Dans l’œil de Gaspard Claude : mélancolie, humour et vérité
Il avance sans bruit, dans l’anonymat des foules. Depuis sept ans, Gaspard Claude transforme les rues en théâtre intime où chaque passante, chaque vitrine, chaque silence devient une scène. Ses images ne cherchent pas le spectaculaire : elles révèlent l’invisible, cette fragilité humaine que l’on devine dans un geste de lassitude ou un éclat d’ironie. Membre de Street Photography France, il s’inscrit dans un collectif qui pense la photographie comme un langage universel, une écriture du réel. Avec lui, la rue n’est plus un décor : elle devient une énigme, une matière poétique, un miroir tendu à nos propres contradictions.
On pose les questions à Gaspard …
Dans cette interview, Gaspard Claude partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Gaspard Claude : Cela fait désormais sept ans !
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ? Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Gaspard Claude : Aucune, tout s’est fait de manière autodidacte, d’abord au smartphone, puis avec un petit Ricoh GR 3, et enfin un Leica Q2 monochrome.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Gaspard Claude : Le Leica que j’ai actuellement est un instrument vraiment performant, à la fois fiable, discret et terriblement efficace.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Gaspard Claude : C’est difficile de définir son propre style, mais je peux dire que je suis attiré avant tout par les notions de réel, d’être et d’humain, sans oublier les états d’âme. Le triste et le mélancolique m’attirent souvent d’ailleurs. Comme si les gens heureux avaient moins de choses à nous apprendre. J’essaie néanmoins de compenser cette mélancolie en laissant une place importante à la poésie et à l’humour dans certaines autres photographies. « L’humour est la politesse du désespoir » j’ai souvent en tête cette citation de Boris Vian qui témoigne d’une forme de détresse dans l’envie de faire rire.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Gaspard Claude : Oui beaucoup ! J’ai d’ailleurs découvert la photographie de rue à travers le travail et l’œil incroyable d’Elliott Erwitt. Comprendre son langage, et vouloir apprendre à parler la même langue visuelle que lui. Les plus grands génies sont aussi Martin Parr pour son œil si acéré sur la société de consommation, la solitude poétique de Vivian Mayer, le travail journalistique de Raymond Depardon, les visages et l’humour de Richard Kalvar, et bien d’autres encore.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Gaspard Claude : J’ai sélectionné cette photographie d’une femme devant une vitrine de lingerie, car elle incarne la démarche qui est la mienne en photographie de rue : c’est-à-dire, vouloir exprimer une opinion, en attendant parfois de longs mois avant de parvenir à réaliser le cliché approprié. Pour cette photo, j’ai repéré cette boutique de lingerie située à proximité des Champs-Élysées en mai 2023. Les rapports femme-homme et l’égalité des sexes sont des thématiques qui me travaillent beaucoup depuis plusieurs années. Les injonctions de genre sont tellement fortes sur les femmes qu’il existe aujourd’hui des centaines de boutiques capables de vivre exclusivement avec la vente de lingerie. De tels business florissants (ou peut-être devrait-on parler de diktats) n’existent pas pour les hommes. Je me suis dit que cela témoignait de quelque chose. Et j’ai donc voulu créer une photographie qui interroge cela. Je suis passé chaque matin devant cette boutique. Il m’aura fallu attendre un an et de nombreux ratés pour obtenir un résultat ! En mai 2024, tôt le matin, une jeune femme stationnait devant cette boutique et se mit à faire ce geste étrange, comme une sorte d’exaspération, en miroir avec cette vitrine et ces tenues affriolantes si peu confortables. Mais peut-être n’était-ce, pour cette femme, qu’un simple bâillement tout en se recoiffant les cheveux ? Je vous laisse en juger… L’objectif de la photographie documentaire est de donner à voir, sans mise en scène, une perception personnelle du réel.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Gaspard Claude : Les défis sont avant tout vis-à-vis de moi-même et de mes limites. Se motiver à sortir, conserver ce goût pour l’attente (parfois longue) d’une bonne photographie, continuer à apprécier cette vie d’errance de rue, et à accepter les nombreux ratés. C’est un travail à l’équilibre fragile, où tout est remis en question sans cesse. Le doute est permanent, tout comme le sentiment d’imposteur. Mais « tout mur est une porte » comme le rappelle Albert Camus dans son prodigieux « Discours de Suède » en citant Emerson.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Gaspard Claude : J’essaie de trouver quelque chose de mémorable, mais mes sorties photos ressemblent à ce qu’il y a de plus banal. Il ne se passe souvent rien. Mais cette errance au fil des rues est déjà une expérience en soi !
