Chroniques urbaines d’un photographe voyageur
Voyageur curieux et observateur attentif, Anthony Leclaire arpente les rues comme on feuillette un carnet d’ailleurs. Ses images, profondément ancrées dans la couleur et l’émotion, traduisent une approche instinctive et sensible de la photographie de rue.
Membre du collectif Street Photography France, il explore les espaces urbains avec un regard singulier, mêlant composition rigoureuse et spontanéité du moment.
En un an de pratique consciente, il a développé un univers personnel, à mi-chemin entre récit de voyage et chronique visuelle, où chaque image devient le témoin d’une rencontre furtive ou d’une atmosphère suspendue.
On pose les questions à Anthony …
Dans cette interview, Anthony Leclaire partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Anthony Leclaire : Adepte de voyages, c’est en suivant des photographes de voyages sur leurs réseaux que j’ai découvert la pratique de la photo de rue, ses codes, sa philosophie (ou plutôt ses philosophies), ses règles…
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Anthony Leclaire : Cela fait environ 1 an que je pratique la photographie de rue, du moins en étant conscient de le faire, car auparavant, certaines photos que je prenais en voyage pouvaient s’y apparenter, sans que, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu, je ne sache que c’est ce que je faisais.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Anthony Leclaire : J’ai suivi de nombreuses formations sur la plateforme Empara, et ai suivi plusieurs photographes sur leurs réseaux, pour acquérir des compétences en technique pure, en composition, en développement sur logiciel…
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Anthony Leclaire : J’utilise un boîtier Lumix G9II. J’ai fait le choix du format micro 4/3 pour la légèreté du matériel et sa compacité, qui me permettent d’avoir toujours mon appareil sur moi en voyage ou en balade. J’utilise en voyage un transzoom Leica 12-60 mm f/2.8-4 pour sa polyvalence et son poids plume, ainsi qu’un Leica 15 mm f/1.7 quand je fais une sortie « pure street ». Je viens d’acquérir un superzoom Lumix 100-300 mm f/4-5.6 que j’ai utilisé en animalier, mais que j’ai hâte de tester dans la rue. J’ai équipé mon sac à dos d’une accroche sur la bretelle pour transporter mon appareil en randonnée, et j’ai parfois un triple support d’objectifs (Frii trilens) à la ceinture, pour changer rapidement et en sécurité d’objectif.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Anthony Leclaire : Depuis peu j’utilise le tout petit et léger Leica 15 mm f/1.7 (équivalent cadrage 30 mm) qui me permet d’avoir une vision proche de l’œil, sans être frustré par un cadrage trop étroit, et avec un piqué que j’aime beaucoup. De nombreux photographes regardent le micro 4/3 avec mépris, mais je trouve que le poids et l’encombrement de ce matériel est idéal pour le voyage et la street photo.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Anthony Leclaire : J’ai conscience d’être un peu atypique et de ne pas être dans les standards de certains puristes. Tout d’abord, je fais très peu de noir et blanc, contrairement à beaucoup de street photographers. Mes photos sont avant tout pour moi un moyen de retrouver les sensations du moment, et pour moi cela passe par la couleur.
Mon traitement colorimétrique n’est pas toujours fidèle à la réalité, mais il traduit l’ambiance et les sentiments que m’inspire telle ou telle ville. Je veux, en regardant mes photos, me retrouver dans l’ambiance, dans l’état d’esprit que m’a inspiré le lieu… Joyeux, solennel, moderne, mélancolique… Ainsi les couleurs de mes photos de Prague ne ressembleront pas à celles de mes photos de Nantes, de Bangkok, de Djerba ou de Tokyo.
Je ne sais jamais si je fais de la photo de voyage ou de la photo de rue, si je fais de la photo d’art ou de la photo documentaire… et au fond je m’en fiche. Je fais de la photo que j’ai plaisir à regarder, et qui convoque en moi des sentiments, des sensations vécues. C’est aussi ce que j’aime ressentir en regardant les photos des autres, essayer de ressentir ce qu’eux ont pu vivre en faisant appel à mes propres souvenirs.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Anthony Leclaire : J’aime le travail de Saul Leiter, particulièrement ses photos en couleur, mais mon propre style n’a rien à voir avec le sien, donc on ne peut pas vraiment dire que son travail m’inspire. Ce sont davantage les photographes contemporains qui m’ont fait découvrir la street photo sur les réseaux qui m’aident à construire mon style, qui est en constante évolution. Nijat Kazimov, Ovidiu Selaru, « A travers les yeux de Valou », Nicolas Doretti…
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Anthony Leclaire : J’ai pris cette photo à Tataouine, en Tunisie. Je prenais des photos des ruelles de cette ville dans la lumière matinale (et sous la chaleur déjà écrasante) quand j’ai vu cet homme remonter la rue. C’est son grand chapeau de paille qui a attiré mon regard. En regardant derrière lui, j’ai alors aperçu ce deuxième homme vêtu quasiment de la même manière, et portant lui aussi un grand chapeau de paille, et qui marchait dans la même direction et à la même vitesse. J’y ai vu l’occasion de prendre une photo amusante de « déjà-vu », j’ai donc attendu que le premier arrive à ma hauteur pour déclencher. Ce n’est qu’en triant mes photos à mon retour de voyage que j’ai réalisé que derrière ces deux hommes, dans un alignement parfait, il y avait un troisième homme chapeauté ! Quand je revois cette photo, j’imagine une file infinie d’hommes identiques qui remontent la rue… un bug dans la matrice !
