Membre du SPF
Cynthia Matar
SA GALERIE
Entre architecture et chaos humain : la rue comme espace vécu chez Cynthia Matar
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Cynthia Matar : J’ai découvert la photographie de rue en 2020, lors d’une formation en photographie où j’apprenais les bases du médium. La formation portait à la fois sur les aspects techniques de l’appareil, mais aussi sur le développement d’un regard et d’une approche artistique. Nous avons également été initiés à différents types de photographie, comme le portrait, le paysage ou encore la photographie de rue. C’est à ce moment-là que je me suis réellement intéressé à la photographie de rue. Mon professeur était lui-même très passionné par cette pratique et il nous a transmis cet intérêt en partageant son travail, ses références et son expérience. Il organisait aussi des workshops pendant lesquels nous devions aller photographier dans l’espace public et nous confronter directement à la rue. J’ai progressivement découvert à quel point la rue pouvait être un espace riche en scènes, en émotions et en histoires spontanées. Cette approche m’a tout de suite parlé, car elle fait écho à ma formation d’architecte-urbaniste et à mon attachement à l’espace public. Elle demande d’être attentif à son environnement, d’observer les gens et de saisir des instants fugaces qui racontent le quotidien.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Cynthia Matar : Je pratique la photographie de rue depuis 2020. Toutefois, j’ai commencé la photographie en 2012, pendant mes études d’architecture. À cette époque, mon intérêt était davantage orienté vers la photographie architecturale. C’est seulement en 2020 que j’ai découvert la photographie de rue, qui est progressivement devenue une part importante de ma pratique.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Cynthia Matar : Je me considère principalement comme autodidacte. J’ai toutefois suivi une formation non professionnelle de plusieurs mois qui m’a permis d’apprendre les bases de la photographie. Mon objectif était notamment d’apprendre à maîtriser l’utilisation de l’appareil en mode manuel. Aujourd’hui, je continue surtout à apprendre par la pratique, en photographiant régulièrement, mais aussi à travers la recherche personnelle, en regardant le travail d’autres photographes et en approfondissant mes connaissances.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Cynthia Matar : J’utilise un appareil Fujifilm X-T4 avec un objectif de 35 mm ouvrant à f/2. Ce matériel me convient particulièrement pour la photographie de rue. J’apprécie beaucoup la marque Fujifilm, notamment parce que leurs boîtiers rappellent l’ergonomie des appareils argentiques tout en restant un appareil numérique. J’aime particulièrement la manipulation des molettes physiques pour les réglages, qui permet un accès direct et intuitif aux paramètres de prise de vue. Enfin, j’apprécie également la qualité d’image produite par cet appareil, qui correspond bien à ma pratique de la photographie de rue.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Cynthia Matar : J’utilise un objectif 35 mm fixe, sans zoom, ce qui est en soi un vrai challenge. Il m’oblige à être proche de la scène et du sujet, ce qui me pousse à affronter directement la situation et à interagir avec les personnes. Cela me plaît énormément : ce contact rend l’expérience plus authentique et vivante. Je ne me cache pas, au contraire, je vis pleinement l’expérience et je perçois la photographie de rue comme une pratique expérimentale et personnelle.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Cynthia Matar : Je me reconnais dans deux approches qui caractérisent ma manière de voir les choses et traduisent ma sensibilité artistique. Tout d’abord, mon intérêt pour l’art en général, et plus particulièrement pour la peinture et la composition, influence fortement mon travail. Pour moi, une photographie est réussie lorsqu’elle se transforme presque en œuvre d’art. Je travaille beaucoup sur la composition, les couleurs et la lumière, que je considère comme des éléments essentiels de toute création artistique. Ensuite, je suis attirée par les contextes très populaires, qui représentent pour moi un terrain brut et authentique m’inspirant énormément. Ces environnements offrent des scènes spontanées et vivantes, dans lesquelles je cherche à capturer la réalité et l’énergie du quotidien. Même dans ces milieux, la composition reste l’élément central qui définit mon style.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Cynthia Matar : Plusieurs photographes m’inspirent, et je dirais que grâce à eux, j’ai beaucoup appris, ce qui m’a permis de développer et construire ma sensibilité artistique. J’en citerai deux qui m’ont particulièrement marquée : Alex Webb et Sarah Van Rij. Le travail d’Alex Webb me touche par ce que j’appelle son « imperfection parfaite ». Il sort des codes classiques de la photographie en intégrant des éléments qui pourraient sembler superflus ou désordonnés, mais qui enrichissent la composition et apportent une nouvelle approche de l’image. J’admire également son usage des couleurs et de la lumière, qui donnent vie à ses scènes. Le travail de Sarah Van Rij me plaît énormément, car elle transforme la photographie en une véritable œuvre d’art grâce à la composition et parfois au patchwork ou à l’association de plusieurs images pour n’en créer qu’une seule. Elle est également un exemple inspirant de photographe montrant que même avec un téléphone portable, il est possible de créer de très belles œuvres, indépendamment de la technique ou du matériel.