Cette photo est belle car techniquement ratée — Guillaume Sergent
Guillaume Sergent photographie à l’argentique : un Canon AE-1 Program hérité de son père avec un 50 mm, parfois un vieux Zenith, du noir et blanc le plus souvent et une faiblesse pour les pellicules Phoenix. Autodidacte, il pratique depuis 2008 et a tout appris des reportages, des magazines, des livres, des vidéos et des échanges avec des amis photographes. Il décrit son approche comme descriptive, voire ethnographique : capter les sentiments et les émotions des personnes qui composent la ville, faire ressentir l’atmosphère d’un lieu, immortaliser la vie à l’instant t. Cinq années vécues à Shanghai ont laissé une trace profonde dans son travail, et sa photographie préférée — une fillette à scooter dans l’ancienne concession française — résume sa manière de voir : « cette photo est belle car techniquement ratée ».
On pose les questions à Guillaume…
Guillaume Sergent est venu à la photographie de rue par les images de son époque : les reportages télévisés sur les photographes célèbres et les expositions où il allait. Il pratique depuis 2008, en autodidacte : aucune formation, mais des lectures, des vidéos et des échanges avec des amis photographes, au fil desquels sa pratique a évolué.
Il travaille le plus souvent à l’argentique : un Canon AE-1 Program qui vient de son père, monté d’un 50 mm qu’il juge parfait pour la rue parce qu’il restitue presque exactement notre vision, parfois un vieux Zenith, et des pellicules noir et blanc. Un petit Sony numérique l’accompagne selon les conditions et les événements.
Son regard se dit descriptif, voire ethnographique : saisir des sentiments, des moments, l’ambiance d’une ville, en combinant la lumière et les symétries de la scène. Shanghai, où il a vécu de 2016 à 2021, traverse une grande partie de ses images.
SPF : Comment avez-vous découvert la photographie de rue ?
Guillaume Sergent : A travers les médias de l’époque, les reportages sur les photographes célèbres à la télé et les différentes expositions où j’ai pu aller.
SPF : Depuis combien de temps pratiquez-vous la photographie de rue ?
Guillaume Sergent : Depuis 2008.
SPF : Avez-vous suivi une formation en photographie, ou êtes-vous autodidacte ?
Guillaume Sergent : Je suis autodidacte, aucune formation. A travers les reportages, des lectures de magasines, de livres et des vidéos sur youtube et des échanges avec des amis photographes j’ai appris et évolué dans ma pratique.
SPF : Quel matériel utilisez-vous pour la photographie de rue (appareil photo, objectifs, accessoires, etc.) ?
Guillaume Sergent : Le plus souvent, j’utilise des appareils photos argentique. Mon favoris un Canon l’AE1 Program de mon père avec un objectif de 50mm. Parfait pour la photo de rue car il retranscrit quasi parfaitement notre vision.
Parfois un vieux Zenith. Majoritairement donc je shoot en argentique et je travaille avec des pellicules noir et blanc. J’ai aussi une faiblesse pour les pellicules phoenix, elles ont une teinte particulière qui retranscrivent l’ambiance de certaines villes.
J’ai aussi un petit appareil photo numérique Sony RX V que j’utilise en fonction des conditions extérieures ou des évènements. Là encore, les petits réglages permettent encore de renforcer l’atmosphère que je vois à l’instant du clic.
SPF : Avez-vous un équipement préféré pour la photographie de rue, et pourquoi ?
Guillaume Sergent : Non, cela dépends de mon humeur mais surtout de la ou je vais shooter. Quelles est la lumière ? Nuit ou jours ? Une ville avec des rues large ou étroites, des bâtiments hauts ou bas.
C’est vraiment très varié.
SPF : Comment définiriez-vous votre style en photographie de rue ?
Guillaume Sergent : Descriptive, voir ethnographique. Mon objectif est d’essayer de capturer des sentiments, des moments, des émotions des personnes qui composent les scènes et la ville. Faire ressentir l’atmosphère du lieu de la photo et l’ambiance. Immortaliser une époque, la vie à l’instant t.
J’essaye aussi de mettre un certain esthétisme en combinant la lumière, les asymétries et symétries de la situation.
