Charger le monde en positivité : l’art de la rue selon Hervé Barthélemy
Dans les rues de Tahiti, de Tokyo ou encore de San Francisco, Hervé Barthélemy, membre de SPF, promène un regard singulier. Celui d’un photographe qui, loin de rechercher l’extraordinaire, s’attache aux gestes simples, aux instants suspendus, à ces détails du quotidien que l’on ne remarque plus. La photographie de rue, pour lui, n’est pas un exercice de style mais un moyen de créer des liens, de retisser une proximité avec l’humain. Ancien autodidacte devenu passionné, il revendique une pratique instinctive, marquée par la curiosité et nourrie de voyages, d’expériences et de rencontres inattendues. De la douceur des visages polynésiens aux paradoxes visuels du Japon, son parcours dessine une vision de la photographie comme un langage universel : un art de regarder, mais surtout une manière d’habiter le monde.
On pose les questions à Hervé …
Dans cette interview, Hervé Barthelemy partage avec nous son parcours photographique.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Bien que je ne sois plus tout jeune, je suis un jeune photographe. Cela ne fait que quelques années que je me suis vraiment mis à la photographie. Curieux de nature, j’ai touché à tout. Quand quelque chose m’attire, je m’y plonge entièrement, sans demi-mesure : c’est tout ou rien.
J’ai donc fouillé sur le net dans un premier temps pour élargir ma culture. Étonnamment, ce ne sont pas les livres de maîtres comme Doisneau ou d’autres qui m’ont donné envie de me lancer, mais plutôt des vidéos de photographes de rue sur YouTube, racontant leur pratique avec passion.
Très rapidement la photographie de rue est devenue une évidence pour moi, un besoin.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Je me suis vraiment lancé en 2022, avec la chance de débuter dans des lieux atypiques : peu de rues, mais beaucoup de chaleur humaine.
Je vis à Tahiti mais à l’époque je passais beaucoup de temps à Wallis et Futuna pour mon travail.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Hervé BARTHELEMY : J’ai d’abord suivi quelques mentorats en ligne pour acquérir rapidement de bonnes bases techniques puis plus créatives. Par contre ma formation professionnelle étant loin de la photographie, je manquais de culture dans le domaine, notamment en histoire de l’art ou de la photographie. Afin de profiter d’une formation structurée je me suis inscrit à une formation en ligne pour obtenir un RNCP de niveau 6 en photographie.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Hervé BARTHELEMY : J’utilise un Leica Q3 28mm appuyé par un Fuji XT-5 et un Fuji XH2-S. Sur le XT-5 j’aime utiliser un XF 16-55 mm (24-82 FF) et un XF 100-400 mm (150-600 FF) pour la compression des plans, parfois un XF 8mm pour jouer avec les volumes.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Hervé BARTHELEMY : Pour la photographie de rue j’ai quitté Canon pour du matériel plus léger, adapté à de longues journées de marche dans la rue. J’utilise donc principalement mon Leica Q3 28mm souvent seul, surtout si je suis chez moi, à Tahiti. J’aime cette focale qui permet de « rentrer » dans la scène. De plus si on est un peu loin et qu’on n’a pas le temps de bouger les 60 M de pixels permettent de croper plus tard dans l’image.
J’aime le Fuji XT-5 qui reste un appareil léger, avec une utilisation simple et rapide par molettes que je trouve idéal en photographie de rue : ne pas avoir à rentrer dans un menu. Il complète bien le Q3 en cas d’indispo, ou lorsque je visite un nouvel endroit. Mais je n’aime pas trop les zooms en photographie de rue. Je ne me sers du 16-55 mm que dans deux positions, à équivalent 28 mm ff ou à 82 mm ff autre focale que j’apprécie. Grâce au format APSC il est plus léger qu’un 85 mm ff à grande ouverture.