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Cynthia Matar : Cette photographie est la première photo de rue que j’ai prise, et elle reste l’une de celles qui m’ont le plus marquée. Je l’ai réalisée pendant une période très tendue dans mon pays natal, le Liban, au moment des révolutions qui ont débuté le 17 octobre 2019. La scène se déroule sur la place des Martyrs, à Beyrouth, un lieu emblématique et symbole des manifestations. À cette période, la place était interdite d’accès au public. Pourtant, au milieu de cet espace devenu inaccessible, j’ai aperçu un homme sans-abri assis seul, en train de nourrir des pigeons. Cette scène m’a profondément touchée. Dans un contexte marqué par la tension, les affrontements et l’incertitude, ce moment représentait pour moi une forme de paix et de calme. Il y avait aussi une dimension très forte de partage : malgré sa propre précarité, cet homme partageait son morceau de pain avec les pigeons. La composition de l’image participe également à raconter cette histoire. Les pigeons occupent le premier plan et créent du mouvement, presque comme s’ils enveloppaient la scène. L’homme apparaît au second plan, éclairé par la lumière du soleil, dans un moment d’intimité presque silencieux. Enfin, les barrières visibles à l’arrière-plan rappellent que cet espace est officiellement fermé et inaccessible, soulignant le contraste entre la situation politique et ce moment simple et humain.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Cynthia Matar : Les gens eux-mêmes représentent souvent le principal défi en photographie de rue. Les personnes qui pratiquent ce type de photographie comprennent le risque que l’on prend en photographiant quelqu’un que l’on ne connaît pas, parfois sans son consentement direct. Tout dépend bien sûr du contexte, de l’approche et de la manière dont on se comporte dans l’espace public. Il existe aussi un défi plus personnel et psychologique : dépasser la peur ou la timidité que l’on peut ressentir en photographiant des inconnus. Le regard des autres peut parfois être intimidant, et il faut apprendre avec le temps à être plus à l’aise dans cette situation et à développer sa propre manière d’interagir avec la rue. La discrétion constitue également un défi important. Même si l’on essaie d’être discret, les appareils photo restent visibles et l’acte de prendre une photo l’est rarement totalement. Il faut donc trouver un équilibre entre observation, respect des personnes et spontanéité du moment. Enfin, un autre défi est de réussir à réunir, dans une fraction de seconde, tous les éléments qui font une image forte : la composition, la lumière, les personnages, le mouvement et le moment décisif. Dans la rue, ces éléments apparaissent et disparaissent très vite, ce qui demande à la fois de l’attention, de la patience et une grande réactivité.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Cynthia Matar : Une expérience qui m’a particulièrement marquée s’est déroulée au Liban, sur la corniche d’Al Manara à Beyrouth. C’est un lieu très vivant, un espace de rencontre où l’on voit des familles, des sportifs, des pêcheurs, mais aussi différentes activités qui animent l’espace public. Un jour, j’ai décidé de quitter la promenade principale pour explorer les plateformes et les rochers situés au pied de la mer. À cet endroit, des groupes de jeunes, souvent issus de milieux sociaux modestes, se retrouvent pour se baigner. J’ai commencé à prendre quelques photos, et rapidement certains jeunes se sont approchés de moi, curieux de savoir pourquoi je photographiais et dans quel but. Je leur ai expliqué mon intérêt pour la photographie de rue et ma manière de voir ces moments du quotidien. Peu à peu, ils ont joué le jeu et sont devenus de véritables acteurs. J’ai été touchée de voir leur enthousiasme, leurs sourires et leur joie lorsqu’ils se sont impliqués, puis lorsque je leur ai montré les photos. Ils m’ont remerciée pour ce moment et ont partagé avec moi la précarité à laquelle ils font face au quotidien. Pour eux, se baigner dans la mer représente une joie simple, une manière de s’évader et d’oublier, l’espace d’un instant, les difficultés de la vie dans un pays où le quotidien devient de plus en plus difficile.