SPF : Y a-t-il des photographes de rue qui vous inspirent ?
Guillaume Sergent : Henry Cartier Bresson le pionnier selon moi, Martin Parr pour ses scénographes, Marc Riboud pour ces photos de l’Asie et son coté ethnographe. Beaucoup de street photographer sur Instagram comme Shadowsinthecity, Pedromouradiniz, Ludivine Lecornec, Louis Witter, Tokyotime_Lee.
SPF : Pouvez-vous partager une de vos photos de rue préférées et raconter son histoire ?
Guillaume Sergent : La fillette de l’ancienne concession française. Mai 2024, de retour à Shanghai après cinq années à vivre ici de 2016 à 2021.
Un regard, une situation, un instant et ceux qui ont vécu dans cette mégalopole replongent instantanément dans son esprit. La scène est capturée à la sortie de l’école, le grand père a du veni chercher sa petit fille. Je roule derrière eux depuis quelques instant. Moi aussi en scooter.
Je suis surpris de l’intensité du regard qu’elle me porte . Curieuse et amusée. Je ne devrais pas la voir de face. A califourchon à l’envers pour profiter du voyage ? Ou briser l’ennui d’un voyage quotidien. Elle me fixe, et m’observe. Sur mon scooter je veux capter ce regard. Obnubilé. J’avance au plus prés pour pouvoir capturer l’instant mais moi aussi je roule. Je vais devoir accélérer et tenir le guidon de la main gauche pour prendre la photo de la main droite. Depuis une ou deux accélérations j’essaye de faire la meilleure mise au point.
La prochaine c’est la bonne clic. Je n’ai plus qu’à attendre le développement.
ET là l’émerveillement même si au début j’étais un peu déçu que la fillette soit floue, le composition globale me fait peu à peu oublier ce « loupé » qui peut survenir sur toutes les photos de rue.
Je ne m’étais pas aperçu lors de la prise que j’avais toute l’atmosphère de l’ancienne concession française de Shanghai. Ces platanes, la division de la chaussée avec l’espace réservé au scooter et vélos, les scooters garés sur le trottoir, les clims extérieurs et cette luminosité de fin d’après midi.
Cette photo est belle car techniquement ratée. Le flou finalement ne fait que renforcer le premier plan et la la fillette de l’ancienne concession française..
SPF : Quels sont les défis auxquels vous êtes confronté en pratiquant la photographie de rue ?
Guillaume Sergent : Pour moi le plus grand défi, est que la photo ne retranscrive pas j’ai vu arriver, soit passée. Le regard détourné, qu’une personne passe devant l’objectif, ou que finalement je n’ai pas sécurisé mon réglage. C’est très frustrant d’avoir vu un instant, un moment, un regard, une émotion que je croyais incroyable s’envoler à cause une de ces raisons.
L’autre est le refus des personnes d’être photographié à l’instant t. Accepter que des personnes tournent volontairement la tête ou mettent la main devant leur visage.
SPF : Pouvez-vous partager une expérience mémorable que vous avez vécue tout en faisant de la photographie de rue ?
Guillaume Sergent : Je pense encore en Chine, je suis allé sur le célèbre Bund lors des 100 ans du parti communiste chinois en 2021. A cette époque quasi aucun étranger n’est en Chine à cause du Covid. Il y a des célébrations dans toutes la ville, après être passé au QG du PCC près de People Square je me dirige sur le bund ou je sais qu’il y un spectacle son et lumière sur la skyline.
Arrivé au à bord la foule est incroyablement dense et je peux ressentir une vrai ferveur, un esprit de fête nationale. Des rues entières sont bloqués et envahi de monde. C’est incroyable un sens de circulation piéton est même organisé. C’est incroyable de voir autant de personne. Si je suis habitué pour les fêtes du nouvel an chinois mais il me semble que c’est encore plus important ce jour là. J’essaye de capturer à la fois scène de foule et les personnes qui créent cette atmosphère incroyable.
Toutes le 10-15 mins le show se lance, tout le monde « regarde » mais surtout film ou prend des photos sur leur téléphone portable. C’est fou, quelques touristes (des chinois non shanghaïens) viennent me parler et prennent des photos avec moi. Je peux ainsi plus les prendre en photo d’eux.
