Est-ce que tu aimes errer ?

Gaël Luce photographie la rue depuis 2018. Autodidacte, il a suivi un stage de photographie de rue qui l’a fait grandement avancer. Il travaille au Ricoh et au Fuji, du 28 au 50 mm, avec une préférence marquée pour un vieux 35 mm 1.4 au rendu très organique. Il se dit « trop américain par moments », cite Barbara Crane, Garry Winogrand, Lee Friedlander et Paul Graham, et retient de la Colonne Morris de Brassaï une idée qui tient tout son travail : faire du beau avec du banal. Il prépare l’editing de ses séries en vue d’un livre et d’une exposition.

On pose les questions à Gaël…

Gaël Luce a découvert la photographie de rue en la pratiquant, sans savoir qu’il s’agissait d’une discipline à part entière. Autodidacte depuis 2018, il nomme son plus grand défi sans détour : se rencontrer lui-même, « le plus intéressant et le plus difficile ». Les personnes sont souvent secondaires dans ses images, et il veille à ce qu’elles n’y soient jamais en danger. De la Colonne Morris de Brassaï, découverte adolescent dans une revue photo, il garde une idée qui tient tout son travail : faire du beau avec du banal, voire transformer le moche en belles photographies. À un débutant, il ne demanderait pas quel appareil il possède, mais s’il aime errer.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Gaël Luce : En en faisant, sans savoir que c’était une discipline à part entière.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Gaël Luce : Depuis 2018.

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Gaël Luce : Autodidacte, et un stage de photographie de rue qui m’a fait grandement avancer.

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Gaël Luce : Plusieurs boîtiers : Ricoh, Fuji, un reflex. En objectifs, du 20 mm au 50 mm — le 50 mm pour des portraits serrés dans la rue, pour un projet que j’ai en cours. Et en particulier le 35 mm 1.4 R de Fuji : c’est un vieil objectif, au rendu très organique. Parfois, bien que très rarement, de plus longues focales pour des paysages ou des événements, car j’aime bien les paysages à partir du 50 mm. Et l’argentique — mais les pellicules sont trop coûteuses aujourd’hui, et pourtant elles contiennent moins d’argent qu’avant. Paradoxal, non ?!

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Gaël Luce : 28 mm, 35 mm et 50 mm, peu importe l’appareil. Parce qu’un 28 mm, aujourd’hui, peut faire un 35 mm et un 50 mm en recadrant : le 28 est visuellement homothétique de toutes les autres focales, et on a suffisamment de pixels pour recadrer en numérique. Le 50 mm pour les paysages ou les portraits serrés, et le 35 mm du X100 pour son viseur optique.

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Gaël Luce : Trop américain par moments — certainement à cause du 28 mm et des films américains que j’ai regardés.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Gaël Luce : Plein ! Mais pas que de rue. Bon, allez, quand même : Barbara Crane, Garry Winogrand, Lee Friedlander, Paul Graham — sans citer Depardon, Ronis, Doisneau… Bref, il y en a trop.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Gaël Luce : La Colonne Morris de Brassaï. J’étais jeune, il y a plus de trente ans, et je l’ai découverte dans une revue photo : le brouillard, la lumière, mais aussi la technique, l’assurance technique supposée, et le temps de pose qu’il lui fallait avec le matériel qu’il avait — ça m’avait scotché. J’ai trouvé ça très beau et, à la fois, d’une banalité extrême à l’époque. Ce n’est pas ma préférée, mais c’est le signe de quelque chose pour moi : faire du beau avec du banal, voire transformer le sale, le moche, en belles photographies. Une préférée, c’est difficile — même si le chien d’Elliott Erwitt, celui de Koudelka et celui de Daido Moriyama, j’adore. J’aime les chiens, quoi. Peut-être parce que je les ai aimés avant d’avoir découvert la photographie.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Gaël Luce : À me rencontrer moi-même, pardi ! C’est le plus intéressant et le plus difficile.

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Gaël Luce : C’était en argentique, j’étais très jeune, quinze ans environ. À Montpellier, j’ai photographié la statue équestre de Louis XIV, sur la place du Peyrou : la mesure était réfléchie sur le ciel, et au développement de la diapositive, la statue était toute noire et le ciel bien exposé. Je découvrais le contre-jour — une belle surprise, pour un objectif raté. Mais aussi des personnes qui voulaient que je les prenne en photo avec leur enfant : la maman m’avait interpellé parce qu’elle m’avait vu faire des photos d’eux. Je pensais qu’elle ne voulait pas que je photographie son enfant, et je lui ai expliqué tout de suite que je photographiais le sac à dos en forme de nounours, que je trouvais mignon. Elle m’a répondu que ça ne la dérangeait pas, au contraire : elle connaissait et aimait bien la photographie de rue, et elle m’interpellait pour me demander de faire des photos d’eux trois. Je lui ai envoyé les images — pas très réussies d’ailleurs, car j’apprivoisais un appareil fraîchement acheté.

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Gaël Luce : Que ça ne leur nuise pas, ou qu’ils ne soient pas reconnaissables : les personnes sont souvent secondaires dans ma photographie. Il m’est arrivé de photographier un couple, puis d’aller les voir pour leur demander si cela ne les dérangeait pas — et le mari m’a répondu : « Non, pas du tout, je suis moi aussi photographe, et elle est bien, merci. »

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Gaël Luce : Des personnes qui pensaient que je les avais photographiées, car je ne me cache pas. Je leur ai montré les images : elles n’étaient pas dessus.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Gaël Luce : De sortir et de faire des photos. De prendre de bonnes chaussures. Quand il trouve des toilettes, qu’il y aille. De s’amuser et de se cultiver, d’imprimer ses photographies — mais je suis moi-même un débutant. La première question que je lui poserais, surtout, serait : est-ce que tu aimes errer ?

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Gaël Luce : Je n’ai pas de recommandations mais la créativité pour moi passe par le plaisir de chercher, la contrainte par exemple d’un type de cadrage, d’un lieu inconnu ou d’une focale, etc., et l’errance car c’est souvent le meilleur chemin pour chercher quelque chose que l’on ne sait pas et de trouver ce à quoi on ne s’attendait pas.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Gaël Luce : Passer plus de temps sur l’editing, en vue d’un livre et d’une exposition, finir des séries en cours, et aussi relever le défi de répondre à des commandes professionnelles.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Gaël Luce : Oui, peut-être une petite exposition à nouveau au salon de la photo à Soissons — mais ce n’est pas sûr.

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