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Gaspard Claude : Étant dans l’espace public, je me laisse tout de même assez de liberté. Mais je me demande toujours si une photographie va porter atteinte à la dignité de la personne. C’est souvent ce qui me guide. Néanmoins, mon approche photographique consiste à mettre en lumière des causes ou des personnes souvent invisibilisées, ce qui semble donner une approche éthique à ce travail. Je fais toujours une photographie avec une attention bienveillante.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Gaspard Claude : Jamais ! Car je mets au centre de tout la discrétion. Pour ne pas déranger les personnes, et surtout pour passer incognito. De ce fait, je n’ai jamais été confronté à une situation délicate. Ma technique de prise de vue me permet de m’invisibiliser, et cela me va très bien.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Gaspard Claude : De rater, rater, et encore rater ! C’est en étant mauvais que l’on apprend. Il faut faire ses gammes, comme en athlétisme, répéter les mêmes gestes, encore et encore, pour enfin arriver à un résultat qui nous convient. Il faut aussi savoir être opiniâtre et aimer sortir par tous les temps, ne jamais abandonner, et prendre son appareil même pour les plus petites sorties. Les bonnes photographies arrivent parfois aux endroits les plus improbables. Il faut aussi se faire confiance : si notre œil est attiré par une scène ou un élément, sans savoir pourquoi, il ne faut pas hésiter à aller le photographier. L’inconscient joue en effet pour beaucoup dans ce travail créatif. Enfin, il faut que les photographies disent quelque chose du photographe. Prendre simplement un couple en photo dans la rue n’est pas très intéressant. En revanche, prendre un couple en photo sous un panneau « LIBERTÉ » ouvrira la réflexion sur le fait de vivre à deux par exemple. Ce travail de mise en perspective doit selon moi permettre de passer d’un cliché banal à une photographie qui donne à penser, et donc avec un réel intérêt. La photographie peut ainsi être une entrée vers la pensée et la réflexion philosophiques.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Gaspard Claude : La créativité se nourrit de nombreux éléments ! Tout d’abord dans le travail de photographes que l’on admire en feuilletant leurs livres comme des bibles, mais aussi sur Instagram, sans oublier la lecture (et notamment la philosophie), le spectacle vivant, le cinéma : tout doit être source d’inspiration. La créativité se développe de par la sensibilité, et la curiosité du monde qui nous entoure.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Gaspard Claude : J’ai été contacté par les équipes de SPF il y a quelques mois, et c’est un vrai plaisir que de prendre part à ce collectif stimulant.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Gaspard Claude : On se nourrit des publications de son fondateur Nijat Kazimov qui ouvre souvent des réflexions vraiment pertinentes, avec une approche intellectuelle passionnante. Je me souviens d’une en particulier où il évoquait la nécessité d’un chaos intérieur pour s’ouvrir à la création. Tout était dit ! La création devient alors une sorte de thérapie aux milles et une richesse. Connaître une chute permet — au moins — d’apprécier la remontée, tout en faisant de sa convalescence un nouvel outil de perception sensible.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Gaspard Claude : La publication d’un livre en librairie serait un projet super excitant auquel j’adorerais prendre part !