Le télé 100-400 mm ne me sert que pour faire certaines photographies plus contextuelles avec une grosse compression des plans, comme des photos de longues avenues par exemple.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Je dirais instinctif et en même temps profondément habité. Je vois de plus en plus l’humanité dans son ensemble comme un cancer pour cette planète et pour elle-même, et je ne m’exclus pas de cette définition, évidemment. La photographie de rue me permet de me raccrocher à l’humain qui, sorti de la masse, peut être incroyable, capable de tellement de belles choses. Elle me permet de me raccrocher à cette humanité grâce au lien invisible qui se tisse lorsque je déclenche. J’essaie donc de photographier la rue non pour ce qu’elle a d’extraordinaire, mais pour ce qu’elle révèle dans les interstices du quotidien, attentif aux gestes simples, aux rituels minuscules, aux instants suspendus. Regarder ce que les autres ne voient plus, pour rapprocher l’homme de l’homme.
J’essaie de travailler les lignes, la lumière, les masses et les détails, mais en laissant l’humain respirer dedans et en évitant les clichés.
J’évite l’ironie facile ou le voyeurisme. Une photographie qui regarde, plutôt qu’une photographie qui montre.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Hervé BARTHELEMY : J’aime beaucoup William EGGLESTON, Saul LEITER, Raymond DEPARDON, Harry GRUYAERT, Alex WEBB …
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Hervé BARTHELEMY : Mon premier voyage au Japon avec mon épouse. C’est d’ailleurs également une de ses photos préférées. Découverte allant au-delà de mes espérances, pour un fan de Manga animé. Un monde dans le monde. De retour à Tokyo après la découverte de Kyoto. On venait de traverser ce carrefour et une étrange cacophonie m’a attiré. Aucune mélodie reconnaissable par mes oreilles, mais une scène digne d’un Manga. En plein carrefour, cette étrange licorne encostumée jouait des baguettes sur une suite étonnante d’instruments, plutôt sortie d’un cauchemar que d’un conte de fées avec sa langue rouge pendante. J’ai fait plusieurs plans : moyens, serrés et plus larges, sous plusieurs angles pour augmenter mes chances d’obtenir la photographie que je sentais possible… écrire la lumière, sérendipité espérée. Cette photo n’est pas « parfaite » ; le sujet est en contrejour, mais je l’aime beaucoup. Lorsque j’ai compris à quel point le contexte dans les mangas était précis, j’ai poussé mes recherches pour apprendre quelque chose de grande importance : Alors qu’en Occident nous regardons d’abord le sujet d’un plan photographique ou cinématographique, puis le contexte, en Asie c’est le contraire : d’abord le contexte ! Et là, sous cet angle, des flèches énormes sur fond rouge et jaune formant une diagonale mènent tout droit à la machiavélique licorne, appuyées par son ombre. Et au moment où je déclenche ; le taxi, rouge et blanc comme les flèches, portières noires comme la licorne. Il est juste là avec son inscription « RIDE », pied de nez à la licorne, et vient arrêter la diagonale des flèches. J’aime l’idée que le Manga, miroir fascinant de la société japonaise est paradoxalement à l’origine de changements parfois contestataires de sa culture, son histoire et son mode de vie, un peu comme le rock le fut à son arrivée en Angleterre. Réflexions qui donneront naissance un jour, je l’espère, à un projet sur lequel je travaille.
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : En Polynésie française la plus grande ville est PAPEETE, mais c’est tout petit. Ce qui fait la beauté de ce pays ce sont ses habitants et s’il est vrai que c’est bien plus facile de se mettre à la photographie de rue au milieu des sourires, il est en revanche plus difficile de ne pas tomber dans la routine des mêmes lieux. Pas évident de ne pas faire toujours la même photo.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Pour rendre un peu plus concret le lien dont je parlais tout à l’heure ; celui qui me raccroche à mon humanité, j’en ai deux qui me viennent à l’esprit. Je rejoignais ma voiture après une session de photographie de rue dans Papeete et le long du Parc Bougainville mes yeux croisent une magnifique grappe rouge sous les feuilles d’un palmier. Je lève mon appareil et un vieux tahitien qui allait passer dans le cadre s’arrête. « Désolé » me dit-il. « Ia ora na » (bonjour en tahitien) fut ma réponse, « j’allais juste prendre cette magnifique grappe en photo ». Il se tourne, regarde la grappe et me remercie. « Mauruuru, sans toi je ne l’aurais pas vue ». Difficile pour moi de décrire à quel point ses remerciements m’ont touché. Je me suis dit que j’avais beaucoup de chance de pouvoir être là à ce moment-là à faire de la photographie. Non pas pour la photo (complètement ratée, la grappe est floue !) mais parce que j’avais créé un lien : ses remerciements ont empli ma journée. Contrairement à ce que je fais souvent dans ce genre de cas, je ne lui ai même pas proposé un portrait. Je n’ai pas non plus refait la photo. On a juste discuté un peu sur le fait qu’on ne prenait plus le temps de regarder…
Ma photographie est souvent une photographie instinctive dans laquelle j’essaie de ne pas interférer et dans un premier temps j’essaie d’être discret. Mais je ne me cache pas non plus, au contraire… puisque je cherche à créer un lien. Et donc souvent après avoir photographié quelqu’un je me dirige vers cette personne et lui demande si elle veut un portrait. Si je sens qu’elle ne veut pas être photographiée j’efface la photo que j’ai faite. Ça ne m’intéresse pas de garder une photo « chargée de négativité ». À Tahiti on parle de mana… le bon ou le mauvais… Pourquoi créer des tensions alors qu’on peut au contraire « charger le monde en positivité ». C’est un des super pouvoirs des photographes à mon avis. Quand la personne accepte, je prends son adresse mail et lui envoie les photos. Ça se termine parfois même en discussion autour d’un café, puis un ami de cette personne passe et s’assoit avec nous, puis une connaissance à moi, et 2 heures plus tard on est 4 autour d’une table à discuter… Pas beaucoup de photos sur cette session, mais objectif atteint… si je puis dire. C’est comme ça que je suis encore en contact avec des personnes photographiées à Tokyo ou à San Francisco.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Hervé BARTHELEMY : Je pense y avoir répondu en grande partie dans mes anecdotes. J’essaie d’avoir un regard respectueux mais jamais spectaculaire. J’évite le trash et même si je peux saisir une scène forte ou étrange, j’évite l’ironie facile ou le voyeurisme. Je ne garde pas une photo si quelqu’un dessus ne souhaitait pas être photographié. Trop de noirceur dans ce monde et je n’ai pas envie d’y ajouter des « ondes négatives » engendrées par la frustration, ou le conflit autour d’une photo. Par contre il m’est arrivé de discuter longtemps après un refus, par exemple avec un homme en Nouvelle-Calédonie. Au moment de se quitter, c’est finalement lui qui m’a demandé de le photographier. Il était même d’accord pour que je publie. Créer des liens…
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Hervé BARTHELEMY : Pas vraiment. Comme je dis souvent pour rigoler… « avec mon air con et ma vue basse »… Il suffit d’avoir l’air de ce qu’on fait : rien de mal, et ça se passe bien. Il y a toujours des gens pour venir t’expliquer que tu n’as pas le droit de prendre les gens en photo car il y a le droit à l’image. Quand ça part comme ça je leur explique que la loi ne se résume pas à ça, qu’il y a aussi le droit d’expression et qu’il prévaut sauf préjudice avéré, mais qu’ils soient rassurés, je préfère détourner mon regard de ceux qui m’éloignent de l’humain que j’essaie de retrouver dans la rue.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Sortir, tous les jours si possible et faire énormément de photos. Mais pas juste photographier : faire la même chose que la veille n’apporte rien. Écrire la lumière jour après jour en se demandant à chaque instant comment on peut s’améliorer. Comment faire mieux aujourd’hui qu’hier. C’est en apprenant de ses échecs qu’on progresse, à condition de les reconnaître, de prendre le temps de les analyser et de s’en servir pour grandir. Également s’inspirer des photographes qu’on aime.
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Hervé BARTHELEMY : Je n’aime pas trop travailler avec intention : ma propension à la feignantise : ça demande beaucoup plus d’énergie, de travail, de temps. Pourtant c’est à mon avis un des meilleurs moyens de progresser, particulièrement d’un point de vue créatif. Cela force à l’introspection, la réflexion, la préparation. Quand on passe plusieurs mois sur un projet, qu’on travaille avec intention sur un thème précis, on s’aperçoit qu’on en ressort grandi, ou en tous cas changé. Je me contrains donc le plus possible en ce sens.