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Cynthia Matar : En photographie de rue, j’essaie de trouver un équilibre entre spontanéité et respect des personnes. J’ai généralement deux approches. La première consiste à photographier les scènes de manière spontanée afin de préserver l’authenticité du moment. Dans la rue, certains instants sont très fugaces et disparaissent dès que l’on intervient ou que l’on demande l’autorisation. Cette approche permet de capturer la réalité telle qu’elle se présente, mais elle demande aussi de l’audace et comporte parfois un certain risque, car elle peut mener à des confrontations ou à des incompréhensions avec les personnes photographiées. La seconde approche est plus directe : j’aborde les personnes, je me présente, j’engage la conversation et j’explique ce qui m’intéresse dans la scène ou dans leur présence. Je leur demande ensuite s’ils acceptent d’être photographiés. Il m’arrive aussi de prendre la photo d’abord pour préserver la spontanéité du moment, puis d’aller voir la personne ensuite pour lui expliquer la démarche et lui demander si elle accepte que je garde l’image. De manière générale, j’essaie d’être attentive au respect de la vie privée. Par exemple, j’évite de faire des portraits très mis en avant ou trop identifiables sans le consentement des personnes. Le respect et la sensibilité envers les sujets restent pour moi essentiels dans la pratique de la photographie de rue.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Cynthia Matar : Oui, bien sûr. J’ai déjà vécu des situations délicates, surtout au début, lorsque j’ai commencé à pratiquer la photographie de rue. À cette époque, je ne mesurais pas encore pleinement les risques et la sensibilité de cette discipline. Je me lançais parfois sans réaliser que la personne photographiée pouvait se sentir menacée ou mal à l’aise. Je me souviens notamment d’une situation où j’ai photographié une dame âgée assise devant son épicerie, en train de lire le journal. Elle m’a vue prendre la photo et a immédiatement réagi en m’insultant et en me demandant d’effacer l’image sur-le-champ. Sur le moment, j’ai été assez déstabilisée. J’ai essayé de la rassurer et de lui expliquer mon approche, mais elle ne parvenait pas à comprendre ma démarche et restait très contrariée. J’ai donc décidé d’effacer la photo. Depuis, cette expérience m’a appris à être plus attentive à la réaction des personnes et à mieux évaluer les situations avant de prendre une photo.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Cynthia Matar : Je conseillerais d’abord aux débutants de se confronter à l’espace public et de ne pas avoir peur. La photographie de rue est une expérience très riche, à la fois sur le plan artistique et personnel. Elle permet de développer son regard, de mûrir, de mieux comprendre son environnement et de rencontrer des personnes qui peuvent parfois nous marquer profondément. Ce sont souvent des moments très forts et inoubliables. Je leur conseillerais également, au début, s’ils le peuvent, d’être accompagnés par un proche ou par d’autres photographes. Cela peut aider à se sentir plus à l’aise et à prendre confiance. Avec le temps et l’expérience, ils pourront progressivement se lancer seuls. Au début, on ne maîtrise pas toujours les bonnes approches pour éviter certaines situations de confrontation, et être accompagné peut-être rassurant.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Cynthia Matar : Je pense que la pratique est essentielle pour développer sa créativité en photographie de rue. C’est en photographiant régulièrement que l’on affine son regard et que l’on développe progressivement sa propre manière de voir les choses. Il est aussi important de prendre des photos qui nous plaisent vraiment et d’essayer de comprendre ce qui nous touche dans une scène : qu’est-ce qui nous attire, qu’est-ce qui nous donne envie de sortir l’appareil et de photographier. Cette motivation personnelle et ce plaisir de photographier nourrissent naturellement la créativité. Enfin, je pense qu’il est essentiel de se nourrir du travail des grands maîtres de la photographie de rue, mais aussi de celui de photographes contemporains. Observer leurs images, comprendre leurs choix et leurs approches est une manière très importante d’apprendre et de développer sa propre sensibilité artistique.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Cynthia Matar : À court terme, mon objectif est de partager mes photographies avec le public, que ce soit par le biais d’expositions, de concours ou de publications. Je souhaite également rencontrer des photographes partageant la même passion, m’enrichir de leur expérience et contribuer à la création d’une communauté autour de la photographie de rue. À long terme, j’aimerais que la photographie de rue devienne une pratique intégrée à ma profession, notamment dans l’élaboration de projets urbains, et qu’elle nourrisse mon travail professionnel, devenant une part essentielle de mon activité.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Cynthia Matar : Oui, je prévois d’exposer mes travaux à la Galerie « Kiff et Marais » à Paris, du 8 au 12 juillet 2026, dans le cadre de l’Urban Street Fest.
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La composition : l’architecture invisible d’une photo réussie
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La date de l’exposition du photographe sera publiée sur cette page.