Je n’oublierai jamais cette série. Les émotions sur les visages, les grattes-ciels complètement illuminés donnent un effet cyber punk à la série.
SPF : Comment gérez-vous les questions d’éthique liées à la photographie de rue, en particulier en ce qui concerne la vie privée des sujets ?
Guillaume Sergent : La majorité du temps je vais parler ou les gens viennent me parler pour en savoir plus. Quand je suis en argentique les personnes sont soit nostalgiques car elles connaissent « le procédé » à l’ancienne et me partage leurs souvenirs. Les plus jeunes sont curieux et surpris de ne pas voir instantanément le rendu. Je leur envoie la plupart du temps la photo.
SPF : Avez-vous déjà eu des situations délicates en photographie de rue et comment les avez-vous gérées ?
Guillaume Sergent : Les Situations délicates sont souvent des personnes qui ont peur que je prenne leur enfant en photo ou alors de manifestation. J’essaye d’éviter que ces situations arrivent en demandant si je peux prendre les personnes en photo, ou alors je leur montre les photos si je ne suis pas en Argentique.
Avec les derniers évènements lors des manifestations lycéennes, je prends des photos de foules et des violences donc je suis prudent avec les mineurs et les manifestation. J’ai commencé une série sur les regards dans les manifs mais c’est assez difficile. Alors j’essaye d’aller leur expliquer ma démarche quand les personnes semblent a désaccord. Avec plus d’explication généralement cela passe.
SPF : Quels conseils donneriez-vous aux débutants qui souhaitent se lancer dans la photographie de rue ?
Guillaume Sergent : De prendre leur appareil et de foncer, écouter leur instinct, prendre en photo ce qu’il les anime. Chaque personne a son regard et capture avec sa sensibilité. Mais surtout se lancer !
SPF : Avez-vous des recommandations pour développer sa créativité en photographie de rue ?
Guillaume Sergent : Pas facile comme question, je dirai pour commencer se départir de son téléphone, ne pas avoir d’autres distractions pour être pleinement dans la prise de mes photos.
Je me souviens aussi des conseils du photographe Franco-Slovene Klavdij Sluban qui parfois lors de session sort prendre des photos alors qu’il n’a pas mangé depuis plusieurs heures pour se mettre dans comme dans un état de « trans ». Je trouve cela interessant d’altérer son état général pour permettre de voir les rues différemment, focaliser sur d’autres lumières ou scènes.
SPF : Avez-vous des projets ou des objectifs futurs en photographie de rue que vous aimeriez partager ?
Guillaume Sergent : A court terme, j’aimerai me rendre dans un temple dans le Sichuan ou j’ai fait la connaissance d’un moine. J’aimerai pouvoir faire un reportage sur leur vie monacale en Chine à l’heure de la domination des réseaux sociaux. Nous avons souvent tendance à oublier mais la Chine reste un pays très pieux malgré l’omniprésence du partie.
D’ici 3 ans, ayant eu la chance d’être en janvier 2020 à Shanghai en Chine pour le Covid je souhaiterai y retourner pour les 10 ans. Ce moment de l’année correspond au nouvel an chinois et une véritable transhumance s’effectue. Un peuple tout entier se déplace à travers le pays pour rendre visite à leur famille ou simplement le visiter. Généralement la ville de Shanghai se retrouve donc envahie des touristes chinois.
En 2020, alors que le COVID arrive un appel du gouvernement appel la population à ne pas voyager et même rester chez eux. Consigne plus que respectée. J’ai effectué une série de photo des lieux iconiques et des différents quartiers de la capitale économique qui sont quasi vide. En 2030, je souhaiterai donc y retourner pour refaire les mêmes photos mais avec la foule. Montrer à quel point nous avons vécu un moment historique.
SPF : Prévoyez-vous de participer à des expositions ou des publications prochainement ?
Guillaume Sergent : Pour l’instant rien de précis à l’horizon. Peut être essayer d’exposer les photos de mon travail sur la révolte lycéene ou participer à des concours.


