Fête foraine, IA et film d’horreur : ce qu’Internet a vu dans ces images – Réflexion par Killian Roger

Killian Roger signe ici un texte particulièrement révélateur de notre époque numérique. À travers une simple série photographique réalisée dans une fête foraine allemande, il observe comment Internet ne regarde plus les images de la même manière. Avant même de ressentir une photographie, certains cherchent désormais à vérifier si elle est réelle.

Dans cet article, Killian Roger raconte une expérience fascinante : celle d’une série pensée comme un souvenir mélancolique, mais progressivement perçue par des milliers d’internautes comme une œuvre générée par intelligence artificielle, voire comme l’univers d’un film d’horreur contemporain. Entre soupçons automatiques, enquêtes collectives absurdes, débats sur l’éthique et projections émotionnelles inattendues, cette expérience devient finalement une réflexion beaucoup plus large sur notre rapport actuel aux images.

Au-delà de la photographie elle-même, ce texte interroge une question essentielle : dans un monde saturé d’images artificielles, comment regardons-nous encore le réel ?

Je pensais avoir réalisé une série qui changeait de mon style habituel.
Dans mon esprit, ces images prises dans une fête foraine allemande après la pluie relevaient d’une nostalgie assez précise : celle d’images évoquant des souvenirs. Je cherchais des couleurs légèrement délavées, une matière visuelle évoquant certains films Kodak, quelque chose de doucement désaturé, où les teintes chaudes et froides cohabitent sans vraiment se réconcilier. Je voulais photographier des scènes ordinaires, mais traversées par une mémoire diffuse. Pas un reportage sur la joie de la fête, pas non plus un simple exercice de style. Plutôt une sensation : des fragments de réel qui ressemblent déjà à des souvenirs.
Puis j’ai posté cette série sur Reddit.
Reddit est une immense plateforme composée de milliers de communautés appelées subreddits, chacune centrée autour d’un sujet précis : photographie, cinéma, actu, jeux vidéo, tandis que d’autres sont beaucoup plus généralistes. Chaque publication crée un « thread » : une sorte de discussion publique géante où les utilisateurs peuvent commenter, débattre, plaisanter, s’écharper, détourner complètement le sujet ou, parfois, produire des analyses étonnamment pertinentes.
Ainsi, une même image peut être perçue de manière radicalement différente selon l’endroit où elle est postée. Au départ, j’ai partagé cette série sur des subreddits orientés photographie. Les réactions y étaient assez classiques : commentaires sur la composition, le traitement colorimétrique, l’ambiance cinématographique, les références visuelles. Les retours étaient positifs, mais relativement discrets. Les images étaient lues comme des photographies.
Puis j’ai posté la même série sur un subreddit beaucoup plus généraliste : r/pics. Un flux d’images plus global, non-photographe, habitué à voir défiler des milliers d’images sans contexte. Sous le titre “Some pictures I took at a german funfair”, les réactions ont immédiatement pris une tournure beaucoup plus étrange. Les images ont d’abord été lues comme un problème. Et c’est précisément à ce moment-là que l’expérience est devenue beaucoup plus intéressante que prévu.

