plan…Tous ces choix s’éloignent en fait du regard humain, et ils pourraient tout aussi bien s’apparenter à de la triche : pourquoi tricherait-on en post-production et non à la prise de vue ?
Pour revenir au « post-traitement » de la photo, beaucoup considèrent en effet que la « retouche » est une sorte de triche ; peut-être pensent-ils plutôt à « désinformation » ? Elle fut en effet beaucoup utilisée par le passé, notamment comme outil de propagande par des régimes autoritaires, faisant disparaître des photos les personnes ou éléments devenus indésirables. C’étaient des « fake news » avant l’heure ! Ou alors, comme ces détracteurs de la retouche ne maîtrisent pas la post-production, est-il plus facile pour eux d’accuser ceux qui retouchent leurs photos de tricheurs ?
Retirer la silhouette d’un oiseau dans le bleu immaculé du ciel, ou un bout de branche d’arbre qui attire inutilement l’œil au coin de la photo, est-ce de la triche ? Je vous propose deux exemples ou j’ai utilisé la retouche :
Sur la première photo prise dans un intérieur exigu, je n’ai pu éviter un bout du pied de ma femme, en bas à gauche de la photo, à la prise de vue. Je l’ai donc retiré sous Photoshop et recréé l’arrière-plan (cette photo date de quelques années et l’IA avec « prise en compte de l’arrière-plan » n’était pas encore présente dans nos logiciels !)
Sur cette seconde photo, j’ai jugé les détritus en plastiques pas vraiment esthétiques, et je me suis permis de les retirer.
Dans ces deux cas, je ne pense pas avoir dénaturé le sens de la photographie. Et si je dois accrocher un agrandissement d’une de ces photos à mon mur, je préfère la version « retouchée » !
Me promenant dans ma ville, riche en maisons en pans de bois du 16è, je m’arrête devant l’une d’elle : au niveau du soupirail gisaient quelques cartons, pizzas et Mc Do, restes de divagations gastronomiques de la nuit passée ! Et je me questionnais : si je prends la photo telle quelle, et que je supprime les cartons en post-traitement, est-ce de la triche ? Et si, avant de faire la prise de vue, je prends les cartons pour les poser devant le soupirail de la maison voisine, est-ce de la triche ? Je laisse cette question à votre réflexion.
Voici deux bonnes raisons de traiter ses photos en post-production :

LA RETOUCHE OBJECTIVE

Considérer la post-production comme de la triche, c’est sans doute mal connaître le traitement des images et le principe même de la photographie.
Etudions le fonctionnement de la cellule de l’appareil photo, qui permet de réaliser une bonne exposition ; je devrais dire « la meilleure exposition possible », mais sans doute pas parfaite. Comme tout appareil de mesure, notre cellule est étalonnée… pour donner un « gris moyen ». Les ingénieurs de l’époque auraient tout aussi bien pu choisir de rendre un gris clair ou un gris foncé, voire un blanc ou un noir. Mais à son début, la photographie étant largement « occidentale », ce gris moyen a été déterminé car il correspond à peu près au rendu de la couleur de la peau blanche ; c’était efficace pour le portrait, sujet largement pratiqué à l’époque. Tous ceux qui ont appris la photographie argentique dans un club photo dans les années 70 ont entendu parler ou fait cette expérience de photographier un tas de neige et un tas de charbon : le résultat donné par la cellule de notre appareil photo est le même : un gris moyen, la neige paraissant sale, et le charbon un peu délavé, en tous les cas le même gris ! (Voir l’excellent exposé de Yann Mathias sur sa chaîne Youtube . ).
Autrement dit, si un ou plusieurs points, sur notre photographie, correspondent à un ton gris moyen, ils seront correctement exposés, toutes les autres parties étant soit surexposée pour les tons plus clairs, soit sous exposées pour les tons plus foncés. Si cela peut paraître évident sur des sujets contrastés (exemple classique du couple de mariés, la mariée étant en blanc et le marié en noir), cela l’est beaucoup moins pour un paysage ou une photo d’architecture comprenant une grande diversité de tons : le dégradé des tons permet de lisser les erreurs. Certes, les performances des cellules photographiques n’ont cessé d’évoluer au fil des ans, pour aujourd’hui, avec les mesures matricielles (et bientôt l’IA ?), nous permettre de ne rater que peu de photos. Mais si l’on est perfectionniste – et, quand on présente son travail au public, sur les réseaux sociaux, sur son site internet, en exposition ou encore sous forme de livre, on se doit de l’être -, il faudra donc « harmoniser » ces tons. En argentique, ceci se faisait sous l’agrandisseur, à l’aide de nos mains ou de « badines » ; aujourd’hui on le fait sur notre PC. Il s’agit de jouer sur l’exposition, le contraste, la saturation des couleurs, etc.… pour s’approcher au plus près de la scène originale, ou de ce que notre œil a vu de la scène originale : rappelons que si l’œil humain peut distinguer plusieurs millions de tonalités, nos films et capteurs en restituent beaucoup moins (quelques milliers tout au plus), et nos écrans et papiers encore un peu moins (quelques petites centaines) !

LA RETOUCHE SUBJECTIVE

Mais tout cela n’est que théorique, et ne tient pas compte de la qualité émotionnelle du photographe, du créateur de la photographie. Un auteur photographe ne se contente pas de refléter la réalité, si tant est que cela fût possible, mais souhaite restituer le sentiment perçu devant un sujet (joie, tristesse, beauté, colère, richesse, pauvreté…). Il sera alors amené à jouer sur les réglages afin de rendre les tons de sa photographie plus doux ou plus dur (plus ou moins contrastés – en argentique on choisissait un « grade » de papier), à guider le regard du lecteur sur un point précis de l’image par une retouche locale ou un vignettage maîtrisé, un léger recadrage pour préciser une ligne de fuite, etc.…Il pourra s’affranchir de la nécessité de reproduire la scène au plus près de la réalité qui reste sourde à toute sentimentalité.
Tout ceci n’est pas de la triche, mais de la création !
En photographie argentique, on était obligé de passer par la case laboratoire, le négatif n’étant pas « lisible » directement. Le métier de « tireur » avait alors son importance et les photographes qui ne réalisaient pas eux-mêmes leurs tirages (Cartier-Bresson, Riboud…) faisaient appel à de grands techniciens du laboratoire. C’est ce que tentaient de faire les photographes amateurs dans leur laboratoire ou leur club : après les choix à la prise de vue venaient les choix au tirage ! Ce n’est plus obligatoirement le cas en numérique : notre appareil photo, ou le logiciel que nous utilisons sur l’ordinateur, nous soumet une reproduction avec ses propres réglages, directement lisible sur notre écran. Ces réglages ne devraient pourtant être considérés que comme une proposition, puisque ce sont les algorithmes embarqués par le constructeur de l’appareil photo ou du logiciel qui choisissent à la place du photographe. La retouche permet donc à ce dernier de prendre le dessus sur la machine.

Francis Goussard

Membre de Street Photography France

Petite bibliographie pour ceux qui veulent aller plus loin :
La photographie, moyen d’information – Paul Almasy, 1975
La photographie – Edouard Boubat – 1985, régulièrement réédité en livre de poche
Composition et couleur en photographie – Harald Mante – 1987, réédition 2012
L’âme d’une image – David DuChemin – 2018
L’intention du photographe – David DuChemin – 2017

En savoir plus sur Street Photography France

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture