Francis GOUSSARD : L’HONNEUR DES CRÉATEURS DE L’IA
L’intelligence artificielle sait-elle créer, ou seulement recomposer ? Deux affaires récentes — une photographie entièrement générée, primée en 2023 au Sony World Photography Awards, puis une vraie photographie primée l’année suivante dans une catégorie « images créées par l’IA » — ont relancé le débat sans jamais prononcer le mot qui fâche : la tricherie.
Membre de Street Photography France, Francis Goussard reprend la question par ce bout-là. Il ne condamne pas l’outil — il l’utilise lui-même tous les jours, pour ôter une poussière de capteur ou débruiter un fichier — mais il conteste qu’on puisse appeler « photographie » un assemblage de données déjà existantes, et rappelle qu’une machine qui ne digère que du déjà-créé finit par appauvrir le langage.
La sortie qu’il propose tient dans son titre : que les créateurs d’images numériques concourent dans leur propre catégorie — elle existe, avec ses revues, ses expositions et ses festivals — plutôt que de « faire croire » dans une autre. Ce serait, écrit-il, tout à leur honneur.
La création d’œuvres artistiques par l’intermédiaire de l’IA allume souvent des controverses, comme en témoigne l’affaire récente de l’écrivain Thyléson Orélien. L’émission « C’Politique », sur TV5, en a d’ailleurs fait son sujet le dimanche 27 septembre dernier. Certes, il s’agit de littérature, mais la création de photographies par l’IA défraie aussi régulièrement la chronique.
En 2023, le photographe Boris Eldagsen* propose une photo entièrement crée par l’IA au Sony World Photography Awards. Elle est récompensée par un jury qu’on suppose ne pas être né de la dernière pluie, et qui n’y a vu que goutte !
À l’inverse, en 2024, Miles Astray a proposé une « vraie photo » dans la catégorie « images crées par l’IA » d’un concours et, là encore, le jury a été trompé, primant lui aussi cette photographie.
Dans l’émission « C’Politique », les intervenants partent surtout en digressions diverses et variées sur la capacité de l’IA, ou non, de créer une œuvre de l’esprit ; notons que ce qui a fait reculer le jury du Goncourt pour écarter ce livre n’est pas prioritairement le fait d’accusation d’utilisation de l’IA, mais l’accusation de plagia qui est venue s’ajouter aux griefs envers l’écrivain.
En aucun cas n’a été évoqué le fait de « tricherie » ! Or, je pense que là se situe le problème. On sait maintenant que l’IA est capable de composer une œuvre à partir des données qu’on lui fait digérer : les milliards de textes et de photos, qu’on abandonne sur le web. Le risque est donc de se reposer sur les capacités de l’IA pour des créations faciles, en abandonnant notre capacité à innover. Sans l’enrichissement permanent de nouvelles données humaines, n’utilisant que ce qui a déjà été précédemment créé, l’IA ne fera qu’appauvrir le langage.
Car en effet, l’IA (ou AI en anglais, que l’on nomme en français « intelligence » par une erreur de traduction ; « intelligence service » n’ayant jamais voulu dire « service intelligent » – voir le livre de Luc Julia : « l’intelligence artificielle n’existe pas ») est incapable de créer quelque chose qu’on ne lui a pas appris auparavant.
Photo 1 : jeunes femmes dans le temple d’Angkor Vat
Photo 2 : j’ai supprimé à l’aide de IA de LR le quatrième personnage partiellement caché par la jeune femme du milieu
Essayez de créer une peinture à l’huile, ou une gravure avec l’IA ! L’IA n’est capable que de faire une reproduction.
Il en va de même en photographie. L’IA ne crée pas de photographie (écriture avec la lumière) mais ne fait que créer une reproduction par assemblage de données déjà existantes ; en fait des « collages » plus ou moins réalistes.
Il ne s’agit pas ici de dénigrer l’IA, car nous l’utilisons tous les jours, notamment en photographie : enlever les poussières du capteur, supprimer un détail gênant, débruiter un fichier… L’IA est alors un outil, et seulement un outil, qui nous facilite une tâche que, de toute façon, nous aurions fait, même en y passant un peu plus de temps.
Il s’agit simplement de la (re)mettre à sa place, à côtés des autres arts. Il existe une planète des « images numériques » qui a ses propres revues, ses expositions et festivals. Les créateurs de contenu par l’IA ne devraient-ils pas se ranger dans la bonne catégorie, et ne pas « faire croire », en somme de ne pas tricher, dans une autre catégorie. Ça serait sans doute tout à leur honneur.
Photo 3 : photo d’éclipse partielle du soleil créée par l’IA de Windows « copilot »
*sur son site, Boris Eldagsen fait une excellente analyse de ce qu’il appelle « promptographie » que je vous invite à lire : https://www.eldagsen.com/fontcuberta/