Le réflexe IA avant même le regard
Le démarrage du thread a été d’une brutalité assez révélatrice. Avant même que les images soient discutées pour ce qu’elles faisaient ressentir, elles ont d’abord été sommées de prouver qu’elles existaient réellement. On pouvait lire « C’est tellement évidemment de l’IA mdr. Quel est l’intérêt de poster ça, clown. » ; « Bouillie d’IA. » ; ou encore : « ça ressemble à des captures d’un film ou un truc du genre. Beaucoup trop retouché. »
À côté de ça, d’autres utilisateurs répondaient presque immédiatement : « Ce n’est clairement pas de l’IA. » ; « Je suis presque sûr que ce n’est pas de l’IA. C’est à Fribourg et cette fête foraine est encore en cours jusqu’à la fin de la semaine. » ; ou encore : « Pourquoi tout le monde saute immédiatement à la conclusion que c’est de l’IA dès qu’ils voient une image de quelque chose qu’ils n’ont jamais vu avant ? »
Ce va-et-vient entre accusation sèche et mise au point très concrète est apparu dès les premiers échanges. Ce qui m’a frappé, ce n’était pas seulement la violence du soupçon, mais surtout sa rapidité. Dès qu’une image sort légèrement du langage visuel quotidien, elle déclenche chez beaucoup de gens un réflexe d’irréalité. Ce n’est plus : « tiens, c’est différent » mais « c’est probablement faux. »
Et ce réflexe ne concerne d’ailleurs pas uniquement Reddit. Je pense qu’il révèle quelque chose de beaucoup plus large dans notre rapport actuel aux images. Nous vivons dans une époque où les images générées par IA deviennent extrêmement crédibles, les filtres et traitements automatiques sont partout, et le public voit passer des milliers d’images chaque jour sans forcément y prêter attention.
Au fond, il y a quelque chose de paradoxal dans la manière dont certaines personnes voient les images : plus elles semblent artistiques ou inhabituelles, plus elles deviennent suspectes aux yeux d’une partie du public. Comme si notre époque avait inversé un vieux réflexe culturel. Avant, une image étrange ou marquante pouvait être perçue comme « artistique ». Aujourd’hui, elle peut d’abord être perçue comme « artificielle ».

Le chaos et l’absurdité d’Internet libéré

Ce qui aurait pu rester un drôle de débat « vrai ou faux » a pourtant commencé à bifurquer dans tous les sens. Et c’est précisément dans cette dérive que le thread est devenu passionnant.
Très vite, des utilisateurs ont entrepris de « vérifier » les images à partir de détails minuscules. L’un d’eux a écrit que le texte visible sur le t-shirt du premier personnage était « beaucoup trop précis et sans erreurs pour les modèles d’IA actuels », avant de signer son commentaire d’un très sérieux : « Cordialement, un Allemand natif. » Un autre a alors surenchéri : le t-shirt en question ressemblait justement à ces t-shirts au designs douteux qu’on trouve sur Amazon et qui ont eux-mêmes l’air générés par IA. Puis un troisième utilisateur a ajouté que ce type de t-shirt existait déjà avant le boom de la génération d’images, en retrouvant même un modèle similaire datant de 2022.
Je crois que c’est à ce moment-là que toute la situation est devenue presque trop absurde pour être inventée. Des gens accusaient des photographies parfaitement réelles d’être générées par IA… pendant que le seul élément de l’image pouvant éventuellement relever d’une création IA était peut-être le vrai t-shirt photographié dans le monde réel.
En parallèle, d’autres continuaient un véritable travail de ré-ancrage du réel. Un utilisateur a même posté le site officiel de la fête foraine en soulignant qu’on retrouvait exactement tel panneau lumineux en forme de cœur sur l’une des photos du site. J’ai trouvé ça fascinant. À ce stade, les images n’étaient plus simplement regardées ; elles étaient disséquées, expertisées, vérifiées détail après détail, comme si Internet fabriquait spontanément sa propre cellule d’enquête collective.
Puis le thread a encore changé de direction.
La discussion a commencé à dériver vers le droit à l’image, la street photography, l’éthique des portraits pris dans l’espace public, et même certaines spécificités culturelles allemandes. Un commentaire s’inquiétait : « J’espère que tu as obtenu l’autorisation des personnes dont tu as montré les visages. » Un autre a immédiatement répondu : « Quoi ? Ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Il n’y a rien de mal à ça. Comment les journalistes feraient sinon ? »
Entre les deux, quelqu’un a rassuré : « Pas un seul visage d’enfant n’a été montré. » Avant qu’un autre ne réponde : « Ah oui, l’enfant avec l’énorme barbe. »
Toute la grandeur d’Internet tient peut-être dans ce moment très précis : un débat moral vaguement solennel instantanément désamorcé par une absurdité parfaite. Et comme il fallait évidemment que l’Allemagne elle-même devienne un personnage du thread, les blagues ont commencé à mélanger stéréotypes nationaux, IA et ambiance sinistre. On pouvait lire des choses comme :
« Du fun ? En Allemagne ? c’est surement de l’IA. »
À ce moment-là, le fil ne parlait déjà plus seulement de photographie. Il parlait aussi de notre époque : de ses soupçons réflexes, de sa fatigue visuelle, de sa manière de lire les images à travers un brouillard permanent de méfiance, de memes et d’ironie.

