La petite histoire qui révèle la grande. Christophe Bouaissi

Christophe Bouaissi est venu à la photographie de rue par Doisneau, Ronis et Cartier-Bresson, dont il voyait les rétrospectives dans les musées parisiens à l’adolescence. Il a acheté son premier appareil en 2005, à 25 ans — un bridge Panasonic à objectif Leica — et il est sorti faire sa première série l’après-midi même, dans l’Île de la Cité. Complètement autodidacte et graphiste de métier, il résume ainsi son travail : c’est la petite histoire qui peut révéler la grande histoire d’un sujet.

On pose les questions à Christophe…

Portrait de Christophe Bouaissi

Des fragments d’histoires de vie, ramassés dans la rue depuis 2005.

SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : Clairement par l’influence de Robert Doisneau, Willy Ronis, Cartier Bresson… Étant né en 1980, j’ai eu beaucoup de chance dans mon adolescence de fréquenter les musées parisiens qui présentaient souvent des rétrospectives de ces légendes de la photographie. Et j’ai eu un vrai choc en découvrant qu’il était possible de montrer que la réalité est magnifique. Que la rue est magnifique. Que ce soit un bout de trottoir ou un boucher soulevant un quartier de viande, la beauté brute et vivante vient se révéler à tous.

SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : J’avais 25 ans, c’était en 2005 et j’ai acheté mon premier appareil, c’était un bridge Panasonic avec un objectif Leica. L’après-midi même de son achat, je sortais faire ma première série dans l’Ile de la Cité à Paris. Il faisait chaud, c’était en été et j’ai encore en moi les sensations de ce tout premier jour de liberté visuelle totale. Ensuite, comme en parallèle j’avais déjà décroché mon premier job, j’ai gardé cette passion en moi pour y revenir de façon intacte très récemment avec l’envie cette fois de partager et de continuer à découvrir !

SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?

Christophe Bouaissi : Je suis complètement autodidacte (pour le moment !), j’ai commencé sans à priori dans les années 2000 en choisissant le design graphique comme profession j’ai donc eu depuis toujours un rapport très familier avec la photographie, ayant également des amis photographes. Mais tout est ouvert ! Maintenant, il existe des workshops, photowalks,… donc j’apprends tout le temps ! Et c’est notamment grâce aux communautés comme SPF que le savoir continue de circuler, ce qui est primordial pour échanger, simplifier les discussions, bénéficier de conseils…

SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?

Christophe Bouaissi : Pour le moment, je me déplace sur des Photowalks avec mon Nikon 18/55 D3100. C’est un vieux compagnon avec lequel j’ai encore j’ai encore mes automatismes. J’ai également toujours mon iPhone 12 dans la poche.

SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?

Christophe Bouaissi : Ayant vraiment repris la photographie de rue de façon assidue pour le moment, je collecte beaucoup d’avis sur LE matériel à avoir. Je continue donc majoritairement avec mon Nikon et mon iPhone : j’aime bien la souplesse de ce dernier et sa capacité à rentrer dans le détail. Je pense que c’est l’émotion finale qui compte mais évidemment j’ai clairement en tête l’envie de m’équiper avec un matériel qui épouse ce besoin de mouvement et « l’art d’être invisible » comme nous en avions discuté avec Valérie Jardin lors d’une conférence SPF !

SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : Disons que je pense que c’est la petite histoire qui peut révéler la grande histoire d’un sujet. J’aime aller dans le vrai de chaque sujet croisé et c’est chaque petit fragment photographique de ces histoires de vie qui m’accompagnent au quotidien. Au fond, il y a un vrai paradoxe : je trouve que mon travail photographique est très solitaire et dans le même temps je suis en perpétuelle quête de l’autre, de l’individu, quel que soit son genre, sa religion, ses idées politiques. Le chanteur Dominique A résume bien cela « Nous n’irons bien, nous n’irons loin, qu’avec les autres ». C’est vraiment cela le sens de ma démarche : l’Autre dans toute la splendeur de son quotidien. C’est certainement pour cela que mes clichés sont si « bruts » et que j’aime les contrastes si denses et marqués : pour appuyer sur l’humanité de mes sujets.

SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?