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Anthony Leclaire : J’essaie toujours d’avoir une démarche artistique, d’avoir le bon cadre, le bon cadrage, la bonne lumière, la bonne composition. Et en cela, la photo non posée peut être très frustrante, car il faut à la fois prendre le temps de composer la photo « parfaite », mais ne pas rater l’instant décisif. On est donc souvent dans le « presque ». Presque net, presque cadré, presque le moment parfait, presque la pose idéale…
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Anthony Leclaire : À Prague, à travers la fenêtre ouverte de son échoppe, j’ai vu cette jolie jeune femme en train de faire des trdelniks, ces pâtisseries tchèques à base de pâte feuilletée. J’ai attendu qu’elle se retourne pour déclencher, et on peut voir sur ma photo son regard étonné lorsque son regard a croisé mon objectif (photo leclaireanthony21 jointe). Mais l’instant d’après, voyant qu’elle était le sujet de ma photo, elle m’a décoché un sourire tellement désarmant que j’en ai oublié de déclencher à nouveau mon appareil. Aussi je n’ai aucune image de cet instant délicieux, mais j’ai le souvenir en image de l’instant qui l’a précédé.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Anthony Leclaire : Je me suis beaucoup renseigné sur le droit à l’image, le droit à la liberté d’expression, et la jurisprudence française dite « de François-Marie Banier ». En revanche, j’avoue ne pas connaître les règles légales ou jurisprudentielles dans les autres pays. Aussi je ne prends jamais aucune photo où le sujet peut être reconnaissable et ridicule, aucune photo de personne vivant dans des conditions indignes (notamment jamais de sans-abri), ou dans une position délicate…
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Anthony Leclaire : Non, je n’ai jamais eu de situation difficile à gérer. Pourvu que ça dure.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Anthony Leclaire : Je me considère toujours moi-même comme débutant, mais je dirais avant tout : apprenez à faire de la photo avant de faire de la photo de rue. Et connaissez bien votre appareil. La vitesse de réaction nécessaire à saisir l’instant, parfois, nécessite de ne pas avoir à bidouiller les réglages, il faut que le déclenchement soit instinctif.
Et un autre conseil, moins technique mais plus éthique : respectez vos sujets. Capturer l’image de quelqu’un ce n’est pas anodin, et même si l’accord du sujet n’est pas une obligation en France, si un désaccord est clairement exprimé, le plus respectueux est de ne pas publier la photo.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Anthony Leclaire : Regardez ce que font les autres, essayez de nouvelles techniques, jouez avec votre appareil, la vitesse, le mouvement, la profondeur de champ, le flou… Connaissez les règles de composition pour pouvoir ensuite vous en éloigner. Ne refaites pas toujours la même photo. Trompez-vous, ratez, recommencez.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Anthony Leclaire : J’aimerais suivre une masterclass avec l’un des street photographers qui m’inspirent, dans une ville française ou européenne. Pour progresser bien sûr, mais aussi tout simplement pour partager notre passion commune.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Anthony Leclaire : Non, mais j’aimerais accroître ma visibilité, parce qu’on ne fait pas que des photos pour soi (en tout cas moi non), quitte à les faire, on aimerait qu’elles soient vues.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Anthony Leclaire : J’ai d’abord suivi le groupe sur Facebook, puis son créateur m’a envoyé un message pour m’inviter à devenir membre.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Anthony Leclaire : Pour le moment, l’inspiration. Regarder ce que font les autres, trouver ce qui nous plaît, ce qui ne nous plaît pas, et développer son propre style. Plus tard, j’aimerais participer à des rencontres physiques de photographes, pour pouvoir échanger et shooter ensemble.