Quelque chose ne va pas dans ces images

Après la première vague d’accusations et de blagues, quelque chose de plus fin a commencé à apparaître. Les gens ont cessé de demander : « est-ce que c’est vrai ? » pour commencer à se demander « qu’est-ce que ça me fait ressentir ? ». Et les réponses sont devenues étrangement cohérentes. Un utilisateur écrit :
« Je ne sais pas pourquoi, mais d’une certaine manière, ça me donne une ambiance complètement étrange. Comme si une bombe nucléaire allait tomber dans les prochaines minutes. » Un autre a ajouté « Oui, le sentiment étrange et inquiétant est très fort dans cette série. » Puis les commentaires ont commencé à s’enchaîner presque naturellement :
« Je ne sais pas si c’était intentionnel, mais honnêtement ça donne vraiment une vibe de film d’horreur A24 mdr. »
« Franchement, on dirait que tu as pris des captures d’écran d’un film d’horreur / catastrophe… »
« Ça fait un peu dystopique. »
« Oui, moi aussi j’ai immédiatement pensé à un film d’horreur. J’imagine que c’est le temps nuageux combiné aux gens qui n’ont pas l’air très heureux et à l’éclairage. »
« Pourquoi j’ai cette sensation de stress ? La colorimétrie donne l’impression qu’un truc inquiétant est sur le point d’arriver. »
Le même champ lexical revenait constamment, sous des formes légèrement différentes mais émotionnellement très proches : catastrophe imminente, malaise, film d’horreur. Cette lecture semblait converger naturellement chez des personnes qui, pourtant, ne se connaissaient pas.
J’ai commencé à me sentir réellement dépassé par la lecture des autres. Parce que, moi, je n’avais pas du tout l’impression d’avoir fabriqué un univers de catastrophe imminente, univers que je réserve habituellement à mes photos nocturnes.

Une nostalgie moins douce que prévu

Mon étonnement ne vient finalement pas d’avoir lu des « c’est de l’IA ». Les réseaux sont pleins d’accusations réflexes, et je savais déjà que ce type de traitement colorimétrique pouvait provoquer ce genre de réaction. Ce qui m’a réellement surpris, en revanche, c’est la convergence des commentaires vers une lecture inquiétante de la série. Je ne m’attendais pas à ça.
Quand j’ai réalisé ces photos, je pensais photographier une fête foraine après la pluie avec tout ce que cela peut avoir de vaguement mélancolique : les surfaces humides, la lumière couverte, les couleurs un peu passées, les gens saisis dans des micro-instants qui ressemblent à des plans de cinéma. Je voyais plutôt une nostalgie trouble, oui, mais pas un malaise. Encore moins une ambiance de pré-apocalypse ou de film d’horreur.
Les commentaires m’ont appris quelque chose sur mon propre travail. Parce que si plusieurs inconnus, sans référence commune explicite, convergent spontanément vers des mots comme eerie, dystopic, horror movie, ou disaster film, ce n’est probablement pas un hasard. Cela signifie qu’il existe dans ces images une cohérence que, moi-même, je n’avais pas formulé aussi clairement.
Une fête foraine devrait évoquer le bruit, l’excitation, l’enfance, le mouvement, la saturation des couleurs. Or, dans ces photographies, ce que les gens ont peut-être ressenti, c’est l’intervalle. Le moment creux, le visage qui ne sourit pas. La fatigue, le flottement. L’entre-deux.