Il faut aussi s’intéresser à ce que font les autres. Même en dehors de la photographie de rue. Il y a le street art en général. Une amie a un style photographique très proche de la peinture et un autre fait de la photographie avec des cerfs-volants. Ils ne font pas de photographie de rue, mais c’est très inspirant de travailler avec eux.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Hervé BARTHELEMY : « ToKyoto Manga paradox », un projet sur le long terme que j’ai déjà évoqué, sur le paradoxe entre le Manga, miroir d’une culture, d’une histoire et d’un mode de vie et pourtant à l’origine de changements parfois contestataires de ces piliers. Il pourrait être à l’origine de la disparition de ce qu’il voulait protéger. Mais cela demandera pas mal de voyages au Japon.
J’ai également quelques projets en Polynésie française : j’aimerais pouvoir éditer un livre. Je tiens mon sujet, et je sais sous quel angle le travailler. Mais c’est un long parcours en photographie de rue de faire un contenu de qualité. Il faudra du temps. Je fais également partie du bureau d’une association qui vise à promouvoir d’une manière générale l’image en Polynésie. Nous allons essayer de proposer un projet dans le cadre de l’appel du ministère de la culture dans le cadre du bicentenaire de la photographie.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Hervé BARTHELEMY : J’ai eu le plaisir d’avoir une photo sélectionnée par Mustafa SEVEN lors du concours du mois d’avril organisé par SPF « Reading the Street ». J’aurai donc l’honneur d’être exposé avec 23 autres photographes au festival « La quinzaine des photographes » à Aubusson fin juillet, début août.
J’avais eu l’honneur d’être sélectionné et exposé au musée international de Tahiti et des îles du mois d’octobre au mois de février dernier aux côtés de 37 autres photographes de Tahiti sur le thème « Chemins et trajets » en Polynésie française à l’initiative d’une association tahitienne. Sujet que j’ai traité au travers de la photographie de rue. D’autres projets en cours avec une nouvelle association que nous venons de créer sur place, mais tout reste à faire.
Également un podcast à venir : l’idée étant de réunir quatre photographes de rue autour d’une table virtuelle pour discuter de photographie et principalement de photographie de rue. Les deux premiers épisodes ont été enregistrés. Après l’enregistrement du 3ème nous pourrons commencer à diffuser. C’est d’ailleurs Nijat et son équipe qui se sont proposés pour cela. Merci beaucoup à SPF. Il a également fait jouer ses connaissances pour trouver le logo de ce podcast appelé F.O.C.U.S.
SPF : Comment avez-vous rejoint Street Photography France ?
Hervé BARTHELEMY : J’ai sympathisé avec un membre plus ancien : Sébastien HIRSCH au moment où il lançait sa chaîne YouTube. J’ai trouvé ce qu’il faisait intéressant et j’aime bien son ouverture d’esprit. Je l’ai donc encouragé. Je suivais le collectif depuis un moment mais ne savais pas qu’on pouvait s’abonner. Il m’a expliqué comment faire à l’époque.
SPF : Quels avantages trouvez-vous dans l’appartenance à cette communauté ?
Hervé BARTHELEMY : On se sent parfois seul en tant que photographe de rue à Tahiti. On doit être deux… Ça me manquait énormément de pouvoir discuter de Street. Le collectif m’a permis de retrouver des gens qui partagent la même passion. C’est d’ailleurs tout naturellement que je me suis tourné vers SPF quand j’ai eu mon idée de podcast : F.O.C.U.S., 4 copains qui discutent de photographie de rue et qui s’enregistrent pour en faire profiter le plus de monde possible. Où allais-je trouver 3 compères ? J’en ai parlé à Alexandre qui a relayé à Nijat. L’idée leur a plu. Un canal a été créé sur le Discord et je suis parti à la recherche de mes copains de podcast. Tu les connais sous les pseudos de cloev.jpg, pelseb et atraverslesyeuxdevalou, tous membres de SPF. On a trouvé le nom ensemble, puis Nijat nous a proposé un logo de présentation ainsi que de s’occuper de la diffusion. Incroyable !
Sans parler des concours, des échanges, des nombreux articles. Il y a une dynamique folle dans ce collectif.
SPF : Avez-vous des projets ou des idées pour renforcer la communauté de Street Photography France ?
Hervé BARTHELEMY : On l’a déjà lancé : F.O.C.U.S. by SPF !