Christophe Bouaissi : Chacune ou chacun de ces photographes de rue apporte par son inspiration une touche à ma propre histoire photographique. Valérie Jardin / @valeriejardin pour commencer : son jeu de lumière mêlée à la pure authenticité de ses prises de vue m’a toujours fasciné. Humainement c’est également une photographe accessible pleine d’humanité, ses conseils sont toujours des petites pépites que je m’efforce maintenant d’appliquer ! Kevin Guibert / @oeil.de.la.rue ensuite, pour l’humanité brute et sociale de chacun de ses clichés. J’ai une véritable sensibilité pour ce photographe de rue et ses séries foisonnantes. Mon ami Frédéric Torressan / @frederictorressan ensuite tout d’abord parce qu’on se connaît depuis de nombreuses années, puis par admiration pour son travail sur les lignes, le cadrage, la lumière. Tout est esthétique. Hors du temps. Atmosphérique. Et enfin Laurent Licari / @laurent_licari_streetphoto pour ces contrastes d’une beauté à couper le souffle, on ressent la texture sur chaque cliché et l’émotion visuelle générée est complètement dingue.

SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?

Christophe Bouaissi : C’est ma photo du baiser de Paris Rue des Ursins. Cette photo est quasiment la toute première que j’ai prise en Street Photographie il y a 25 ans en arpentant l’Île de la Cité. J’ai vu ce couple, j’ai fait ce cliché. J’ai tout ressenti, rien analysé, rien retouché. Tout était fluide. Plus de 15 ans s’écoulent : je retrouve toute cette série sur Paris, je vous l’ai soumise. Vous l’avez publiée. Tout dans cette photo est incroyable.

SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : C’est assez commun mais j’adore plonger dans la foule. Et quand il n’y a pas foule… il faut chercher, arpenter, creuser et c’est souvent à ce moment-là qu’un sujet ou un instantané déboule dans le viseur et que le twist se produit. En fait, la recherche DU sujet et DU moment est finalement aussi importante que la photo elle-même. C’est le chemin qui compte comme on dit !

SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : Quelle est la probabilité de capter dans le viseur deux sœurs jumelles portant les mêmes habits ? Photographiées avec leurs parapluies respectifs, ce cliché était hallucinant de hasard (que j’en tremblais presque en faisant les prises de vue !)

Photographie de rue de Christophe Bouaissi

SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?

Christophe Bouaissi : L’excellent ouvrage de Joëlle Verbrugge « Droit à l’image et droit de faire des images » donne de très bonnes clés quant aux limites de la vie privée. Également, je pense qu’il faut aussi se fixer une éthique personnelle et la réponse vient généralement pour moi assez vite sur « est-ce que ce cliché va à l’encontre de l’intégrité du sujet ». J’écoute toujours ma boussole intérieure pour garder le cap.

SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?

Christophe Bouaissi : Pour le moment, la question ne s’est pas encore posée mais si elle se pose je suis d’un naturel très ouvert et l’idée c’est aussi de faire de belles rencontre j’irais donc dans cette sensibilité-là si une situation délicate se pose.

SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : Laisser aller les émotions. Et je pense que c’est un conseil qui peut s’appliquer à la photographie de rue comme à d’autres arts. Le lâcher prise ne se commande évidemment pas mais c’est en écoutant ses émotions qu’au final on capte de l’or dans le viseur. C’est en lâchant prise qu’on a confiance en son instinct et que l’on commence à faire des séries. Et puis pas de complexe d’âge, de genre, de religion… seule l’émotion compte. C’est elle qui guide tout.

SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?

Christophe Bouaissi : L’envie de se perdre ! Personnellement, j’ai un sens de l’orientation quasi nul mais blague à part, c’est en me perdant et en me « noyant » dans la rue sans itinéraire calculé que le hasard nous apporte toujours quelques pépites ! L’envie de s’arrêter aussi. Contempler ce qui paraît insignifiant mais qui en fait change tout car on lui donne vie.

SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?

Christophe Bouaissi : J’aimerais de plus en plus donner un vecteur social à mes photos via certaines associations sur Bruxelles que je connais bien.

SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?

Christophe Bouaissi : Je suis actuellement en discussion sur un projet avec le Centre Culturel Lacenh qui m’avait déjà accueilli aux côtés du génial peintre Maurice Demilly sur des tirages en photographie artistique.

SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?

Christophe Bouaissi : Fred Torressan, je te remercie encore mon ami ! C’est grâce à Frédéric qui m’a recommandé SPF et cela a été une vraie révélation d’imaginer l’existence d’une telle communauté, de ce qu’elle apporte en diversité de talents et de bienveillance sur le travail de chacun.

SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?

Christophe Bouaissi : La multiplicité des talents, la mise à l’honneur du travail de chacun, les conférences, le magazine… que dire de plus… vous êtes indispensables !

SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?

Christophe Bouaissi : Habitants à Bruxelles, vous êtes évidemment les bienvenus si vous souhaitez organiser un Walk ici ! Ce serait l’occasion de faire de belles rencontres.

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