Ce que cette expérience m’a montrée

Avec un peu de recul, je crois que ce thread m’a montré quelque chose de plus profond qu’un simple débat ironique autour de l’IA.
On pourrait penser qu’une signature photographique est faite d’éléments reconnaissables : une palette de couleurs, un type de pellicule, une heure de la journée, un goût pour certains lieux ou certaines lumières. Dans mon cas, mon travail s’est souvent construit autour d’ambiances nocturnes, de rues silencieuses, de néons, de lieux presque vides, d’espaces où le monde semble suspendu. J’ai toujours été attiré par ces scènes où il se dégage quelque chose de légèrement étrange, comme si la réalité avait discrètement perdu son équilibre normal.
Mes images sont souvent décrites comme mélancoliques, cinématographiques, parfois même « inquiétante », avec cette sensation diffuse que quelque chose ne va pas complètement. J’avais tendance à penser que cette atmosphère venait surtout des lieux eux-mêmes : la nuit, les éclairages artificiels, les rues désertes, les architectures froides ou les espaces anonymes. Or ici, j’essayais presque consciemment de faire l’inverse.
Je voulais photographier de jour. Une fête foraine. Des gens. Du mouvement. Un espace populaire, chargé et vivant. Je pensais sincèrement sortir, au moins partiellement, de mon univers habituel, retrouver quelque chose de plus nostalgique que réellement inquiétant, plus chaleureux. Et pourtant, malgré ce changement de décor, les commentaires ont recommencé à parler d’étrangeté, de malaise, de catastrophe imminente.
L’atmosphère ne vient peut-être pas uniquement des sujets que je choisis. Elle vient peut-être de ce que je repère instinctivement dans les sujets. D’un certain type de moment. D’une attirance pour les scènes en suspension. D’une préférence, peut-être inconsciente, pour les expressions qui ne correspondent pas totalement à l’émotion attendue. Même dans un lieu censé produire du bruit, de la joie, de l’excitation, mon regard semble continuer à sélectionner les temps morts, les visages fatigués, ou les micro-silences.
Et c’est probablement ça qui s’est « injecté » presque malgré moi dans cette série. Cet instinct est peut-être plus cohérent que je ne le pensais. Il ne capture pas seulement des scènes. Il capture une tension narrative potentielle. Une densité d’atmosphère. Quelque chose qui donne l’impression que le réel a légèrement glissé sur son axe.

Le léger décalage des choses ordinaires

Le style d’un photographe n’est peut-être pas simplement déterminé par un ensemble d’effets, mais par un filtre émotionnel intérieur. Le moment où même quand on change de décor, de temporalité, de sujet, l’univers continue de passer à travers la même sensibilité.
Si c’est vrai, alors ce thread Reddit, avec ses accusations absurdes, ses blagues, ses t-shirts Amazon, ses débats improvisés aura eu une vertu inattendue : il m’a montré mon propre travail sous un angle que je n’avais pas encore clairement nommé.
Au départ, des inconnus rejettent les images comme « trop stylisées » pour être vraies. Puis ils les défendent, les dissèquent, les plaisantent, et finissent par leur attribuer une atmosphère avec une précision troublante. Le fil entier glisse ainsi d’une question technique « est-ce de l’IA ? » vers une question esthétique bien plus intéressante : « pourquoi ces images donnent-elles l’impression que quelque chose ne va pas ? »
La meilleure chose qui pouvait arriver à cette série, au fond, n’était pas qu’on la trouve “belle”, ni même “cinématographique”. C’était qu’on sente, sans que je l’explique, cette tension étrange que je poursuis depuis longtemps dans mes photos. Je croyais photographier une fête foraine avec une douceur nostalgique. On y a vu un monde un peu détraqué, un souvenir déjà hanté, une normalité qui vacille. Peut-être qu’au fond, je ne photographie peut-être pas des lieux étranges. Je photographie simplement le léger décalage que je ressens dans les lieux ordinaires.
La boucle s’est finalement refermée jusqu’au bout. Après avoir commencé dans les accusations d’IA, le thread s’est terminé par la suppression de la publication elle-même par la modération de Reddit, pour suspicion de contenu généré par IA. Le plus ironique, c’est que cette suppression est arrivée littéralement au moment où je terminais l’écriture de cet article. Une contestation est en cours. C’est peut-être la conclusion parfaite de toute l’expérience. Parce qu’elle confirme exactement ce que ce thread semblait révéler depuis le début.
Aujourd’hui, une image doit d’abord négocier son existence, prouver qu’elle est réelle, convaincre qu’elle n’est pas synthétique, avant même d’être regardée, lue ou ressentie. C’est en quelque sorte, un nouveau contrat de lecture.

Killian Roger

Membre de Street Photography France

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